jeudi 9 novembre 2017

Carte Mère - Troisième partie - Chapitre 17 - Epilogue

XVII 

Le jour de l’élection, nous n’avions pas dormi la nuit précédente, nous étions morts de fatigue et de peur. Nous avions prévu un programme de visites des bureaux de vote. Samuel avait mis son caleçon porte bonheur, celui qu’il portait pour son élection au conseil régional. Il était tendu et serrait les mains à tout va, très vite, très fort, il souriait trop, il faisait un peu de peine.

J’ai essayé de le rassurer, de lui dire que quelle que soit l’issue du scrutin, il avait fait une belle campagne, qu’il avait tout donné et que s’il perdait, ce serait face au FN et qu’il aurait tous les Républicains avec lui et que l’honneur serait sauf.

C’est ce qui se produisit. Le FN arriva en tête du premier tour.

Nous étions juste après l’élection présidentielle qui avait vu l’arrivée au pouvoir du parti d’extrême droite.

Entre les deux tours, nous avons joué la corde républicaine à fond, sans imagination. Evidemment, nous avons mis dans notre poche tous les hommes politiques de la circonscription, qui réclamèrent comme il se doit, d’un seul homme, qu’on vote pour le candidat démocrate. Gauche et droite. Le FN se moqua évidemment de cette belle alliance, en criant « gauche-droite, tous pareils », que le système était protégé par les mêmes escrocs qui s’en mettaient plein les poches depuis des années sur le dos du peuple… « Tous pourris ! » pour résumer. C’est ce que les gens voulaient entendre.

Nous étions en pleine crise de confiance, en plein marasme intellectuel. Plus personne ne savait comment parler aux Français pour les ramener à la raison. La raison n’avait plus de prise. Nous étions entrés dans la République des crédules : les gens des classes moyennes voulaient croire que les responsables de leurs malheurs étaient plus pauvres et moins français qu’eux et ils tenaient cela de la bouche des riches seigneurs de Montretout…

Les recettes de gestionnaire, en bon père de famille, les choix raisonnables et sensés, on n’en voulait plus. On voulait mettre un coup de pied dans la fourmilière, on pensait que tout irait mieux en faisant n’importe quoi. Une poignée de manipulateurs au pouvoir pensaient qu’en tapant sur les plus faibles, qu’en faisant croire aux naïfs et aux cerveaux paresseux que les problèmes mondiaux et complexes liés au changement de la société pourraient être réglés avec des solutions simplistes, on pourrait redresser la France. Les recettes étaient bêtes, mais semblaient compréhensibles de tous. De toute façon, l’économie était une machine à gaz, obscure pour le plus grand nombre. Même si les premières difficultés se faisaient déjà jour au sein du nouveau gouvernement, les candides électeurs étaient encore portés par le sentiment de victoire sur les puissants et les savants, et le FN connaissait cet état de grâce dont tous les gouvernements bénéficient peu ou prou au début de leur mandat.

Le dimanche du deuxième tour, nous étions résignés. Battus d’avance. Pourtant un miracle se produisit. Le jeu du hasard ou de la chance ? Un dernier sursaut de conscience, dans cette région industrielle traditionnellement ancrée à gauche, que sais-je ? Samuel fut élu à 50,1%. Le taux d’abstention était énorme et la victoire n’apparaissait pas comme bien nette. Mais il irait à l’assemblée nationale, dans une minorité inopérante en ces temps de disette démocratique : la présidente de la République gouvernerait par ordonnances durant les années à venir, se passant des assemblées législatives.

Dans son discours, il remercia sa tante, mais je restais dans l’ombre. Le scandale aurait été plus grand encore si l’on avait su que celle qui avait failli plomber la carrière du politicien était maintenant l’artisane de son succès.

Gontrand a finalement changé de rédaction, il est retourné à Nancy et nous n’avons plus entendu parlé de lui. Le nouveau rédacteur en chef est en train de faire connaissance avec le milieu : il essaie de se mettre dans la poche les gens influents, il pense y arriver, il a souvent au téléphone Samuel ou Suzy qui lui permettent de penser qu’il est au plus proche du pouvoir. Ce n’est qu’un leurre, puisque chacun a besoin de l’autre pour sa carrière et que tout cela n’est qu’un jeu de dupes. Pourvu qu’il ne le découvre pas de manière aussi douloureuse que son prédécesseur.

Suzy et moi, nous continuons notre petite aventure. Nous sommes suffisamment expérimentées pour ne pas savoir où cela nous mènera. Nous prenons le temps de vivre l’instant. De toute façon, nous ne pourrons pas nous marier : le gouvernement est revenu sur le mariage pour tous. Nous nous faisons discrètes dans la rue et en public, car des bandes de voyous se sentent maintenant légitimes pour tabasser ce qui n’est pas conforme aux directives de la chef d’État. Mais dans le petit milieu intellectuel dans lequel nous évoluons, cela ne pose pour l’instant aucun problème.

Dans ce tout petit monde-là, j’ai fait découvrir à Suzy et nous avons diffusé la drogue d’Hugo et Elisa, qui sont finalement revenus me voir un soir : l’EstoMemor. C’est un grand succès : les gens sont heureux de plonger dans une douce mélancolie, de redécouvrir leur folle jeunesse, leurs amours d’antan, les jours heureux durant lesquels ont pouvaient fumer au restaurant et au travail, le temps du diesel roi, quand les voitures consommaient 20 litres au 100 et où l’on conduisait sans ceinture. Le monde des soixante-huitards qui avaient finalement conduit le fascisme au pouvoir.

Cette douce nostalgie, cette couleur sépia qui envahit doucement la France est une échappatoire à une réalité dans laquelle le Franc a remplacé l’Euro et où l’inflation galopante a commencé. Bientôt, il faudra une brouette de « Pascal » pour faire le plein de super sans plomb.

Ma voisine est heureuse avec son prof de maths. Ils oublient à deux toutes les difficultés de leur métier. Difficultés accrues depuis que la présidente de la République a déclaré qu’il n’y avait plus lieu d’aider les « quartiers sensibles » et que les effectifs des classes étaient passés à trente. La situation était explosive dans son collège. Les élèves en voulaient tellement à la société que Jennifer avait peur : elle a demandé sa mutation, comme beaucoup de ses collègues, laissant à d’autres, plus jeunes et moins expérimentés, le soin de s’occuper des petits pauvres issus de l’immigration.

Durant l’automne 2022, les feux et les émeutes dans les banlieues n’étaient plus du tout contrôlables. 

Épilogue

De mon côté, j’ai enfin rouvert le cahier que Jennifer m’avait offert à Noël et j’ai commencé à écrire un roman…

« Alors que le monde semblait courir à sa perte, que la Syrie brûlait encore et toujours et qu’Alep était pilonnée pour la centième fois, une jeune fille découvrait l’amour, et il lui semblait que le monde était neuf comme un œuf du jour. Les fleurs étaient plus belles que la veille, l’herbe était plus brillante de rosée, les passants semblaient esquisser des pas de danse pour éviter les flaques et la lumière qui baignait la ville n’était rien moins que de l’or. Pour chacun d’entre nous, l’amour réinvente le monde, c’est une banalité et un événement intime extraordinaire, tout à la fois. »

mercredi 8 novembre 2017

Carte Mère - Troisième partie - Chapitre 16

XVI 

C’est une salle de province qui sert habituellement aux bals du samedi soir, aux thés dansant du dimanche après-midi et aux galas de gym du club des Joyeuses du bâton de twirling.

C’est une salle qu’on a plongée dans une pénombre intime pour mieux mettre en valeur la scène repeinte de lumière républicaine. Sur chaque chaise, couleurs assorties, un petit drapeau : bleu, blanc, rouge.

Petit à petit, la salle se remplit : la moyenne d’âge est la même que d’habitude pour les thés dansant. Il y a quelques jeunes, ça et là. Peut-on encore dire « jeune » quand on a trente cinq ans et qu’on fait de la politique ? Il y a des cravates, il y a des écharpes et des bonnets. La salle n’est pas encore chaude, on se serre la main, on se fait la bise, mais on garde une petite distance avec l’événement et avec le lieu. On n’en parle pas encore. Dans le fond, on vient pour observer, pour se renseigner, mais on ne sait pas à quoi on s’attend…et puis, la politique, les politiques…On garde ce petit cynisme prudent : « Bah ! qu’est-ce qu’on va bien nous raconter, encore… » Faire mine de ne pas y croire, garder son manteau, attendre de voir.

Quand la salle est pleine – elle est toujours pleine, on prévoit des paravents à tirer s’il y avait moins de monde, mais il reste toujours des gens debout, et si c’était vraiment un bide, on ferait des photos serrées…– quand la salle commence à bourdonner, à s’accorder comme un orchestre, on note comme une légère modification de l’ambiance. On n’attend pas le Messie, non, on n’attend même pas Johnny à Bercy. Mais on attend quand même un type qui passe à la télé et dans le journal. Un type qui fait partie du conseil régional et qui pourra peut-être monter à Paris pour nous représenter. Un futur député. Un de ceux qui ont le pouvoir. Un pouvoir. Une parcelle de pouvoir. En tout cas, plus de pouvoir que nous, que vous, que moi.

Et puis la musique passe du style ascenseur à la musique d’entraînement de Stallone. La politique n’est pas forcément un lieu de finesse musicale. Mais le signe est fort : les lions vont rentrer sur le ring, les boxeurs arrivent dans l’arène. C’est quand le signe est fort, en politique, que tout se joue. Mais trêve de cynisme : quand la salle, unanime, tombe le manteau, se lève de sa chaise, se saisit du drapeau et se met à applaudir comme un seul homme, on est saisi, même si l’on n’y croit guère.

Et puis les discours commencent. C’est un rituel, c’est une organisation bien réglée : tout d’abord, c’est le joueur local qui parle : un maire ou le secrétaire du parti. Sur son terrain, devant son public d’administrés. Il les connaît presque tous par leur nom. Mais quand même, il est un peu plus suant que d’habitude, un peu plus tendu : il faut assurer la première partie de la star. Vient ensuite le mec au-dessus. Le député qui s’apprête à passer le relai, par exemple, ou le sénateur qui vient encourager un futur confrère. Une star locale, c’est sûr, à laquelle on serre la main de temps en temps. On l’a entendu cent fois, on connaît déjà ses répliques, on peut dire, au fil des intonations, au gré du rythme et du phrasé, s’il est en forme ou pas, s’il a forcé un peu sur le Pomerol durant le dîner. Enfin, quand la Madame Loyale d’un soir - une dame, forcément, pour introduire tous ces messieurs - annonce le candidat, c’est l’apothéose. On se lève pour l’accueillir. On crie dans les rangs, on est bouillant, ça y est, on a tombé la veste et desserré la cravate, comme entre le digeo et l’orgasme.

Celui qui n’a jamais assisté à un meeting politique ne peut pas comprendre ces instants d’adhésion collective. Peut-être ceux qui vont à la messe. Quand le curé s’entend dire « Et avec votre esprit », peut-être cela se rapproche-t-il du vibrant cri de la foule assemblée autour du candidat qui termine son discours par un glorieux « Vive la République, vive la France ! ». Mais il n’y a plus guère de catholiques, le dimanche dans les églises. Il y a encore quelques citoyens qui croient à la politique…comme en Dieu ? Non. Comme en l’Homme.

Le problème de ces meetings, c’est qu’ils ne s’adressent qu’aux convaincus, même s’ils sont excellents pour le moral : nous ressortîmes plein d’espoir de ce moment de liesse, mais avec la crainte vague que ça ne suffirait pas.

mardi 7 novembre 2017

Carte Mère - Troisième partie - Chapitre 15

XV 

Comme je n’avais aucune réponse concernant les offres d’emploi pour lesquelles j’avais postulées, j’ai accepté l’offre de Suzy. A l’essai. Le but était de toute façon à échéance très réduite. Nous allions tenter de faire élire Rasier député. En premier, c’était l’investiture au sein du parti qui nous intéressait. Il fallait donc que Sam soit dans le journal le plus souvent possible, qu’il gagne en notoriété, en popularité.

J’avais prévenu : le journal n’était pas suffisamment lu pour que cela marche. Suzy m’affirmait que tout le milieu politique local lisait assidument le journal. C’était peut-être vrai, mais il fallait aussi qu’on le voit partout ailleurs. A la radio, à la télé, sur les médias web, sur les réseaux sociaux et sur le terrain.

Mais nous avions maintenant un levier important en la personne de Gontrand. Nous avons fait un chantage terrible : nous n’avons pas retiré la plainte immédiatement, nous avons attendu que les premiers articles paraissent. Le deal était simple : il fallait de l’élogieux, des photos avantageuses, une couverture de chaque événement où Rasier serait présent.

On a eu des vernissages, des distributions de tracts à la sortie de l’usine, des projets d’éducation soutenus par le conseil régional dans les lycées de la circonscription. A chaque fois, on écrivait la déclaration de Rasier au couteau : il fallait que ce soit clair, concis et très engagé.

Suzy et moi nous entendions à merveille pour cela. J’avais le style, elle avait les idées et parfois, l’inverse.

Rasier a commencé à être vu différemment par les caciques de son parti : on l’a invité aux réunions internes, on l’a testé un peu. Nous le coachions autant que possible pour le préparer à ces entretiens. Il fallait qu’il soit capable d’impressionner les vieux : avec Suzy, nous avions une idée très précise de ce que cette génération attendait. Toute notre vie, nous avions été à la botte de ces soixantenaires. Ils appréciaient la culture, la convivialité, le bon vin, ils aimaient la chanson française, les références aux humanités classiques. Il fallait connaître le monde politique depuis 1981 – au moins –, les revirements de chaque ministre, les travers, les vices politiques, les courants auxquels ils avaient appartenu. Nous avons passé des heures à briffer notre poulain. Il ne se débrouillait pas si mal. Il savait tout des différents atermoiements de Mélenchon, du passé trouble de Longuet, des casseroles des Balkany. Gauche, droite, y compris les extrêmes, il fallait qu’il assure. Nous avons fait sa culture politique, nous l’avons initié aux rouages du pouvoir. Il pouvait tenir une conversation avec n’importe quel passionné de politique au parti. Il savait maintenant parler grands crus de Bourgogne et connaissait le titre du dernier prix Goncourt, ainsi que les détails polémiques du dernier Houellebecq. Avec Suzy, nous nous rendions compte à quel point nous avions les mêmes références d’une culture paternaliste et médiatique. Cette culture de vieil homme blanc et riche. Nous avions conscience toutes les deux que c’était grâce à cette culture que nous avions réussi dans nos domaines respectifs : quand on est une femme, peut-être encore plus, il faut être capable de comprendre ce qui fait avancer le monde, il faut s’approprier ces codes sociaux-économiques.

Nous avons aussi transmis des techniques de prises de parole, de gestion de réunion, de communication apprises au fil de nos carrières. Nous lui avons appris quelques mots de patois local – toujours bienvenus dans un discours au pied levé, pour souligner qu’on est d’ici – et nous lui avons appris à rebondir sur n’importe quelle situation, avec humour et simplicité. Dans le même temps, nous lui avons enseigné comment mettre de la profondeur dans tout, même dans l’inauguration d’un nouveau banc sur un trottoir. C’est un art, ne croyez pas que c’est inné !

Nous lui avons fait suivre un entraînement digne d’un candidat à la présidentielle.

Les passages répétés dans le journal finirent de convaincre le sérail local : Rasier était l’homme de la situation, un peu de jeunesse ne ferait pas de mal – tu te rends compte, il a 40 ans, un gamin ! Il fallait que le parti l’investisse. Du renouvellement ! Et quel homme sympa ! Quel bon vivant ! Quel puits de science ! Comment ne l’avait-on pas remarqué plus tôt ?

Ses déclarations sur les gens qui sentent mauvais ? Oubliées ! Erreur de jeunesse ! Ce n’était pas si grave – et il n’avait pas tout à fait tort, en plus, le bougre ! Et puis il passe si bien à la télé !

Gontrand, une fois l’annonce de l’investiture faite, nous a demandé s’il fallait continuer. Il commençait à trouver Rasier rasoir ! Nous avons insisté pour que la campagne de promotion continue un peu, jusqu’à la semaine précédant l’élection. Encore quelques papiers, toujours sur l’activité de conseiller régional, jamais sur la campagne pour la députation. Gontrand m’a alerté : on commençait à essuyer quelques critiques, quelques commentaires négatifs sur le site du journal. Et les statistiques n’étaient pas bonnes du tout sur ces articles. C’était sur Facebook que les gens se déchaînaient le plus. On l’appelait le « Macron local », on se moquait de sa façon de parler, de son arrivisme. Les méthodes qui avaient fonctionné avec le marigot politique ne prenaient pas sur l’électorat.

J’avais prévenu Suzy dès le début sur ce biais : on ne pouvait pas plaire à tout le monde et à son père, on ne pouvait pas plaire à ses pairs et au peuple. C’est pour cela que j’avais prédit qu’il ne serait pas élu, même s’il était investi avec brio.

Suzy m’a rétorqué que j’étais pessimiste. Nous avons organisé un meeting de campagne, pour tenter de galvaniser les troupes.

lundi 6 novembre 2017

Carte Mère - Troisième partie - Chapitre 14

XIV 


Deux policiers sont venus le matin du 30 décembre pour nous avertir, Mlle Lekan et moi, que l’enterrement de M. Ninne aurait lieu le jour suivant à l’église du quartier.

Nous nous sommes concertées et nous avons choisi ensemble une plaque sur laquelle nous avons fait visser « A notre voisin, pensées ». Nous ne l’avons pas commandée sur Facebook, finalement, nous avons fait marcher le commerce local et réel, même si celui des pompes funèbres ne souffrait pas de la crise. Nous nous sommes rendues dans la grande église sombre et austère. Nous étions les seules à suivre l’office. Le prêtre a expédié les sacrements et les prières, il a bredouillé quelques mots banals sur le défunt qu’il n’avait jamais vu. La police n’avait rien dit quant au suicide : elle redoutait que l’église fasse des difficultés. Mensonge par omission. Et une occasion de plus pour constater que personne ne lisait plus le journal : même le curé !

Si nous avions su prier, nous aurions demandé pardon. Devant la petite concession qui contenait déjà le cercueil d’Augustine Ninne, nous nous sommes recueillies quelques minutes pendant que les fossoyeurs jetaient les premières pelletées de terre sur la boîte.

Je pensais alors que l’incinération était plus efficace et plus discrète. Le bruit de la terre et des cailloux résonnant sur le cercueil me fit froid dans le dos. Cela devait faire un vacarme à réveiller les morts.

Nous sommes allées boire un verre, avec Jennifer, dans le café le plus proche de l’église. Le Café de la Poste. Je n’ai pas eu le cœur à faire une plaisanterie sur le fait que tout cela s’était passé comme une lettre à la poste…C’était trop triste, ces funérailles sans ami, sans famille, sans âme. Je repensais à la cérémonie pour ma mère. J’avais fait bien piètre figure, moi aussi. Les croque-morts avaient raison : je culpabilisais maintenant de n’avoir rien fait de plus.

Jennifer m’a dit qu’il n’était pas trop tard pour faire quelque chose, pour écrire un texte, pour transformer tout cela. Je ne savais pas vraiment ce qu’elle voulait dire. J’ai dit oui, poliment. J’ai fait le lien avec mon eczéma : j’avais passé un cap. J’en souffrais depuis mon adolescence, depuis que j’avais lu la tristesse inscrite dans le regard de ma mère. Et à sa mort, voilà que j’en étais libéré.

« Psychosomatique », a glissé Jennifer.

Elle avait raison. Mais j’avais trop envie de lui raconter le début de mon aventure avec Suzy. Nous avons passé un moment au café, comme deux vieilles copines à nous raconter nos vies.

En cette période fin d’année, Jennifer était pleine de bonnes résolutions : elle préparait la nouvelle année, elle préparait son avenir. Elle avait abandonné l’idée de s’inscrire sur un site de rencontres. Elle cultivait un faible pour un collègue de maths (pas celui avec la petite mallette) : elle voulait compter sur son charme. Je ne pouvais que l’encourager !

Et nous sommes rentrées, bras dessus, bras dessous.

dimanche 5 novembre 2017

Carte Mère - Troisième partie - Chapitre 13

XIII 

Elle était seule. J’étais encore à mon chagrin et elle me présenta ses condoléances, comme il se doit. Elle eut des mots doux et intelligents : qu’une mère est unique, qu’on l’aime ou qu’on la déteste…Qu’elle nous a construit, même si on n’y avait pas pris garde, même si l’on ne s’en était pas rendu compte. C’est quand elle disparaît qu’on se rend compte qu’on pleure pour la première fois sans pouvoir se reposer sur son épaule.

Je n’avais pas souvent pleuré sur l’épaule de ma mère, en vérité. Mais ses propos étaient beaux. Je l’ai fait rentrer chez moi et je lui ai proposé un verre. Elle a préféré un café et je lui ai dit que je souhaitais parler d’autre chose que de ma mère. Elle a avalé son café très vite et s’est levée en disant qu’elle ne voulait pas me déranger à un moment si funeste.

Elle ne me dérangeait pas, bien au contraire, j’appréciais la visite de courtoisie. Et puis j’imaginais qu’elle avait des choses à me raconter. Et puis…et puis…

Je l’ai invitée à se rasseoir, je lui ai resservi un café.

Elle a souri. J’étais beaucoup plus calme que d’habitude en sa présence. J’étais sur mon terrain. J’étais pleine d’émotions contradictoires, j’étais triste et libre.

Je la désirais plus que jamais, mais je savais que je l’aurais bientôt. Ou qu’elle m’aurait bientôt.

Comme j’avais interdit le sujet de ma mère et que nous avions épuisé les banalités, nous en sommes venues à l’affaire qui nous avait permis de nous rencontrer. Elle m’a expliqué que l’enquête était désormais ouverte et que les perquisitions avaient eu lieu au journal. On cherchait sur les ordinateurs, les pièces à conviction : qui avait publié l’interview, depuis quel poste, et quel téléphone avait capté la conversation ? Je me souvins que j’avais posé tout ça sur mon bureau avant de partir, mon ordinateur et ma carte SIM pro. Mais j’avais tout nettoyé, changé les codes…La police risquait de ne pas trouver grand chose, à part sur le cloud. Suzy a grimacé. « Vous pensez ? »

J’en étais sûre. Finalement, plus le temps passait, plus il me semblait que cette affaire était vouée à l’échec pour Rasier. Mais Suzy n’était pas du genre à se laisser abattre.

« - C’est vrai. Je pense aussi que passée l’écume des trois premiers jours, tout ça n’a aucun intérêt. Sam n’arrive même pas à réussir ses scandales : il est trop lisse, trop formaté, malgré mes conseils. Vous avez remarqué, d’ailleurs, dans son interview, à quel point il est capable de manier la langue de bois. S’il avait réussi le concours, il serait rentré à l’ENA et il y aurait été un bon élément. Le parfait politique. Mais il n’a pas été fichu de réussir le concours, évidemment. Il a fait deux ou trois ans de droit à la fac, il a végété de petit boulot en petit boulot, je l’ai pris au cabinet…Mais c’est un boulet…Bref. J’aimerais tout de même continuer un peu l’aventure politique avec lui. Il a quand même été élu. Vous savez que le communiqué de presse que nous avons écrit l’autre jour, vous vous souvenez ? Sur la pollution…Eh bien ! Il a fait réagir, comme espéré. On a obtenu un reportage sur la radio locale et un petit sujet sur France 3. Et surtout, le directeur de com’ de l’usine nous a téléphoné pour nous demander de le retirer, de faire un démenti ! Incroyable, hein ! C’est le début de la gloire : on dérange ! 
- Oui, mais dans les faits, ça changera quelque chose ?
- Bah…Bien sûr que non. L’action des politiques ne sert pas à grand chose, dans le fond. Il en coule de l’encre pour écrire des communiqués de presse, mais il coule aussi de l’eau sous les ponts avant que cela ait de l’effet ! Je ne suis pas naïve ! Mais l’important est qu’on parle nous, que les gens voient notre bonne volonté, le travail qu’on fournit.
- Vous dites nous tout le temps ? - Oui…je sais…mais…je suis la tête, il est les jambes !
- J’avais compris !
- Revenons à notre affaire…Ce qui m’intéresse, c’est la crise de la PQR que révèle tout ça…
- Quel est le rapport ?
- La crise est bien installée, on le sait. En fait, ce petit fait divers dans lequel Samuel et vous avez été pris en étau était profitable à la rédaction et à moi. Je veux promouvoir Sam, le mettre sur le devant de la scène : il me faut de la presse, encore et encore. Mais une presse efficace. Une presse mourante n’est intéressante pour personne. J’ai besoin d’une presse qui a des milliers de lecteurs. Et là, les scores du journal local sont épouvantables. Par contre, lors de notre affaire, les ventes ont explosé : c’était tout bénef pour nous comme pour eux. Vous comprenez ? »

Je comprenais : Gontrand était heureux, Samuel avait gagné en notoriété. Je ne savais pas où elle voulait en venir. Mais tout ce qu’elle me disait était un juste constat.

« - Venez en au fait, Suzy. Je peux vous appeler Suzy ?
- Vous pouvez, Sandrine », me répondit-elle avec un grand sourire.

Et elle me demanda si je voulais être conseillère en communication pour elle et Rasier. J’ai demandé plus d’explications :

« - C’est simple : vous connaissez parfaitement le terrain, les gens, les politiques, les habitudes, les journalistes. Et vous savez comment fonctionne internet, j’ai l’impression, et les réseaux sociaux, les différences entre Facebook, Twitter…Tout ça me dépasse un peu. J’ai un compte Facebook, mais il est vide et je n’y vais jamais.
 - Oui, en effet, difficile d’avoir des infos sur vous, sur internet : vous protégez bien votre identité !
- Vous avez cherché ? C’est la seconde fois que je remarque combien vous êtes curieuse ! Monsieur Ninne avait donc vraiment tort sur votre nature profonde !
- Ma curiosité est sélective… »

Elle a paru un peu troublée, mais elle balaya vite ce sentiment sur son visage. Cette femme me rendrait folle.

« - Reprenons…Si vous acceptez, je vous propose qu’on travaille un concept qui me tient particulièrement à cœur : celui de la post-vérité.
- Ou plutôt celui de la crédulité, non ?
- Vous connaissez le sujet assez finement, déjà, je vois.
- J’y ai déjà un peu réfléchi, obligation professionnelle, j’ai lu quelques publications.
- Je vous propose que nous fassions une expérimentation grandeur nature… 
- Je veux bien expérimenter avec vous…Tout ce que vous voulez… »

Imperceptiblement, je m’étais rapprochée d’elle… Elle semblait imperturbable et même si j’étais admirative de l’intelligence de ses propos, j’aurais aimé un peu plus de chaleur…Mais, sans toutefois me repousser ou s’éloigner, elle a continué :

« - Souvenez-vous des élections américaines et des françaises, 2017, 2022 ! Les deux ont fonctionné de la même façon pour les deux candidats populistes. Les deux ont un cœur d’électorat suffisamment fan, complétement accro, à vrai dire, pour qu’ils puissent dire ou faire n’importe quoi sans être remis en cause. C’est la crédulité que vous évoquiez. En fait, ce phénomène n’est pas nouveau du tout, il existe avec beaucoup d’hommes politiques (ou de chanteurs, d’acteurs, mais le public n’est pas le même). C’est sur ce principe que les religions prennent racines. Chez les hommes politiques, on appelle ça communément le charisme. Certains le possèdent du côté obscur de la force : c’est le cas pour les deux que je viens de citer, qui flattent les bas instincts du peuple et méprisent les élites. D’autres en usent de manière plus intéressante. Mais le principe est le même : il faut arriver à dire des choses avec conviction et autorité pour être cru, quoi que l’on dise. Comme un curé, comme un pasteur, comme…
- Samuel n’a pas encore ce pouvoir !
- C’est là que j’ai besoin de votre aide…de ton aide. »

Elle planta son regard dans le mien, passa une main autour de mes épaules et effleura de l’autre mon visage. Je me laissais glisser doucement vers elle et nous nous embrassâmes. Il nous fallut peu de temps pour en venir aux mains.

Il est un âge où l’on ne prononce plus la phrase « jamais le premier soir ». C’est peut-être bien le dernier qui nous est offert. Mais on garde toujours ses angoisses de jeune fille, malgré tout : suis-je épilée ? Serai-je à la hauteur de ses attentes ? Et si elle me trouve…trop ou pas assez…

Mon pull à col roulé fut un peu difficile à retirer. Je me rendis compte à cet instant qu’il y avait déjà quelques jours que mon eczéma avait disparu, comme par enchantement.

Nous avons passé un moment de tendresse et de passion sur mon canapé qui n’avait plus vu cela depuis très longtemps. Suzy était au lit comme dans la vie : directe et efficace.

Pendant qu’elle me caressait et qu’elle me faisait jouir, sa main plaquée sur mon sexe, elle me glissait à l’oreille qu’elle avait su dès notre première rencontre que nous nous retrouverions dans cette position si agréable...

Difficile de reprendre un entretien professionnel après un moment pareil ! Alors je suis allée chercher du Chablis dans mon frigo. Nous avons bu à notre plaisir.

Mais la voilà repartie dans ses explications. Froide et calculatrice – mais tellement sexy – cette femme n’avait en fait qu’une obsession, et en véritable stratège, elle me confia le plan qu’elle échafaudait pour son neveu :

« - Le but est donc de créer une aura positive autour de lui. Une image hyper sympa, rassurante, une impression d’honnêteté et de sincérité.
- Suzy, tu te rends compte que c’est très mal parti ! Il a dit qu’il n’aimait pas les gens, ça risque de lui coller un peu à la peau, tout de même !
- Tu crois qu’on ne peut pas repartir à zéro ?
- Sur internet, on ne peut pas. Un faux pas y est inscrit pour toujours. Les sex-tape des artistes, les casseroles des ministres, des présidents y traînent pendant des années, elles finissent toujours par ressortir au mauvais moment. As-tu observé ce qui s’est passé avec Sarkozy ? Pendant tout son mandat ce qui sortait quand on tapait son nom sur Google, c’était cette vidéo tournée en Russie après un entretien avec Poutine. Il paraissait ivre. Cela l’a poursuivi longtemps. Et il y a eu aussi le « Casse-toi pauv’ con ! » qui a fait les choux gras d’internet…On a tenté d’expliquer les situations, ensuite, pour dédouaner Sarko. Mais ce qui reste, dans l’esprit des gens, ce n’est pas que le président venait d’être humilié par Poutine en 2007, comme on tente de le faire croire aujourd’hui. C’est juste qu’il avait bu et qu’il n’a pas représenté la France dignement. C’est aussi un peu pour ça qu’il n’a pas été réélu en 2012.
- Tu as raison, sur le fond. Mais le scandale de Sam est tout petit, insignifiant…On est loin de la sex-tape !
- La mémoire d’internet est redoutable.
- Et si on faisait chanter Gontrand…me glissa-t-elle…
- Et si on faisait l’amour ? répondis-je badine… Elle m’embrassa, mais elle poursuivit…
- Un petit chantage, juste pour qu’il retire l’enregistrement, tu vois ? Et si on lui promettait de ne plus le poursuivre en échange d’une campagne de sympathie au profit de Sam ?
- Oui, c’est envisageable, même si l’enregistrement a déjà été copié, dupliqué, repris, multiplié : c’est la force des réseaux sociaux. En revanche, Gontrand sera prêt à tout pour que la plainte soit retirée. Mais je pense que l’influence de la PQR est si faible que même si on mettait Samuel sur toutes les pages pendant trois mois, ça ne changerait pas grand chose à sa carrière.
- On fait le pari ?
- On parie quoi ?

 Et je l’embrassais à mon tour, en essayant de mettre un peu de langueur et de passion dans mon baiser. Je commençais à trouver la conversation pesante…

- On parie qu’on arrive à le faire élire député en juin…Et je t’emmène en vacances sur mon voilier en Corse…
- Le jeu en vaut la chandelle ! »

Nous avons refait l’amour.

Suzy continua de me parler à l’oreille pendant nos ébats. Elle m’avoua que cela faisait longtemps qu’elle était seule, qu’elle m’avait trouvée sexy dès le début et qu’elle ne pensait plus qu’à moi, ces derniers temps.

Je ne sais pas si c’était vrai. Mais c’était le bonheur.

samedi 4 novembre 2017

Carte Mère - Troisième partie - Chapitre 12

XII 

Jennifer m’a raccompagnée doucement vers la sortie. Elle m’a dit : « Venez, nous allons boire un coup. » Elle est restée silencieuse, elle m’a tenu les épaules et nous nous sommes dirigées vers le Café des Sports qui jouxte le crématorium. Le café des sports. La vie est un sport de combat, mais qu’en est-il de la mort ?

J’avais envie soudain de faire une interview du tenancier : comment sont les gens qui viennent après un enterrement ? Voilà un bon sujet d’article ou de roman. Le bistrot après le crématorium. La vie après la mort.

Nous avons juste commandé un café noir et je n’ai pas importuné le bistrotier avec mes interrogations métaphysiques.

Jennifer est restée silencieuse. Elle attendait que je veuille bien m’exprimer. J’ai apprécié cette délicatesse.

J’ai sorti le papier avec le texte que j’aurais dû lire et je lui ai tendu. J’ai ajouté : « Je n’ai pas pu lire, finalement. J’ai raté ma relation avec ma mère du début à la fin. »

Elle a lu en silence. Elle m’a dit que j’avais bien fait. Que le jour de l’enterrement, il y a des gens qui sont comme dans un public qui ne viennent que pour le spectacle. Qu’elle avait vécu ça avec son grand-père qui était un homme connu et apprécié, qui avait une certaine notoriété dans la ville où il était mort. Il y eut affluence pour l’enterrement. Les petits-enfants avaient décidé de lire collectivement un texte écrit ensemble. Les gens qui étaient venus les voir à l’issue de la cérémonie n’avaient parlé que de cela : vous n’avez pas pleuré, bravo, vous êtes forts et puis ce que vous avez écrit, c’était beau, c’était tellement votre grand-père, oh ! la ! la ! j’en ai encore la chair de poule. Ah ! Si vous n’avez pas pleuré (enfin sauf la petite, mais on comprend, elle avait tellement de peine, la petite), nous je peux vous dire que dans l’assemblée, les gens ont sorti les mouchoirs…

On se passe de tout commentaire, dans ces moments-là. On ne désire que le silence, le repli sur soi.

Jennifer s’arrêta soudain et se mordit les lèvres : « Je suis trop bavarde, désolée. »

Elle s’est tu à nouveau. J’ai bu mon café. Je n’ai rien trouvé de mieux que de déblatérer une banalité, un propos de psychologie de comptoir. Le lieu s’y prêtait.

« Ma mère m’empoisonnait. Elle laissait planer sur moi les grandes ailes de sa réussite et je ne retenais que l’ombre de mes échecs, qui apparaissaient en creux. »

Un silence un peu pesant plus tard, Jennifer a noté très justement que j’avais parlé au passé.

Je n’ai pas voulu poursuivre. Je lui ai demandé si elle allait mieux. Elle me semblait radieuse. Elle m’a répondu qu’elle aussi, elle avait tourné la page. Qu’elle se sentait bien plus libre, bien plus adulte depuis ce sinistre Noël.

J’étais épuisée. Je n’écoutais qu’à moitié et je voulais rentrer chez moi. J’avais à peine salué les membres de la famille et les vieux amis de ma mère : ma voisine m’avait permis d’échapper à cela. Je l’ai remerciée chaleureusement. Elle a compris que j’avais besoin de me retrouver.

J’ai repris ma voiture. Il faisait gris, un vrai temps d’enterrement. J’ai pensé qu’il faudrait d’ailleurs remettre ça bientôt avec Monsieur Ninne. Sale période. Je n’avais pas roulé depuis longtemps. J’ai eu envie de faire un tour : la ville était encore plus déprimante qu’avant les fêtes, encore plus vide, à cause des vacances. Les magasins étaient fermés ou complétement déserts. On ne pouvait pas dépenser deux fois l’argent qu’on n’avait pas.

Je suis rentrée rapidement. La campagne était si morne, si râpée que je ne trouvais pas de blues assez lent et mélancolique dans ma playlist pour accompagner cette tristesse.

Sur mon palier, m’attendait Suzy.

vendredi 3 novembre 2017

Carte Mère - Troisième partie - Chapitre 11

XI 

Je n’ai pas eu le temps d’écouter ce qu’elle voulait m’exposer. J’imaginais assez bien le complot que ce pouvait être. Mais mon téléphone a vibré dans ma poche : c’était la maison de retraite. J’ai pris l’appel, évidemment.

Cette fois-ci, ma mère était morte.

Je suis sortie, livide, du bureau de l’avocate. J’ai à peine bredouillé quelques explications, mais je crois qu’ils ont compris.

J’ai couru dans les rues désertes de décembre. À la maison de retraite, on m’attendait et on a mis en œuvre avec moi toutes les techniques d’accompagnement des parents de patients éprouvant le deuil. On m’a parlé de ses derniers instants, de sa maladie qui avait pris le dessus. Du fait qu’elle n’était plus la même personne, que c’était mieux ainsi. Et puis on m’a demandé si je voulais parler, on m’a écoutée avec beaucoup d’attention tenir des propos sans suite et sans intérêt, des banalités, sans doute les mêmes pauvres mots que tout le monde, car face à la mort de sa mère, on n’a pas le devoir de faire preuve d’imagination ou d’originalité. On souffre et on ne comprend pas, on refuse de voir la vérité, on cherche des responsables, on se dit que c’est de sa faute. Tout cela très vite et en même temps. Et les infirmières, les aides-soignantes ou la directrice de la maison de retraite sont là pour vous écouter en penchant la tête avec compassion, en acquiesçant à tous vos propos, en vous entourant avec chaleur et en faisant des mines de circonstance.

Et puis je suis entrée dans sa chambre. Tout les appareils avaient disparu, remplissant sans doute à l’heure qu’il était, d’autres missions, auprès d’autres mourants. Elle était dans sont lit, le drap jusque sous ses épaules, les bras posés sur le couvre-lit, parallèles, tellement naturelle, tellement plus calme et apaisée que le matin de Noël, tellement plus arrangée aussi, ses cheveux blancs tirés en arrière, sa bouche close, ses yeux fermés. Elle semble dormir, voilà ce que je me suis dit, banalement, elle est partie en paix. Et j’ai trouvé moi aussi une sorte de quiétude. Je lui ai pris une main, elle m’a semblée de cire, froide et raide. Il fallait que je sois en contact avec elle, une dernière fois. Celle qui m’avait mise au monde était là, sans vie. J’avais été sa fille, pendant la plus grande partie de ma vie. J’avais été sa mère, à la fin. Ce lien mère-fille venait de prendre fin. Les paroles de Barbara me sont soudain revenues : « c’est drôle, jamais on ne pense au-dessus de 18 ans qu’on peut être une orpheline, en n’étant plus une enfant… »

 Pas étonnant que le souvenir de ma mère m’ait obsédé ces derniers jours. A croire qu’elle venait me chercher et qu’elle me hantait avant même d’être un fantôme.

Mais là, devant son corps froid, soudain, je me sentais libérée. Elle n’était bel et bien plus là. Plus là pour m’imposer son modèle de femme libre et indépendante, plus là pour me dire ce que je devrais faire. C’est drôle à 45 ans, à l’âge où l’on est classée chez les seniors à Pôle Emploi, à l’âge où l’on nous range dans la catégorie « MILF » ou « femmes matures » sur les sites pornos, de se dire qu’on n’est plus une enfant. La chanson de Barbara ne disait pas tout à fait cela, je crois. Le paradoxe m’interpelait…

Dans les quelques jours qui ont suivi, j’ai dû régler les formalités liées au décès comme un zombie, j’ai signé les documents, je me suis occupée des pompes funèbres, j’ai fait paraître un avis de décès, j’ai organisé les funérailles sans en avoir grande conscience. Je ne garde aujourd’hui aucun souvenir de tout ces détails pénibles. Quand on m’a demandé une première fois, j’ai refusé de parler lors de la cérémonie au crématorium. Ma mère avait demandé de ne pas avoir de cérémonie à l’église. Elle avait quelques vieux amis, il y avait un peu de famille lointaine, nous serions à tout casser une vingtaine dans la salle un peu froide qu’on appelait pudiquement « lieu de recueillement ». On m’avait demandé si j’avais des préférences pour la musique, pour les textes qui pouvaient être lus. J’avais répondu, d’abord, que je ne savais pas, que ma mère aimait Brel…J’avais du mal à réfléchir. Fallait-il que ce soit une chanson qu’elle aimait, elle ? Ou une chanson qui me plaisait, à moi ? Fait-on cette cérémonie pour le mort ou pour les vivants ? Devant mon indécision, le conseiller des pompes funèbres m’avait dit qu’ils avaient tout un tas d’idées qui plaisaient en général, qu’ils pouvaient se charger pour moi de choisir.

 J’ai trouvé l’idée épouvantable : le catalogue contenait un peu de tout, de l’Adagio d’Albinoni à Puisque tu pars de Jean-Jacques Goldman, en passant par des chansons de Lara Fabian que je n’avais jamais entendues de ma vie. J’ai demandé un peu de temps pour réfléchir. Je me suis dit que Rémusat n’était pas une mauvaise idée. C’était l’air qui m’était venu à l’annonce de sa mort. « Vous ne m’avez pas quittée, le jour où vous êtes partis, vous êtes à mes côtés, depuis que vous êtes partis… » Ils ne l’avaient pas dans le catalogue et l’employé ne connaissait pas. Il m’a demandé de lui amener un CD.

J’ai cherché un texte. Non seulement je n’avais aucune idée – et les propositions des pompes funèbres étaient tous plus lénifiantes les unes que les autres – mais en plus, je ne savais pas qui pourrait le lire. Je ne m’en sentais pas capable. Je sais que j’aurais fondu en larmes. Que je me serais écroulée. Je ne voulais pas me donner en spectacle, non plus.

On m’a fait comprendre qu’une seule chanson, c’était un peu mince et qu’en plus, elle était trop enjouée. Qu’on pourrait la passer en fin de cérémonie, quand les gens quitteraient la salle, mais qu’il fallait prévoir autre chose, que cela dure au moins un petit quart d’heure. On m’a presque culpabilisée, en me disant que c’était le minimum pour accompagner dignement ma mère.

J’ai cherché. J’ai rappelé le bureau des pompes funèbres. Je leur ai demandé si l’on pouvait tout lire, si l’on pouvait choisir vraiment ce qui nous touchait. Ils ont dit oui, bien sûr, madame. J’ai ajouté, prévoyez donc le Requiem de Mozart, ça meublera, au moins, c’est beau…

J’ai raccroché. Je me suis demandé si c’était une bonne idée ou pas. En cherchant encore, j’ai retrouvé un texte que j’avais entendu il y a quelques années sur une scène et qui m’avait bouleversée, moi qui n’avait pas eu la chance – ou qui n’avait pas connu l’horreur – de mettre un enfant au monde. Un texte d’Eve Ensler, extrait des Monologues du Vagin : « J’étais là, dans la salle ».

J’étais là, dans la salle, quand son vagin s’est ouvert. 
Nous étions tous là, sa mère, son mari et moi,  
Et la sage femme à l’accent russe, avec toute sa main 
Plongée dans son vagin, palpant et tournant avec son gant 
En caoutchouc tout en bavardant avec nous 
Comme si elle essayait de débloquer un robinet. 

J’étais là, dans la salle, quand les contractions 
L’ont fait se tordre, 
Et pousser par tous ses pores des gémissements inconnus 
J’étais là encore, après des heures, quand elle a poussé soudain un cri sauvage, 
Battant avec ses bras l’air électrique. 

J’étais là quand son vagin s’est transformé,  
D’humble orifice sexuel  
En passage plus vieux que la nuit des temps, en un vaisseau sacré,  
En un canal vénitien, en une source profonde avec un tout petit enfant blotti en son milieu 
Et qui attendait qu’on le délivre. 

J’ai vu les couleurs de son vagin. 
Elles étaient changées. 
J’ai vu le bleu des hématomes,  
Le rouge vif des boursouflures,  
Les gris-rose - les ombres. 
J’ai vu le sang perler sur le bord comme une sueur, 
J’ai vu le jaune, les humeurs blanches, la merde, les caillots 
Jaillir de partout, pendant qu’elle poussait plus fort, encore plus fort. 
J’ai vu dans ce trou béant, la tête du bébé,  
Rayée de cheveux noirs, je l’ai vue, là, juste derrière l’os, 
Souvenir dur et rond,  
Pendant que la sage-femme à l’accent russe tournait et retournait 
Sa main gluante. 

[…] 

J’étais là quand plus tard, m’étant retournée, je me suis retrouvée en face de son vagin. 
Et moi debout, je l’ai vue 
Elle allongée sur le dos, complètement brisée,  
Meurtrie, tuméfiée, déchirée,  
Saignant sur les mains du docteur 
Qui tranquillement la recousait. 

J’étais là, debout, et son vagin, soudain,  
M’est apparu comme un grand cœur rouge qui battait. 

Le cœur est capable de sacrifice. 
Le vagin aussi. 
Le cœur est capable de pardonner et de réparer. 
Il peut changer sa forme pour nous laisser entrer. 
Se dilater pour nous laisser sortir. 
Le vagin aussi. 
Il peut souffrir pour nous, s’ouvrir pour nous, mourir pour nous 
Et saigner pour nous dans ce monde difficile et merveilleux. 
Le vagin aussi. 
J’étais là, dans la salle. 
Je me souviens.

Je ne savais pas si c’était approprié. Ou plutôt, je savais trop bien que ça ne l’était pas. Que les vieux amis de ma mère ne comprendraient pas et que le peu de famille qui me restait couperait définitivement les ponts. Mais je me disais que ma mère aurait aimé ce coup de folie, ce féminisme militant, cet hommage à la femme, à la mère qu’elle était. Peut-être. En tout cas, je me donnais aujourd’hui la liberté de faire ce que je voulais.

Une heure plus tard, je me ravisais. Je prenais le cahier et le stylo offert par Jennifer et j’essayais d’écrire quelque chose de plus personnel.

« Maman. Tu m’as mise au monde et voilà que tu le quittes. Entre ces deux moments, nous avons appris à nous connaître et à nous aimer. 

Tu étais une femme de convictions, de culture et d’amour. 

Tu avais les convictions et la force de caractère de ces femmes qui vivent libres. Tu ne faisais aucune concession à la société, tu n’hésitais pas à braver les interdits et à décevoir les attentes qu’on portait sur toi pour vivre ta vie comme tu l’entendais. Femme libre, tu auras su me donner ces repères pour que je grandisse. Tu étais née à une époque où une femme n’est jamais une adulte, où il lui fallait l’autorisation de son père, de ses frères ou de son mari pour travailler, pour avoir un compte en banque, pour sortir dans la rue. Et tu t’es battue auprès des femmes de ta génération pour que nous ayons ces libertés. Merci pour cette vie de convictions. 

Tu étais une femme de culture, persuadée que c’est sur le savoir que se construit le progrès. Tu lisais, tu cherchais à comprendre le monde, tu avais été émerveillée par l’arrivée d’internet, ce qui n’était pas courant pour les gens de ta génération. J’étais tellement fière et tellement étonnée, à chaque fois que tu m’appelais pour me parler de tel ou tel article que tu avais lu en ligne, me conseillant d’en parler dans le journal…C’est toi qui m’a donné le goût des mots et de la lecture. 

Tu étais une femme d’amour. » 

J’avais écrit d’un trait tout ce qui précède. Je calais un peu sur la suite. Je me demandais s’il fallait que je parle de ses aventures masculines et comment. On attendait de moi que je parle de l’amour filial. J’en étais incapable. Au diable ce qu’on attendait de moi ! Il fallait bien que j’apprenne, comme ma mère, à faire ce que je voulais ! Je ne savais pas ce que j’aurais pu écrire. Je devrais peut-être m’en tenir à ce texte du monologue du vagin : la naissance, la douleur, la maternité, le sang, la déchirure, les hématomes. Ce n’était pas convenable. Alors j’ai décidé d’écrire quelques banalités :

« Amour familial, amour de ton époux, amour maternel. Il n’est pas d’amour sans preuve d’amour. Tes preuves étaient dans la transmission, dans la confiance que tu mettais en nous, dans la confiance que tu attendais de nous. Tu as aimé, passionnément, tu as aimé charnellement aussi… »

C’était laborieux et ombrageux. Je ne savais pas bien ce que j’écrivais et l’ombre de mes mots m’effrayait.

Le jour de l’enterrement est arrivé. Ma crainte de ne pas pouvoir lire en public a grandi. J’ai abandonné l’idée.

Après une diffusion interminable du Lacrimosa, issue du Requiem, dans une version sûrement volée sur YouTube, tant elle me sembla laborieuse, le croque-mort, en catastrophe a lu très lentement et très mal Le Dernier adieu de Sully Prudhomme, grand succès de son catalogue.

« C'est aux premiers regards portés, 
En famille, autour de la table, 
Sur les sièges plus écartés, 
Que se fait l'adieu véritable. » 

Quand les derniers vers eurent fini de résonner à mes oreilles comme des mensonges creux, quand je réalisais que c’était le Kyrie Eleison de la Grande Messe en Do mineur que je voulais entendre et pas le Lacrimosa du Requiem, j’ai finalement éclaté en sanglots comme je m’étais promis de ne pas faire.

Enfin, la voix pointue de Barbara remplit toute la haute salle. Les yeux brouillés de larmes, j’ai aperçu dans la salle Gontrand tout au fond, regardant le plafond d’un air contemplatif et légèrement détaché, et à l’autre extrémité, le plus loin possible, Suzy et son neveu, droits et dignes, en représentation politique.

Mais une seule personne est venue vers moi avec sincérité pour me prendre dans ses bras et me réconforter.