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dimanche 5 juillet 2020

D'où l'on vient, où l'on vit


Je viens d’un lieu extraordinaire. Je crois que je n’en ai vraiment pris conscience qu’en le quittant, qu’en vivant très loin de lui. Je l’ai quitté il y a longtemps déjà. Pour des lieux très beaux, parfois. Chambéry, Tours. Et puis maintenant, pour un lieu tellement différent, tellement banal, tellement industrieux, gris, sans noblesse. 

J’ai quitté la belle Tourangelle chargée d’histoire, traversée par la Loire majestueuse, j’ai quitté la Savoie jolie, j’ai quitté le village qui recèle sur les rives du plus beau lac de France, la nécropole des rois d’Italie, l’abbaye d’Hautecombe, le joyau de l’art néo-gothique, le petit bijou dans son écrin naturel d’eau et de forêt. Cette abbaye que j’aime tant, qui cache une riche statuaire, une pietà digne de celle de Michel-Ange, un clocher donjon qui en fait toute la grâce, qui se dresse comme un phare au bord du lac. Cette abbaye où des générations de mes ancêtres ont travaillé. C’est mon coeur et mon ADN, ce sont des racines puissantes. Et depuis que je suis partie, je prends conscience de la richesse que j’ai quittée. Mais avant, il me semblait que je quittais le trou du cul du monde, un lieu insignifiant et étroit. D’une certaine manière, c’est un peu vrai. Je suis chaque fois sidérée par le manque d’ouverture d’esprit des gens de mon village natal : dernier exemple en date avec le restaurant qui est boudé par les habitants parce qu’il est tenu par un Noir. Et pourtant, on y mange très bien. Mais cette attitude, malheureusement, se confirme à chaque élection. 

Aujourd’hui, je vis dans le pays de Montbéliard. Dans une ville agréable, au bord de la rivière, ce qui
compte beaucoup : il faut de l’eau, toujours. Mais cette terre d’accueil n’a pas de charme particulier. Je suis lente à saisir le contour des choses. J’ai mis du temps à essayer de comprendre ce qui faisait que je me sentais bien ici, tout de même : pas de paysage grandiose, une architecture austère, une histoire faite de labeur et de misère, une gastronomie de pommes de terre et de tarte à la crème banale. Je ne suis pas malheureuse, pour autant. J’ai coutume de penser que l’on est bien quelque part tant que l’on est bien dans son coeur et dans sa tête - et une faculté assez grande à voir de la beauté partout. 

Ce que j’ai compris assez vite, cependant, c’est l’immense richesse du lieu : ce sont les gens qui y vivent. C’est une terre d’accueil, une terre de mélanges, de partage, de cultures diverses qui se sont mêlées depuis des générations. Les Italiens, les Polonais, les Espagnols, les Portugais, les Algériens, les Marocains, les Tunisiens, les Turcs...Et bien d’autres nationalités encore, qui sont venues au cours de l’histoire pour travailler dans les usines. Melting pot qui enseigne la tolérance et l’ouverture à l’autre, dès l’école. Une fois, je crois, nous avions essayé de compter, au collège et nous avions trouvé une trentaine de nationalités différentes parmi nos élèves. Je ne dis pas qu’il n’y a pas des communautarismes, qu’il n’y a pas aussi des imbéciles, ici. Mais ils ont des amis différents et ils sont sans doute un peu moins racistes que dans les vallées encaissées de ma Savoie natale. Ici, l’acceptation de mon homosexualité a été facile et même si cela reste une singularité, je n’ai pas rencontré trop de réactions hostiles. On peut être différents et c’est important, c’est ce qui fait la beauté de ces contrées. Les gens possèdent une richesse dont ils n’ont pas vraiment conscience.

lundi 1 juin 2020

Demain...

J’ai arrêté d’écrire sans prévenir, sans donner d’explication. Sans doute parce qu’il me semblait que nous étions au bout d’un processus et que je n’avais plus grand chose à ajouter, que je ne risquais que la répétition et l’enlisement.

Le déconfinement progressif suit son cours, et demain, je reprends le chemin du collège, en mode “dégradé”, comme on dit en informatique, c’est à dire avec très peu d’élèves, des élèves que je ne connais pas forcément et en plus, dans des matières improbables comme les mathématiques.

Les mathématiques, j’ai moi-même arrêté en 4e. Les quatre opérations et la règle de trois me semblaient bien suffisantes pour gérer les affaires courantes, ne pas me faire arnaquer trop dans les magasins et gérer mes rentes. En quatrième, mes rentes n’étaient pas bien grosses, d’ailleurs. Je vais sans doute leur dire, à mes sixièmes : les maths, c’est très important pour compter vos sous.

Non, je ne leur dirais rien de tel. Je tenterai juste de les accompagner dans leurs devoirs. A vrai dire, l’objectif de cette reprise est moins pédagogique qu’organisationnel : il s’agit de mettre en place les conditions sanitaires, de repérer les problèmes d’organisation et de rectifier le tir avant septembre. Nous aurons sans doute à reprendre dans ces conditions étranges en septembre, un mixte de distanciel, de présentiel, de distance physique, de masques, de gel hydroalcoolique, de classes de 15 élèves, avec des tables attribuées, avec des étiquettes, avec les portes ouvertes, avec des lavages de main à n’en plus finir, avant les toilettes, après, à chaque fois qu’on se déplace…

Mes élèves sont indisciplinés, ils sont sales et bruyants, ils crachent, ils jettent leur mouchoir, leur bâton de sucette, partout, dans la cour, dans les couloirs, dans les salles de classe, ils collent leur chewing gum sous les tables. Ils n’ont pas leurs affaires, ils se servent dans la trousse de leur voisin, ils perdent leurs stylos et se les mettent dans le nez, ils oublient leurs feuilles. Dans la cour, quand ils se retrouvent après deux mois de vacances, ils se font des câlins, des bisous, ils s’attrappent, se courent après et se cherchent comme de jeunes chiots. Ils sont fougueux et joueurs, physiques.

Ce sont des enfants, ils sont ce que nous fûmes sans doute un peu tous, insouciants, malpolis, mal éduqués, ou du moins, en cours d’éducation. C’est normal. Demain, ils devront respecter les distanciations physiques, les gestes barrières, ils auront une table assignée, leurs affaires et tant pis s’ils les ont oubliées.

Comment vivront-ils cela ? Comment vivront-ils un retour après plus de deux mois enfermés devant des écrans, dans des familles plus ou moins nombreuses, dans des appartements plus ou moins grands, avec des jardins ou pas, des balcons ou pas ? Comment vivront-ils le retour à la vie, le retour au collège ? Comme des papillons de nuit soudain effrayés par la lumière du jour ?

Les reconnaîtrai-je ? Auront-ils pris du poids ? Ils auront grandi, on grandit vite à cet âge. Auront-ils mûris ? Auront-ils perdu leur insouciance ? Auront-ils désappris ? Auront-ils perdu l’usage de la langue de l’école ? Auront-ils perdu l’usage du stylo et de la graphie ?

Il est temps que j’arrête de me poser des questions. Il est temps que je dorme pour être en forme demain matin, pour les accueillir avec bienveillance. Si j’ai un rôle à tenir, c’est celui de l’adulte rassurant. La vie est belle et je suis heureuse de les revoir. Même s’ils ne seront que 4.


dimanche 24 mai 2020

Ces chansons du bon vieux temps

Êtes-vous partis, vous, pour ce long week-end de l'Ascension ? On rêve d'Italie, on rêve d'un petit voyage à l'impromptu, un voyage sur le pouce, trois jours de rêve pour se faire des souvenirs à n'en plus finir...

"Viens, fais tes bagages.
On part en voyage.
J'te donne rendez-vous
A la gare de Lyon,
Sous la grand horloge,
Près du portillon.
Nous prendrons le train
Pour Capri la belle,
Pour Capri la belle,
Avant la saison."


J'espère qu'il reviendra le temps des escapades, des départs au petit matin, pour un ailleurs qui fait du bien, pour un petit hôtel et pour les flâneries dans les villages touristiques, pour les bords de Saône, pour les bords de mer, pour les villes médiévales et les vignobles et les caves de dégustations...

"On partira de nuit, l’heure où l’on doute
Que demain revienne encore
Loin des villes soumises, on suivra l’autoroute
Ensuite on perdra tous les nords"


Les petits moments piqués en fraude, la route qui fait partie de l'aventure, les longues discussions amoureuses et les restos romantiques, dans des lieux que l'on découvre, rien qu'à deux, anonymes, et où l'on ne rencontre des gens que l'on connaît que par hasard...

"Week-end à Rome 
Afin de coincer la bulle dans ta bulle 
D'poser mon cœur bancal dans ton bocal"




samedi 23 mai 2020

Samedi 23 mai : rien.

(Pour le titre, référence à Louis XVI qui aurait écrit dans son journal, le 14 juillet 1789 "Rien". Aujourd'hui, "rien" pour la chloroquine, qui ne marche pas, finalement, paraît-il. Cela ne soignerait que les biens portants, à condition qu'ils ne meurent pas des effets secondaires.)

Un peu de fatigue, une soirée bien arrosée avec des gens biens, un moment de décompression. Une réunion ce matin, la préparation d’un conseil municipal qui aurait dû se tenir il y a deux mois. Un film, un très beau film. De la musique, beaucoup de musique.

Je suis tellement fatiguée, comme miaulent les Beatles. I’m so tiiiiired…



Comme dans la chanson, voilà des semaines que mon cerveau ne s’arrête pas.

Sept mails reçus de mes collègues, il faut penser à la reprise. Je n’en ai pas l’énergie aujourd’hui, mais l’objectif est là, obsédant, il faudra bien que je m’y mette. C’est une petite inquiétude qui va m’empêcher, encore de dormir.

Une inquiétude de moins, le conseil municipal d'installation qui va enfin se tenir lundi soir ? Pas vraiment, car ensuite les choses vont s’enchaîner. Mais nous entrerons dans une phase de perspectives et de projets, ce qui sera plus intéressant, au moins que cette gestion de crise - qui sera là quand même - qui n’en finit pas.

Passons aux doux moments de cette journée pluvieuse : la grisaille, la fraîcheur et la pluie nous donnent l’occasion de rester sans regret dans nos pénates. Alors nous avons regardé le film très sensible de Céline Sciamma, Le Portrait de la jeune fille en feu. C’est délicat, c’est esthétique, c’est romantique. C’est beau. Les actrices sont belles et bien filmées. Les paysages, les lumières et les ambiances sont magnifiques. Les références picturales, la manière de parler des femmes, de la condition des femmes, au XVIIIe siècle, l’amour, la rencontre entre deux âmes, entre deux corps, tout est parfaitement et subtilement raconté.

 De la musique. La douce voix de Damien Rice…



Bonne soirée

vendredi 22 mai 2020

Vol au-dessus d'un nid de confiné

Confinement, a-t-on dit. Confinement strict a-t-il compris. La veille du jour fatidique, il a fait partie de ceux qui firent des stocks. Il a compris quarantaine, il a compté quarante jours et il a pris plus : plus de papier toilette, plus de boîtes de conserve, de la viande congelée, des pâtes, de toutes les formes, de toutes les couleurs, du riz, 10 kilos de pommes de terre, 5 de carottes, autant de farine, 5 douzaines d’oeufs, 3 kilos de sucre, du café, beaucoup de café. Et de la bière, de la bière, de la bière. Il a fait trois allers-retours le coffre plein. Il a stocké tout ça dans son trois pièces. Des boîtes partout, jusque dans la salle de bains.

Et il a décidé de ne plus sortir du tout. Au début, il avait pris l’habitude de laisser BFM TV en permanence, en bruit de fond, histoire de se tenir informé. Mais très vite, il a trouvé cela angoissant. Il a alors passé ses journées à zapper d’un épisode de Colombo à une rediffusion de Louis de Funès. Le temps ne lui sembla pas si long. Il était tranquille, il somnolait les trois quarts du temps, il ne bougeait que pour aller à la cuisine, s’ouvrir une boîte, faire un petit frichti, manger frugalement sur un coin de table...Très vite la vaisselle s’était empilée dans l’évier. Il a donc décidé de remédier à cela en mangeant directement dans la casserole.

Il a perdu la notion du temps. Il n'aurait pas su dire quand. Mais le jour et la nuit se sont soudain enchaînés sans que cela ait désormais la moindre importance. Seul le retour régulier de la batterie déchargée de son téléphone semblait rythmer sa vie. Il faut dire qu’il jouait beaucoup, à Candy Crush, à Pet machin, à Farm truc. Il alternait les parties et puis ces applications avaient offert du temps de jeu, spécialement pour le confinement. Il pouvait y passer des heures sans même s’en rendre compte. Il finit par trouver une rallonge et laissa son portable branché en permanence.

Rapidement, il ne prit plus la peine de se laver et de s’habiller. Depuis combien de temps portait-il le même caleçon ? Cela n’avait aucune importance : personne d’autre que lui pouvait être gêné par l’odeur ou la couleur suspecte. Il dormait autant qu’il le pouvait, ne se levait que quand son estomac ou sa vessie se rappelait à lui. Il lui semblait que depuis l’adolescence, il n’avait jamais été aussi heureux. Une fois ou deux, sa fille, la quarantaine et qui habitait à l’autre bout de la France, l’appela. Elle s’inquiétait, elle semblait nerveuse. Il ne comprit pas vraiment pourquoi : il la rassura. Je vais bien, j’ai tout ce qu’il faut.

Il perdait pied, mais il ne s’en rendait pas compte.

Plus rien de rationnel dans son comportement : plus d’horaire, ni pour dormir, ni pour manger. Plus de petit-déjeuner, plus de déjeuner, plus de dîner. Non, juste des boîtes de raviolis entamées, juste des pommes de terre sautées à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Il mangeait selon ses lubies du moment : il passa une semaine à ne faire que du riz, si bien que ses intestins se détraquèrent, eux aussi, tout à fait.

Un mois passa. Le soir, parfois, désormais, à 20h, il était alerté par les applaudissements aux balcons et aux fenêtres. Alors, une fois de temps en temps, quand il ne dormait pas, quand il n’était pas complètement abruti par une partie interminable de Tetris ou de Solitaire, quand il n’était pas absorbé par les circonvolutions verbales d’un inspecteur à imperméable crado, il sortait la tête à la fenêtre pour voir les gens. Il était ravi par ces acclamations. Le premier soir, timidement, il s’autorisa quelques clap clap. Il ne se fit pas remarquer et referma bien vite la fenêtre. Puis il s’enhardit. Il cria des bravos, des hourras, des youyous. Il était enthousiaste et cela le défoulait de ses longues journées sur son canapé. Il n’avait pas fait usage de sa voix depuis des semaines, il faut se rendre compte ! Et soudain, il criait à la fenêtre, chaque soir, pendant 5 bonnes minutes. Il se mit carrément à attendre avec impatience ces moments-là. Pour ne pas les manquer, il installa une alarme sur son téléphone. Il se mit à chercher des moyens de faire plus de bruit, pour se faire remarquer, parmi ses voisins. Une gamelle, une cuillère en bois. L’ampli de sa chaîne hi-fi, pour diffuser une chanson. Un matin, il se leva avec la ferme intention de vérifier l’état de sa vieille guitare électrique pour tenter un petit solo au balcon. Le soir même, il tentait une sorte de grincement sinistre. Cela ne donna rien de très mélodique. Cela fit du bruit. Les voisins exultèrent. Il rentra heureux au bout d’un bon quart d’heure d’applaudissements.

C’est à ce moment-là que tout bascula. Il se mit à penser, du soir au matin et tout le jour que les applaudissements de 20h étaient pour lui. Que les gens l’attendaient. Il régla alors l’alarme de son téléphone une minute plus tôt pour sortir, pour se préparer. Il sortait sur le balcon dans des accoutrements improbables. La journée lui servait à trouver de vieux chapeaux à les agrémenter de ce qu’il trouvait, du papier d’alu, des couvercles ou des fourchettes. Il dégota un boubou dans le fond de son armoire, des guirlandes de Noël, des fleurs en plastique...Il passait son temps à confectionner ces costumes ridicules, il était persuadé d’être David Bowie, Elton John, Lady Gaga. Son public l’attendait, chaque soir, au balcon. Il fallait qu’il soit à la hauteur. Il fit alors des vocalises une demi-heure avant pour échauffer sa voix. A court d’idée, un matin, il se mit en tête d’apprendre une chorégraphie. Le soir, les gens riaient, criaient, applaudissaient à tout rompre. Et il saluait, il faisait de grands signes. Il était Johnny au stade de France.

Puis vint la fin du confinement. Les cloches ne sonnèrent plus à 20h. Les gens ayant repris le cours de leur vie, oublièrent subitement ce moment convivial. C'était le soir d'après et il n’avait pas réalisé. Il avait pourtant fait fort : il était en caleçon, un joli caleçon rose avec de gros coeurs rouges, un caleçon qu’on lui avait offert pour son départ en retraite, une blague de ses collègues, un accessoire de farces et attrapes, qu’il n’avait même jamais sorti de son emballage, jusqu’à ce soir. Et il était là, seul à son balcon, avec ses kilos en trop, avec son ventre de buveur de bière et avec son caleçon rose. La blague, ce qui était pour lui le clou du spectacle, c’était son masque. Il était en caleçon et en masque.

Mais personne n’était là pour le regarder. Décontenancé, démuni, soudain se sentant plus nu qu’un enfant à sa naissance, ridicule, il se jeta de son balcon.

jeudi 21 mai 2020

En suspens

Le déconfinement est achevé, j’ai l’impression, la vie a repris son cours. Hier soir, nous étions chez des amis, une soirée d’été, autour d’un feu, une belle soirée à rire, à chanter, à se raconter le confinement, le télétravail, les projets en suspens. Une soirée normale, même si on a failli se faire la bise dix fois, en arrivant, en repartant et que c’était difficile de ne pas céder à ce plaisir simple, à ce geste si naturel.

On aura peut-être un retour de bâton. En attendant, les projets sont en suspens et c’est cela qui nous rappelle que tout n’est pas absolument normal.

Pour la mairie, les travaux, les projets, l’urbanisme, toutes les belles idées de la campagne électorale sont comme gelés, confinés, pour l’instant. Ce qui signifie aussi que pour les entreprises, la reprise n’est pas encore là. Une chose est certaine, au moins, jusqu’au prochain aléa, le conseil municipal d’installation va enfin avoir lieu. Ce sera lundi prochain. De ce côté-là au moins, nous allons enfin pouvoir retrouver une certaine tranquillité.

Pour le collège, nous avons eu une réunion virtuelle hier, avec les collègues, pour préparer le retour en classe, début juin, progressivement. Ce sera frustrant, là aussi : nous n’aurons que quelques élèves présents physiquement, nous devrons les regrouper par niveau, nous ne retrouverons évidemment pas nos classes, nos élèves. Nous allons finir l’année de manière bâtarde, en laissant en suspens les séquences commencées virtuellement. Nous ne reverrons probablement pas une dernière fois tous les 3e que nous avons quittés précipitamment en mars et qui seront au lycée en septembre. Tout aura un goût d’inachevé. Nous avons tenté d’envisager la rentrée de septembre, aussi, mais là encore nous sommes dans l’incertitude la plus complète : les conditions sanitaires seront-elles encore les mêmes ? Devrons-nous maintenir des groupes de 15 élèves ? Faire des roulements, avoir des élèves en classe virtuelle et d’autres au collège ? Comment seront gérés les déplacements dans ce collège déjà trop petit en temps normal ? Et les toilettes ? Et les récrés ? Rien ne sera simple. Tout est flou.

Pour la vie, les vacances, la famille, c’est tout aussi frustrant : les réservations sont annulées pour certains. Les voyages, mêmes prévus de longue date ne pourront probablement pas se concrétiser. Je n’ai toujours pas vraiment pris la décision d’aller voir ma mère. J’ai toujours le sentiment d’être un risque pour elle. Me faire tester est une option. Avec le risque d’être positive et de contraindre les gens avec qui je vis et je travaille à une quarantaine.

Mais prenons les problèmes les uns après les autres. Si cette crise nous apprend à être un peu moins dans le contrôle et la planification, ce sera peut-être un bien pour notre santé mentale, non ? Alors ce midi, j’ai fait de la truite au four, avec du citron, du thym, de l’huile d’olive. Un beau filet de truite rose du Sundgau. Avec des tagliatelles, des tomates, des courgettes. On a mangé sur la terrasse, le temps est radieux.

Tout va bien.


mardi 19 mai 2020

Positive attitude

Est-ce que j’ai la négative attitude ? Je ne suis jamais vraiment positive, en vérité. On va tous mourir et le monde court à sa perte. Mais malgré tout, je cultive une certaine joie de vivre. Je sais voir la beauté des choses. J’adore les vanités, ces tableaux en vogue au XVIIe siècle. Une rose qui se fane, posée à côté d’un crâne, une plume, un encrier, une belle ambiance boisée d’un riche intérieur. La nature, l’art. J’aime la vie. J’aime les femmes, j’aime la beauté. Le vin et les mets raffinés. Cela suffit au bonheur. Mais peut-on être pour autant béat d’optimisme ? La tête de mort est toujours là et la rose se fane. En ce moment particulièrement, et tout au long de l’histoire, évidemment. Les hommes se foutent sur la gueule pour des motifs futiles, la société est un bordel joyeux de viols et de meurtres, de génocides, d’horreurs en tout genre. Nous vivons sans doute une des périodes les plus sereines de l’histoire, pourtant. Les plus prospères, les plus évoluées. Sérieusement. L’épidémie, c’est une chose que l’histoire a déjà vue. On s’en sortira, ce n’est qu’un aléa. Je sais que c’est un aléa malheureux, dramatique, pour beaucoup d’entre nous. Mais nous n’avons pas la guerre, la faim, nous n’avons pas les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Même si le système de santé est loin d’être parfait, nous n’avons pas les conditions sanitaires déplorables des Poilus pendant la Première Guerre Mondiale.

En réalité, nous vivons dans une société de l’abondance sans même nous en rendre compte. Nous nous plaignons toujours comme des enfants, alors que nous aurions tout pour être heureux, si seulement cette abondance était mieux partagée.

Pour ce qui est du monde tel que nous le connaissons, oui, il va devoir évoluer, il va devoir s’adapter. C’est toujours le cas. Après une guerre, le monde doit se reconstruire. La Seconde Guerre Mondiale a causé la destruction des villes sous les bombardements, une société divisée, le retour des prisonniers traumatisés à vie. Et il en est sorti la Sécurité Sociale. Un État plus protecteur, une société plus prospère et un (tout petit peu) plus juste. Rien ne s’est fait en un jour, pourtant. La reconstruction a duré des années. Il ne faut pas oublier qu’après la guerre il y a eu des tickets de rationnements plusieurs années encore, une lente reconstruction, des vies bouleversées, un exode rural massif…

Le changement le plus caractéristique, le plus “révolutionnaire”, quand on y pense, c’est l'agriculture, entre 1945 et nos jours. Nous sommes passés très vite (à l’échelle d’une vie humaine) d’une France rurale et paysanne à une France industrielle et tertiaire. 6 millions d’agriculteurs en 1940, moins de 500 000 aujourd’hui. Etait-ce une révolution qui allait dans le bon sens ? Je suis personnellement persuadée que non, parce que ce fut le début des intrants chimiques, la fin des haies, le labour qui détruit la terre, la fin de l’agriculture vivrière et locale et le début de l’agrochimie alimentaire de masse, en un mot de la malbouffe. Mais cela prouve une chose : on peut changer de modèle de société en une trentaine d’années. Si c’est possible pour le pire, ce devrait l’être pour le meilleur. 

Dans cette petite crise du corona virus, la France n’a pas vu ses infrastructures détruites, sa population décimée, et nous avons du ressort.

Si nous étions un peu malins, nous tenterions de réinventer une société plus en adéquation avec nos besoins réels. Peut-être sommes-nous allés trop loin dans cette société de consommation. Peut-être est-il temps de faire une sorte de diète collective. Nous ne serions pas moins heureux si nous allions en Ardèche en vacances plutôt qu’en Thaïlande. Plus facile à dire pour moi qui suis déjà allée en Thaïlande que pour ceux qui n’y sont encore jamais allés. C’est l’apprentissage d’une petite frustration. Et il y a tant de pays que je n’ai pas encore visités...Mais je peux y aller quand je veux avec Google Earth, finalement. Et puis le tourisme a ses limites. Que voyons-nous vraiment du monde dans nos courses folles ? Et le raisonnement doit être le même pour les technologies, les voitures qui se garent toutes seules, les téléphones qui font tout, sauf la vaisselle, mais cela ne saurait tarder...Ce qu’on prend, ce qu’on jette, c’est la question à se poser. Cela ne se fera pas en un seul jour. Il faudra du temps, de la volonté politique. Pour l’agriculture, après la guerre, il y a eu les traités européens, le Plan Marshall.

Pour nous, pour l’instant, c’est mal parti, parce que nous avons peur (et nous avons des dirigeants politiques qui ont peur). Parce qu’il est toujours plus confortable d’être conservateur : c’est-à-dire vouloir faire durer les choses telles que nous les avons toujours connues. C’est un réflexe humain, cette recherche du confort. Mais je suis une progressiste. Il faut aller de l’avant. Il faut proposer, inventer, créer des solutions nouvelles, pour que chacun puisse profiter du progrès pour vivre une vie confortable, sans nuire aux autres et à la planète. L’industrie était déjà en train d’évoluer, bien avant le COVID, le travail sera différent, la société doit donc trouver d’autres moyens pour avancer. Je crois à l’idée de revenu universel, je crois que chacun doit pouvoir trouver une place dans la société, la place qui est la sienne, la place de l’artiste, celle du créateur, celle de l’artisan, celle de l’intellectuel, celle de celui qui veut être utile aux autres, l’agriculteur, l’ouvrier, le “soignant”, l’aidant... grâce à l’assurance de pouvoir se nourrir, se loger, se soigner sans souci. Cela ressemblait à une utopie (toujours un peu, non ?), il y a à peine trois ans encore, lorsque Benoît Hamon a présenté cela dans son programme. Je crois qu’aujourd’hui, on devrait pouvoir reconsidérer la question. Sérieusement, à l’aune de cette période que nous venons de vivre. Durant le confinement, des artistes ont joué des concerts gratuitement, pourquoi ne seraient-ils par rémunérés par un revenu universel ? On a redécouvert toute l’utilité des éboueurs, des caissières, des agents d’entretien des villes et des entreprises, des professeurs, des personnels soignants, des aides à la personne de tout poil, des agents des services publics en général, des agents d’EDF qui ont continué de produire de l’électricité pour que les gens puissent continuer de vivre dans le même confort… Et j’en passe. Tout le monde a son utilité. Tout le monde devrait pouvoir s’assurer le minimum vital pour le rôle qu’il joue dans la société. Même si certains ne peuvent pas, alors, c’est la solidarité de la société entière qui doit prendre le relais, dans une société qui ne donne plus vraiment de place aux plus fragiles, aux plus vieux, aux plus malades, aux plus handicapés, aux moins chanceux à la roulette de l’intelligence ou des capacités physiques.

Et l’agriculture, dans tout ça...pourquoi y a-t-il aujourd’hui moins de 500 000 paysans pour nourrir 70 millions de Français ? C’est une aberration...vous ne trouvez pas ? On mérite de la qualité, des produits locaux, des exploitations de plus petite taille qui vivent vraiment de leur travail et respectueuses de l’environnement...

Utopie ?