mercredi 23 novembre 2016

Commencements

J'ai encore commencé un autre roman, hier soir, avant de m’endormir.

Ce roman débutait par les mots de quelques romans autrement plus célèbres que les miens :

« Longtemps je me suis couché de bonne heure. » De bonheur. Et le personnage disait : « Il y a les romans qui commencent par « je ». On rentre dans l’intimité de quelqu’un, on est est happé par notre propre curiosité. On est intrigué.
Autre je, autre jeu : « Aujourd’hui, maman est morte. » Maman, si proche. Le ton, si distant. Intrigue, mystère.
Et puis « C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar. » Plus de je, au contraire. Nous sommes loin, nous voyageons dès les premiers mots. Et on a envie de partir. »

Moi, si je devais écrire un roman, j’attraperais le début avant de m’endormir.

Avant hier soir, virtuellement, j’écrivais le début d'un autre roman qui ne verra jamais le jour :

« Alors qu’elle se démaquillait machinalement devant son miroir, comme chaque soir, alors qu’elle ne retirait pas tout à fait la totalité de ce noir qui lui cernait les yeux, elle se disait qu’elle n’était jamais vraiment elle-même avec ce maquillage. Elle ment avec son visage. Elle ment sur son âge. Sur ses rides qu’elle appelle affectueusement « rides d’expression, rides d’émotion ». Ce sont pourtant les marques de son expérience. Elle ne sait plus qui elle est. Chaque matin, elle remet sur les restes de maquillage de la veille, une couche de mensonge, de crayon noir et de rouge aux joues. »

Quand le sommeil m’a prise, l’héroïne sortait de la salle de bain.

 C’était un autre soir, que je commençais mes divagations littéraires. Mes contes d’enfant pour m’endormir. Mes sornettes remplaçant les moutons. Mes pensées positives, mes visualisations optimistes ayant pour but de détendre mes épaules et de délasser mon esprit.

 « Elle jeta ses clés sur la tablette de l’entrée. Elle était lasse de la journée, elle n’espérait que son canapé, elle n’aspirait qu’à retirer ses chaussures. Elle avait oublié de faire les courses, elle avait oublié de faire la lessive, elle avait oublié de payer l’électricité. Elle oubliait tellement en ce moment. La fatigue, sans doute. Il fallait pourtant bien qu’elle aille se chercher à manger. Elle devait ressortir, mais où avait-elle mis ses clés ?

Au même moment, de l’autre côté de Paris, une vieille dame somnolait devant Questions pour un champion. « - Question géographie : quelle est la capitale du Brésil ? » Elle ouvre un oeil. Elle dit « Brazilia » et semble se rendormir. Elle n’a pas oublié. Mais en ouvrant l’oeil, elle a été effarée, un bref instant : où était-elle ? Elle avait oublié, elle ne reconnaissait pas cette télé plate, cette tapisserie à fleurs, ce napperon et ce petit vase. Et qui pouvait bien être cette jeune femme s’activant dans la cuisine ? »

C'est vrai, plus on lit, plus on se rend à l’évidence bête et méchante que tout a été écrit, tout, absolument tout a été imaginé, inventé, rapporté. La page blanche, c’est surtout la page trop pleine de tout ce qui existe déjà. Mais il est un moment magique où l’on pense réinventer le monde et la littérature. C’est le moment où l’on se berce avant de sombrer dans les bras de Morphée. L’autre soir, par exemple…

« Alors que le monde semblait courir à sa perte, que la Syrie brulait et qu’Alep était détruite, une jeune fille découvrait l’amour, et il lui semblait que le monde était neuf comme un oeuf du jour. Les fleurs étaient plus belles que la veille, l’herbe était plus brillante de rosée, les passants semblaient esquisser des pas de danse pour éviter les flaques et la lumière qui baignait la ville n’était rien moins que de l’or. Pour chacun d’entre nous, l’amour réinvente le monde, c’est une banalité et un événement intime extraordinaire, tout à la fois.

Alors que le monde courait à sa perte, un vieil homme décidait de prendre une balle dans son tiroir, un revolver dans son armoire, une corde dans son grenier. Un vieil homme décidait qu’il avait assez vécu, assez vu de sang, de misère et de bêtise, assez de vice et de guerre pour sa pauvre vie. C’est le lot de chacun, peut-être, mais que dieu - ou la boisson - nous en préserve, de désespérer du monde et des hommes lorsqu’on vieillit. Ce n’est pas que le monde change ou que les hommes sont pires. C’est juste que l’on vieillit. C’est que l’on en a trop vu, qu’on a perdu la naïveté qui nous tenait chaud, qui était un vernis fragile, mais assez beau qui nous empêchait de voir les craquelures du tableau. C’est aussi que l’on prend du ventre et de l’arthrose, que ce qui nous paraissait simple - monter trois marches, changer une ampoule, manger une choucroute - devient un enfer, une épreuve insurmontable. Alors on accuse les choses : ce n’est pas moi qui ai changé, ce sont les choses, c’est le monde qui se ligue contre moi. »

 Paupières lourdes…

« Dans toutes les rédactions de la presse quotidienne régionale, la PQR, pour les intimes, il y a un type préposé aux métaphores marines éculées. C’est dans son bureau qu’on trouve les tourmentes, les tempêtes, les gros vents et les naufrages. L’intensité dramatique va du coup de vent à l’ouragan et ne se limite pas aux Dernières nouvelles de Brest. Ne croyez pas que l’on soit épargné si l’on vit loin de la mer. La Dépêche de Nancy n’y coupe pas : le moindre fait divers comporte, selon l’histoire, un insubmersible ou une épave échouée, c’est toujours peu ou prou la même histoire de voyage au long court, de grain en haute mer ou de départ en solitaire et sans escale. La mer, la mer toujours recommencée. Il faut que ça claque comme une marée haute sur l’île d’Ouessant, il faut qu’on sente les embruns du scandale. Dans toutes les rédactions de province, on pense à l’affichette qui fera mouche dans la vitrine des boulangeries le lendemain matin. On sait bien ce qui fera vendre du papier. Alors on ne lésine pas sur l’hyperbole. Le moindre souci de voisinage se transforme en tir de bordée et si les commerçants rencontrent le maire pour se plaindre, ils montent à l’abordage de la mairie, rien de moins. »

2 commentaires:

  1. il est joli ton billet. Il ressemble à une version courte de «si par une nuit d'hiver un voyageur » de Calvino.

    ça sonne envie de découvrir ou d'imaginer la suite.

    merci

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Laurent...Mais comme je l'écris, tout a déjà été imaginé ! :)
      Bises

      Supprimer

Les commentaires sont modérés pour les billets de plus de deux jours.