dimanche 22 octobre 2017

Carte Mère - Deuxième partie - Chapitre 12

XII 

« Allez, vous n’avez pas vu votre maman depuis des jours : ça vous fera une sortie ! Et puis en revenant, on fera des emplettes en prévision de Noël ! Je rentre dans ma famille demain. Je vous propose qu’on se fasse un petit Noël en avance ! Ça vous dit ? »

Devant tant d’enthousiasme, je ne pouvais pas refuser. Et ma raison me susurrait que je finirais par devenir folle, dévorée par mon eczéma, si je restais devant ma télé une heure de plus. Alors, bras dessus, bras dessous, nous sommes parties pour l’endroit le moins sexy de la planète.

Il est un âge où les hommes se mettent à ressembler à de vieilles femmes. Avez-vous remarqué ? L’inverse est vrai aussi. Les vieilles femmes ont les sourcils qui s’épaississent et la peau qui devient plus fine et plus flasque. A chaque fois que j’entrais dans cette grande salle où une télévision semblait diffuser à l’infini Questions pour un champion, j’étais frappée par cette évidence : les vieillards n’ont plus de genre.

Dans certaines traditions séculaires, dans quelques ethnies sauvages, on prétend qu’avec le grand âge, l’on devient sage, mais rien n'est moins sûr. Certains esprits vont en s’exaltant avec le temps et ne s’assagissent jamais. Ici, les grabataires étaient souvent amorphes devant le téléviseur, semblant dormir, dans le meilleur des cas, mais étant peut-être morts. On pouvait imaginer qu’à l’heure du dîner, les infirmières faisaient le décompte des couverts à retirer, des convives ayant passé l’arme à gauche. Mais il y avait aussi les violents. Ceux qui ne pouvaient pas tenir assis plus de deux minutes, passant leur temps à traîner de fauteuil en fauteuil tels des zombies de série B, interpellant les autres, grognant, râlant, poussant parfois des cris vous déchirant l’âme. Ceux-là étaient sans doute sur les barricades en 68, d’anciens hyperactifs de cours préparatoire…

D’autres, encore une nuance, n’étaient que nostalgie. Ils ne voulaient que se souvenir, ils ne gardaient que le meilleur, et même le meilleur, ils l’embellissaient. Ils étaient beaucoup à passer des heures à rabâcher, à ressasser, à psalmodier ce que fut leur vie. Ce sont les pessimistes du carpe diem, ce sont les « c’était-mieux-avant », comme Monsieur Ninne. Même si dans leur vie, ils avaient eu froid, même s’ils avaient eu faim, même s’il n’y avait pas l’eau sur l’évier, la machine à laver, la télé en couleur ou le téléphone portable. Même s’ils ne se rendent pas compte que c’est mieux aujourd’hui. Mais ils ont raison, tout est mieux quand on n’est pas vieux, quand on a la peau plus ferme, plus belle.

La mémoire, les souvenirs, ce à quoi on s’accroche pour ne pas être sur cette terre pour rien, c’est ce qui fait de nous des êtres humains.

Jennifer était peut-être un peu tendre pour visiter une maison de retraite. Elle avait déjà trouvé un cadavre quelques jours auparavant. On n’est plus habitué à côtoyer la maladie, la déchéance et la mort, dans notre société. Avant, du temps de nos grands-parents, encore – ce n’est pas si loin – quand quelqu’un mourait, on le laissait dans la maison, on le veillait, on le faisait voir aux enfants. C’est ce qui s’est passé avec moi. J’ai embrassé mes quatre grands-parents sur leur lit de mort. C’était normal. Aujourd’hui, on aseptise et on éloigne la mort. On attend que le relooking de la morgue ait fait son œuvre, pour un dernier adieu dans un cadre apaisé, avec des fleurs, dans une chambre aux murs blancs, à la lumière tamisée et des parfums d’ambiance pour masquer l’odeur du corps qui se décompose. Alors, cet hospice de vieillards, cela pouvait être un choc pour une minette de 25 ans. Je l’ai observée du coin de l’œil, j’ai guetté ses réactions, devant la dame qui avait fait pipi sous elle et qui attendait sans se rendre compte qu’on veuille bien venir la mettre au sec. Elle n’a pas eu l’air d’être bouleversée. Elle n’a pas tiqué non plus quand un petit vieux voûté est venu lui taper sur l’épaule pour lui demander si elle était sa petite fille et quand il a commencé à parler de la torture que la Gestapo faisait subir aux résistants pendant la deuxième guerre mondiale.

Nous avons pris l’ascenseur avec une gentille Mamie qui s’est adressée à nous comme si elle était en 1960 – Ah ! Sheila, elle est bien cette petite ! Ces « Yéyés » comme disent les journaux sont formidables ! – et nous avons trouvé ma mère dans sa chambre. Comme on me l’avait dit après le retour de l’hôpital, elle avait été assommée de cachets. Elle dormait. Elle semblait calme. Ses cheveux étaient encore plus désordonnés, encore plus longs et sales. Elle avait désormais une moustache digne de Staline. Je trouve inadmissible qu’on ne prenne plus soin du corps des vieux. Je ne comprends pas qu’on leur refuse la dignité de se ressembler encore un peu, d’avoir à faire à un coiffeur de temps en temps, à une esthéticienne. Ma mère était élégante. Et je l’ignorais, d’ailleurs, je ne savais pas vraiment que ma mère était aussi une femme, qu’elle s’épilait la moustache. C’est le genre de questions que je ne m’étais jamais posées : c’est une époque révolue, mais jamais je n’avais partagé des secrets cosmétiques avec elle. Aujourd’hui, c’est différent. J’imagine que les adolescentes parlent d’épilation, de maquillage et de tampons hygiéniques très facilement avec leur mère, et c’est tant mieux. Mais à mon époque…

Je pense comme une vieille, je suis en train de devenir une « c’était-mieux-avant » ou au moins une « c’était-différent-avant » : je suis sur la mauvaise pente.

J’ai demandé à Jennifer si elle parlait de tampons hygiéniques avec sa mère. Surprise, mais pas gênée, elle m’a répondu qu’évidemment, à l’adolescence, sa mère lui avait expliqué tout ça, très bien. Mais que maintenant, elle mettait une coupelle en plastique et qu’elle n’avait pas encore eu l’occasion d’en parler avec elle. J’étais donc beaucoup plus embarrassée qu’elle ! Je n’avais même pas idée de ce que pouvait être une coupelle. Un objet en plastique, m’expliqua-t-elle, à s’enfiler dans le vagin. J’étais vraiment très embarrassée ! Je n’étais qu’une vieille peau à l’esprit étriqué !

Ma mère ne s’est pas réveillée durant cet échange et nous avons décidé de la laisser tranquille. Ces problèmes ne la concernaient plus depuis si longtemps…

En avant pour les cadeaux de Noël.

samedi 21 octobre 2017

Carte Mère - Deuxième partie - Chapitre 11

XI 

J’ai passé le reste du temps à attendre le rendez-vous avec Suzy, comme s’il s’agissait d’un rendez-vous amoureux.

J’aurais pu faire mille choses : aller m’inscrire à Pôle Emploi, mettre à jour mon CV, faire des lettres de motivation pour les quelques annonces que j’avais repérées, prendre des nouvelles de ma voisine ayant subi un choc devant le cadavre de notre voisin, demander des nouvelles de ma mère et de ses côtes cassées, téléphoner à Samuel Rasier pour le remercier d’avoir retiré sa plainte. Téléphoner à Gontrand pour le narguer un peu. Mais j’étais dénuée de tout sentiment de revanche, j’étais seulement sur un petit nuage, ou plutôt, en train de me faire des films. Obsédée par cette femme. Une obsession avec ses hauts et ses bas : tantôt j’imaginais de longues conversations avec elle, j’imaginais l’infini de nos affinités possibles, et beaucoup plus encore que ces affinités-là, tantôt j’étais plus réaliste et je la voyais, froide et distante, s’occuper de la tutelle de ma mère, professionnelle, et me demander des honoraires, bien légitimement, cette fois-ci.

Mon moral alternait donc entre euphorie et dépression. Cyclothymie passagère.

A l’heure du rendez-vous, après avoir refait le petit cirque – ou était-ce un rituel ? – de la valse hésitation devant mon armoire, après avoir choisi un autre chemisier sous un autre petit pull avec un col en V, et son petit foulard pour masquer les traces de mes tracas, un autre pantalon noir élégant, peut-être trop élégant pour parler de tutelle curative, je pris le chemin vers ce rendez-vous qui n’était pas amoureux mais que j’aurais voulu au moins un peu spécial, un peu intime…J’aurais voulu faire connaissance, plaire peut-être, et découvrir Suzy.

J’ai vite déchanté : l’assistante de l’avocate m’a accueillie gentiment en me disant que Suzy avait un empêchement, une urgence, mais qu’elle avait laissé pour moi le dossier à remplir pour la demande d’expertise et qu’il fallait que je le remplisse rapidement. Pas la peine de reprendre rendez-vous, je pourrai déposer les papiers au secrétariat en passant.

Dépitée. J’ai parcouru le chemin du retour en ne pensant qu’à la vodka que j’allais avaler.

Rideau jusqu’au lendemain. La céphalée due à la gueule de bois m’a servi de réveil matin. Pas tellement matinal. J’ai commencé à me laisser aller. J’ai laissé traîner les obligations : je n’ai pas rempli les dossiers, pas effectué les démarches, j’ai arrêté de m’habiller. Je n’ai surtout pas lu le journal.

Ce fut comme une hibernation. Personne ne m’a donné de signes de vie. La voisine gérait tant bien que mal la fin de son trimestre, ses conseils de classes, ses réunions parents prof et ses derniers paquets de copies à rendre avant les vacances. La justice faisait la morte et c’était tant mieux. Rasier tentait vainement de faire parler de lui. Il réussissait parfois à créer un peu de polémique sur Facebook. Trois fois rien. La rédaction m’avait déjà oubliée, semblait-il. Ma mère allait bien puisque le personnel soignant ne m’appelait pas. J’étais plus seule que jamais.

Je n’ai pas voulu analyser ce moment, je n’ai pas voulu me dire que ce n’était que le contrecoup normal de ma démission, du fait que personne ne m’ait retenue par la manche, et que je me sois sentie tellement abandonnée. Je n’ai surtout pas voulu me dire que j’étais nulle, que personne ne me désirait, que j’étais incompétente, puisque personne n’avait souhaité que je reste. En écrivant cela, même si j’avais soigneusement évité d’y penser, je me rends compte combien ces idées mortifères me grignotaient le cerveau. Comme un bruit en arrière fond, quelque chose de sournois, de malhonnête, de nocif. Comme la naissance d’un mal en moi qui me rendrait malade, si je ne prenais pas les choses en main.

J’ai reçu du courrier : des relances pour les factures. J’ai mollement payé mon dû, j’ai posté les chèques en sortant acheter du pain, je me suis nourrie de haricots en boîtes et de sardines, je n’ai jamais mangé autant de pâtes.

Puis les vacances sont arrivées. Ma voisine m’est naturellement tombée dessus. Quelques conseils psychologisants plus tard, elle réussissait à me convaincre de troquer mon pyjama contre un jean et un gros pull. Elle voulait m’accompagner à la maison de retraite.

vendredi 20 octobre 2017

Carte Mère - Deuxième partie - Chapitre 10


La secrétaire de Suzy m’a fait patienter un moment dans la salle d’attente. L’avocate était déjà en rendez-vous. J’ai fait la liste de mes questions, dans ma tête. Il faudrait que je commence par ce qui m’avait amenée ici la première fois : l’affaire Rasier avait-elle des suites ? Puis il faudrait que j’explique que je n’étais pas là que pour ça. Elle allait peut-être penser que j’abusais. Peut-être qu’elle se douterait que tout cela n’était que prétexte pour la revoir. Je me faisais déjà tout un petit scénario fantasmagorique. Erotique. Mais nous ne sommes pas dans un Arlequin. En tout cas, ces petites pensées interdites étaient comme des bonbons : elles faisaient du bien à peu de frais. Le trouble que j’éprouve dans les jeux de séduction me sont bien meilleurs encore que la réalité d’une relation amoureuse. C’est sans doute pour cela que je suis seule. Je préfère la longue montée des marches, la découverte de l’autre, la délicatesse d’un regard qu’on imagine porteur de sens. Dès qu’on ouvre la porte de la chambre, je me retrouve vide de tout désir. Ou était-ce une idée dont j’essayais de me persuader ?

La porte du cabinet s’est ouverte et un homme élégant en est sorti. Un grand brun, en costume, son manteau sur le bras, une mallette dans l’autre, un sourire assez ravageur sur les lèvres…Beau et sympathique, ai-je pensé. Petit effondrement de mon cœur, subite envie de pleurer : évidemment, c’est son mari, je n’ai aucune chance. Il pouvait bien être un client, mais ma confiance en moi, si fragile, me soufflait le contraire. J’ai failli partir. Je n’ai pas eu le temps de le faire : Suzy m’a littéralement sauté dessus « Madame Quépié, je suis contente de vous voir. J’allais vous appeler. J’ai des nouvelles de l’avocat de la rédaction du journal et de Maître Bonneterre : ah ! quand il s’agit de médias et de politique, les choses avancent vite, ce n’est pas comme pour des affaires de petits malfrats ou pour des soucis de voisinage ! Donc, les nouvelles sont bonnes pour vous : après examen du dossier, vous avez bien fait de ne pas vous associer au journal et de mon côté, j’ai négocié et votre dossier était complet, merci : tout le monde reconnaît finalement que votre responsabilité n’est pas engagée. Maître Bonneterre va consulter Samuel Rasier, mais il semble probable qu’il retire sa plainte contre vous, pour se concentrer sur le journal… Par contre vos anciens collègues ont peut-être un peu plus de souci à se faire : l’avenir nous dira si le juge souhaite poursuivre. Il a 3 mois pour le faire… »

Abasourdie par tant d’informations, je ne savais plus pourquoi exactement j’étais venue. Voilà un problème qui semblait être résolu ! J’ai souri, j’ai bégayé. Je faisais vraiment bonne impression, encore !

« - Eh bien…formidable, merci ! Combien je vous dois ? 
- Mais rien, bien entendu : vous m’avez apporté cette affaire sur un plateau, vous aviez constitué le dossier, j’ai eu un ou deux coups de fil à passer…Et la plainte est retirée, affaire classée. Ce fut un plaisir de faire votre connaissance…je…vous… »

C’est la part la plus téméraire de ma personne qui s’est jetée sur cet instant d’hésitation :

« - Je peux prendre encore un peu de votre temps, malgré tout ? »

Alors nous sommes entrées dans son bureau et j’ai décidé de parler d’abord de Monsieur Ninne. J’ai sorti la lettre. Elle m’a dit qu’elle n’était pas encore au courant de sa mort, que les autorités judiciaires ne l’avaient pas encore prévenue. Je lui ai expliqué que j’avais fait quelques recherches dans l’appartement pour trouver la lettre, mais que ni les pompiers, ni la police ne l’avait lue.

« - Ah ! Vous êtes ce genre de curieuse ! Il est vrai que vous êtes journaliste ! »

Elle a parcouru rapidement la lettre.

« - Mais si je comprends bien, Monsieur Ninne ne vous avait pas tellement bien cernée ! Vous vous intéressez quand même un peu aux autres ! C’était un homme surprenant : je ne l’ai rencontré que peu de fois, pour son testament, mais il m’a paru très ferme sur ses positions. Sa lettre ne dit pas le contraire : c’était un être obtus, plein de préjugés…Bref…Je vais garder cela et je préviendrai la police. »

Il me restait une question à poser, à propos de ma mère. Mais j’avais l’impression qu’elle était pressée d’en finir. Un peu déçue, un peu contrainte, j’ai dit merci, j’ai dit au revoir. Debout devant la porte, pleine de regrets, déjà, sachant par avance que je passerais ma nuit et le jour suivant à refaire l’entretien, à repenser à ce que j’aurais dû dire, à ce que j’aurais dû faire, j’ai décidé de prolonger un peu l’instant, m’en remettant encore une fois à mon instinct.

« - Ah ! Une dernière chose, qui n’a rien à voir, une question qui me tombe dessus, j’ai failli oublier… »

Elle m’a invitée à me rasseoir, à contre cœur, me suis-je dit...Mais tant pis, je voulais prolonger l’instant :

« - Ma mère est en maison de retraite. Comme vous le savez, je suis chômeuse depuis hier, mes revenus vont chuter et jusque là, chaque mois, j’aidais maman à payer son loyer. Rapidement, cela va devenir compliqué. J’aimerais vendre son appartement, pour assurer l’avenir, mais je ne connais pas la démarche…Une tutelle est nécessaire, non ? 
- Oui, en effet. Il faut qu’un expert reconnaisse l’incapacité de votre mère à gérer ses affaires puis une mise sous tutelle : vous aurez alors la gestion de ses biens et vous pourrez vendre. L’usufruit reviendra toujours à votre mère, évidemment. Mais ce soir, je n’ai pas le temps d’aller plus loin. Je dois sortir plus tôt, veuillez m’excuser. En sortant, prenez un rendez-vous avec ma secrétaire. Nous aurons l’occasion de nous revoir, comme ça ! C’est un plaisir ! »

C’était une formule de politesse, mais je me sentis rougir comme une gamine.

J’ai pris un rendez-vous pour le jour suivant et je sortis de là en voyant la vie autrement : le monde était neuf comme un œuf du jour, l’herbe – même gelée – était plus verte et l’or du soir qui tombait me baignait d’un sentiment chaud, puissant et radieux. Je me suis dit que j’étais aussi bête et naïve que la voisine d’en face, mais qu’il n’était pas désagréable de l’être !

jeudi 19 octobre 2017

Carte Mère - Deuxième partie - Chapitre 9

IX 

C’était un collègue du journal, Etienne, qui faisait souvent des piges. Surpris de me trouver là, il a d’abord cru que j’avais eu le tuyau et que j’étais arrivée avant lui pour faire l’article. Il ne savait pas encore que j’avais démissionné. Il m’a expliqué qu’il avait un copain chez les pompiers qui lui donnait parfois des infos comme celles-ci. Quand il a appris que je ne travaillais plus au journal, il a eu un moment de surprise, mais il a surtout été soulagé.

« - Tu comprends, c’est un peu dur de trouver de quoi faire des articles. La rédaction refuse les trucs habituels, les arbres de Noël des écoles ou dans les maisons de retraite. Et avant les fêtes, comme ça, il n’y a vraiment pas grand chose, la vie est comme au ralenti. Alors…comme ça…tu habites là ? Sympa, l’immeuble ! Et…euh…tu le connaissais un peu, le vieux ? Enfin, je veux dire…Monsieur…comment ? Nanne ? »

J’avais presque envie de le laisser là, avec ses infos incomplètes et ses approximations. Cela ferait un très bon article de PQR. Tout à fait caractéristique. Eut égard au souvenir du mort, j’ai daigné répondre :

« - Monsieur Ninne. Avec deux n. Il avait 82 ans, il avait été marié à Augustine, décédée en 2002. Il s’est suicidé. Il a laissé une lettre dans laquelle il exprime son incompréhension face au monde actuel et sa solitude depuis la mort de sa femme. Il n’a ni famille, ni connaissance, il a déjà organisé ses funérailles et pour l’instant, comme il s’agit d’un suicide, il faut attendre les résultats de l’enquête judiciaire, l’autopsie. Voilà. Tu as ton article, mon vieux ! »

Il prit des notes frénétiquement.

« - Merci ! T’es la meilleure ! Mais alors…pourquoi t’as démissionné ? J’espère que tu vas retrouver du boulot...
- Longue histoire, mais j’ai bon espoir de me recaser rapidement, t’inquiète…
- Ok…bon…ben…salut…merci… »

Il est parti, aussi vite qu’il est venu. J’avais réussi à m’en débarrasser sans avoir à expliquer qu’on l’avait retrouvé longtemps après sa mort et qu’en matière de scoop, je n’avais pas assuré du tout. On avait bien le temps de voir.

A mon tour, je sortis de l’appartement et refermai la porte délicatement, comme on referme les pages d’un livre interdit.

Je repensais au jugement dernier ou au dernier jugement du vieil homme à mon propos : est-ce que je ne pense vraiment qu’à moi ? Je renvoie cette image. Est-ce que vivre seule est une forme d’égoïsme ? Je ne sais pas ce qu’il a voulu dire. Il a ajouté que je faisais bien.

Derrière ma fenêtre, j’observais les passants d’un après-midi d’hiver. Des petits couples de vieux, serrés l’un à l’autre, pour lutter contre le froid et contre le monde entier. Serrés comme on serre son sac à main dans le bus, quand on voit monter une horde de jeunes braillant. Serrés pour ne pas trébucher, pour se protéger, pour marcher mieux avec quatre jambes qu’avec deux. L’autre devient un autre soi, un bâton pour la vieillesse, un tuteur sans lequel on ne tiendrait pas debout. Il y avait aussi sous mon balcon des solitaires, les mains fichées dans les poches, la tête dans les épaules, le pas pressé, fonçant vers un rendez-vous, en retard, déjà sans doute, payés à l’heure. Et puis les flâneurs, l’œil ouvert au monde, le menton haut, cheminant à petits pas tranquilles vers un but indéterminé, peut-être le café ou peut-être un magasin, pour se réchauffer un instant sans rien acheter, juste pour se promener. Il y a les jeunes, toujours le visage plongé dans un autre monde, jamais vraiment ici et maintenant, faisant défiler les chansons dans le téléphone, pour chercher quelle serait la bande-son idéale de leur vie, en fonction de la fille qu’ils draguent ou du pote qui leur envoie des SMS, en fonction du bus qu’ils attendent et qui ne vient pas, les ados dansant d’un pied sur l’autre pour se réchauffer, pour se donner une contenance, alors qu’ils ne savent pas vraiment quoi faire de ce grand corps qui les encombre. Toutes ces vies qui se croisent sans se voir, sans voir qu’il y a dans chacune d’elle une part de ce que l’on fut et de ce que l’on sera, ces miroirs déformants de nous même, tous pareils mais tous persuadés de notre caractère unique. A quoi bon vivre ces vies insignifiantes dans leur uniformité ? Edouard avait voulu en finir. Nous restions, luttant et cherchant un sens, pour finalement tout oublier à la fin, comme ma mère. Triste vie animale, si l’on n’avait inventé dieu et les savonnettes. Ma rêverie ne menait à rien. Il fallait que je m’active, que je m’agite : être dans l’action est le meilleur moyen de ne pas déprimer. J’ai cherché un prétexte pour rappeler Suzy. Aux dernières nouvelles, rien de neuf dans le dossier Rasier…Mais il me restait l’appartement de ma mère : j’avais besoin de conseil juridique. Ou alors, lui demander des informations sur les modalités concernant le testament de Ninne, puisqu’elle était son légataire testamentaire. Il me fallait faire meilleure impression que la dernière fois. J’ai enfilé une jupe, un petit haut. J’ai retiré cette jupe, j’ai changé de haut. J’ai mis un pantalon noir. Avec des escarpins. J’ai essayé des bottes. Ça n’allait pas. J’ai opté pour un jean. Un bleu. Non. Un noir. Un petit pull un peu moulant. Je n’étais pas à l’aise. Pas moi. J’ai mis un chemisier avec un blazer. J’ai jeté un œil au miroir. J’ai finalement repris la jupe serrée, la première que j’avais sortie, avec les bottes. J’ai commencé à me maquiller. J’ai forcé un peu trop sur le noir, j’ai recommencé. J’ai mis du fard un peu rosé et brillant qui ne mettait pas si mal mes yeux en valeur. Du gloss ? Non. Pas de gloss, je ne suis plus une minette et je ne sors pas en boîte. Sembler soignée sans paraître apprêtée… J’étais nerveuse comme une ado. J’avais envie de plaire à cette femme et c’était un sentiment délicieux. Je suis sortie dans la rue. Il faisait froid, je suis remontée pour mettre le jean noir. Et un petit foulard autour du cou. Mon eczéma me filait des complexes, encore et toujours…

mercredi 18 octobre 2017

Carte Mère - Deuxième partie - Chapitre 8

VIII 

Un appartement inconnu est une île au trésor. Celui qui vivait là avait les goûts de sa génération pour l’ameublement et la décoration. Des teintes sombres, un grand buffet Henri II en chêne foncé massif, de lourds fauteuils en cuir fauve et aux murs, une reproduction de l’Angélus de Millet et des tapisseries à grosses fleurs dans des tons allant du « lie de vin » au « vieux rose ». Dans la chambre à coucher de l’octogénaire, il y avait une armoire de belle taille, un lit aux montants tarabiscotés et une coiffeuse élégante, aux pieds tournés. Un meuble très féminin. Y avait-il eu une Madame Ninne autrefois ? Il y avait aussi une petite table de nuit recouverte d’un napperon jauni, où trônait un gros réveil à cloches tel que je n’en avais plus vu depuis la mort de ma grand-mère. J’ai ouvert le tiroir. Il y avait quelques vieilles montres, une paire de lunettes de lecture et un gros cahier noir. J’ai ouvert le cahier : c’était un journal intime remontant aux années 1999-2002. L’auteur était une dame d’un certain âge, si l’on en croit le relevé quotidien de santé. Une santé bien fragile : les médicaments notés, les rendez-vous réguliers chez différents spécialistes et la récurrence du mot « chimio » laissaient croire qu’elle était atteinte d’un cancer très avancé. Peu d’entrées, mais une belle écriture et une mise en relation intéressante entre les événements de notre monde et la vie intime de cette femme mourante. Au cours de ces 3 années, durant lesquels il n’y avait pas encore l’internet de masse, mais cela est venu progressivement, nous avons changé de monnaie. À la fin de l’année 1999, Poutine devenait le maître du monde de l’Est et l’Ouest subissait en 2001, sa première attaque massive de terrorisme, marquant le début d’une nouvelle ère. Le 28 février 2002, Madame Ninne – ou celle que j’imaginais être elle – entrait à l’hôpital pour un traitement plus intense de son cancer. C’est aussi à ce moment que le récit cessait.

Cette lecture me faisait prendre conscience de l’évolution rapide de notre monde et de la rupture qu’il y avait eu à ce moment là.

« 11 septembre 2001 : une terrible attaque a eu lieu à New York. Deux avions ont explosé contre les deux tours de Manhattan. Nous revoyons les images en boucle à la télé depuis ce midi. C’est insupportable : des gens se sont jetés des fenêtres, les pompiers sortent quelques personnes des décombres, mais le carnage est total. Il paraît que ce sont des arabes qui ont fait ça. A mon âge, je ne pensais pas revoir une guerre mondiale, mais je crois que c’est bien parti. Le président des USA va forcément renchérir et la France sera bien obligée de suivre. Avec tous les arabes qu’on a en France, ça tournera mal. Je préférerais être morte plutôt que de voir ça. Mon Edouard me dit souvent : ces gens-là ne sont pas comme nous, mon Augustine. Et je crois qu’il a raison. »

Un peu plus loin…

« 1er janvier 2002 : La télé ne parle que de ça : nous passons à l’Euro. Je suis allée cherché le pain ce matin et dieu merci, pour l’instant, la boulangère ne nous a pas obligés à payer en Euro. Elle nous a dit que nous avions deux mois pour nous habituer. Mais elle nous a rendu la monnaie avec des nouvelles pièces. Celle d’un euro ressemble aux pièces de 10 francs. Mais elle vaut moins. Je crois que la boulangère est honnête, mais je ne suis pas sûre qu’elle m’ait bien rendu tout ce qu’elle me devait. Ce changement est là pour exterminer les vieux : ça aura ma peau. J’aimerais autant que mon cancer m’emporte avant la fin de la période d’essai… »

Je remis le journal à sa place. Je comprenais un peu mieux Edouard. Mon effraction était à peine coupable : qui pourrait me reprocher de me renseigner un peu ? Je suis entrée dans une autre pièce qui servait visiblement de bureau. La veille, avec les hommes du feu, nous étions restés dans le salon, autour du corps et nous n’avions pas trouvé de lettre. Là, c’est la première chose que j’ai vue : sur le secrétaire ouvert, il y avait une enveloppe adressée aux pompiers. J’ai ouvert ce courrier qui ne m’était pas destiné, délicatement, comme en effraction, même si je savais que les pompiers ne reviendraient pas et qu’il fallait lire ce qui était sans doute les dernières volontés du défunt. L’écriture penchée était appliquée :

« Très chers Pompiers, 
Je ne sais pas combien de temps il faudra à mes voisines pour découvrir que je gis au milieu de mon salon. La petite jeune va sans doute s’en rendre compte : elle est mignonne et son sourire est sincère quand elle me dit bonjour dans l’ascenseur. Mais la journaliste d’à côté ne se rendra compte de rien. Elle ne pense qu’à elle. Je ne dis pas qu’elle a tort, d’ailleurs. Alors j’ai décidé de me tirer une balle avec l’arme que j’ai gardée depuis mon service en Algérie. Depuis la mort de ma tendre épouse, je ne vivais déjà plus vraiment. Et ma vie n’avait plus de saveur, plus de plaisir. J’en ai trop vu et de toutes les couleurs : j’ai vu des tas de guerres partout dans le monde. J’ai fait celle d’Algérie, une des plus dégueulasses. J’ai perdu là-bas toute innocence et toute poésie. Quand je suis revenu, j’ai épousé Augustine. Elle était belle comme le jour et a su me réconcilier avec la vie. Mais nous n’avons pas eu d’enfant. Ce fut un crève-cœur pour Gustine. Elle a toujours regretté, je suis sûre que c’est ce qui l’a emportée : les cancers n’apparaissent pas par hasard, ils sont le fruit de nos frustrations et de nos échecs, je crois. Pourtant, j’ai essayé tant de fois d’expliquer à mon épouse qu’avoir un enfant dans ce triste monde était une erreur : les hommes sont violents, lâches et idiots. Surtout idiots. Ils gâchent toutes les opportunités qui leur sont données. Ils détruisent ce qui pourrait les sauver, systématiquement. Je ne suis qu’un vieux con, mais je vois bien que le monde tel que nous l’avons connu est en train de disparaître. Malgré toute cette technologie que nos contemporains appellent progrès, nous retournons tout droit vers la barbarie. Nous avons perdu le sens de l’entraide, de la charité. Les événements me donnent raison : les attentats, la pollution, les épouvantables émissions de télévision avilissantes, l’éducation nationale dont le niveau baisse constamment…Ces années que l’on nomme les Trente Glorieuses n’ont en fait été qu’une lente descente en enfer. »

Devant ce charabia réactionnaire, j’hésitais vraiment à lire la suite…C’était un « c’était-mieux-avant ». On ne sait pas à quel avant cela fait référence : avant la Première guerre mondiale ? Avant la Seconde ? Avant les rhumatismes et les colis de Noël de la mairie ? Souvent, quand on parle avec un « c’était-mieux-avant », on a à faire aux mêmes arguments : les jeunes étaient plus polis et ils savaient mieux le français. Aujourd’hui, ils ne disent pas bonjour et font des fautes d’orthographe.

On a beau jouer l’ironie et demander qui dit bonjour, aujourd’hui, qui se parle, dans notre société tellement individualiste, on ne fait que faire grandir l’incompréhension : pourquoi dirais-je bonjour à quelqu’un qui ne me dit pas bonjour ?

On a beau relativiser, dire qu’avant, il y avait plus d’illettrisme et que, surtout, personne n’écrivait « publiquement », sans être autorisé à le faire…Avant, les écrits étaient pour la plupart, privés. Si vous lisez des lettres de poilus, qui sont maintenant devenues publiques parce qu’elles sont considérées comme des témoignages historiques, vous vous rendez-compte que beaucoup de ces jeunes du siècle dernier faisaient des fautes d’orthographe. Ceux des milieux populaires, notamment. L’orthographe est surtout un marqueur social…Mais la lettre de Ninne était sans faute !

J’ai continué de lire. Peut-être qu’il y avait quand même quelques indications concernant les obsèques ou une éventuelle personne à prévenir…

« Je rumine ces constats depuis trop longtemps, maintenant. Je ne comprends plus rien à ce monde et je n’y ai plus ma place. Je vous souhaite bien du courage, à vous qui viendrez chercher ma dépouille. Je ne sentirai pas très bon et peut-être que vous trouverez mes pensées nauséabondes. 

Je n’aurai personne à prévenir. J’ai coupé les ponts avec tous mes amis. Ma femme et moi n’avons plus de famille depuis longtemps. 

Je tiens à préciser que mes obsèques sont déjà payées par avance auprès des pompes funèbres de la rue Jaurès. 

Vous n’aurez qu’à vous adresser à eux en précisant mon nom. Tout ce que je possède sera légué au Secours Catholique par testament, dument déposé chez Maître Suzy Pasquet, désignée comme légataire testamentaire, habilitée à faire appliquer mes diverses dernières volontés par le notaire de son choix. 

Je pars avant la fin du monde. Le mien est mort depuis longtemps.  

Edouard Ninne. » 

Soudain, j’entendis un claquement de porte. Quelqu’un était entré dans l’appartement.

mardi 17 octobre 2017

Carte Mère - Deuxième partie - Chapitre 7

VII 

Nous avons frappé à la porte du vieux, en vain. Sur le palier avec notre petit Tupperware à la main, nous avions l’air fin. On n’a pas insisté. Si ça se trouve, il était derrière l’œilleton et n’a pas voulu nous ouvrir. Alors nous sommes retournées chez moi, pour boire un café et un digestif. Nous avons passé une bonne soirée, finalement, à nous parler de nos séries préférées et des derniers livres que nous avions lus. Petit à petit, nous avons été moins ivres et j’ai fait une tisane. La nuit avançait et nous avions la voix un peu cassée. Soudain, toutes les deux, en même temps, nous avons pensé à ce pauvre Monsieur Ninne. Nous avons senti l’urgence qu’il y avait à aller encore frapper à sa porte. Pas pour les bolognaises, que j’avais remises en riant dans le frigo, en disant que je lui donnerai dans l’ascenseur. Juste parce que tout à coup, nous étions inquiètes de ne pas l’avoir vu depuis plusieurs jours. Presque en même temps, nous avons dit « Si ça se trouve, il est mort ! » avant de nous raviser, effrayées par nos paroles.

Pour nous protéger d’une parole que nous pressentions prémonitoire, nous nous sommes dit que nous allions l’effrayer, à cette heure tardive, mais que nous devions en avoir le cœur net.

Alors on y est retourné. On a frappé, encore et encore. On a fini par appeler les pompiers qui ont défoncé la porte sur la foi de nos dires : non, nous ne l’avions pas vu depuis longtemps, mais il ne partait jamais en voyage, il ne prenait pas de vacances. Nous ne l’avions jamais vu en compagnie d’une quelconque famille, non plus. Alors le bélier des pompiers fit son œuvre. Et l’odeur à peine perceptible que je croyais due aux poubelles nous sauta au visage.

Monsieur Ninne était étendu de tout son long dans son salon, dans une mare de sang séché. Il avait un pistolet dans la main. Jennifer a crié. J’ai joué les dures. Je l’ai prise dans mes bras pour la réconforter.

Mes réflexes de journaliste me poussaient à en savoir plus, à demander aux pompiers ce qu’ils en pensaient. C’était de toute évidence un suicide. Quand avait-il eu lieu ?

Mon orgueil de journaliste était écorné. Je n’avais rien vu, rien entendu. Je pouvais être la risée de mon métier. Mais personne ne me reprocha cela, ce soir-là. Tout le monde était effondré. On a recherché un peu, dans les affaires du vieil homme : avait-il une famille, des amis, des connaissances à prévenir ? Les pompiers ne pouvant pas s’occuper d’un cadavre avéré, s’en allèrent assez rapidement, après avoir prévenu les forces de l’ordre. Nous avons eu un moment de flottement, avec Jennifer, en croyant que ce mort allait nous rester sur les bras. Ninne était seul. Rien dans son appartement ne pouvait laisser supposer une vie sociale. Le capitaine nous a rassuré : ce sont les autorités judiciaires qui allaient prendre le relais.

L’odeur était terrible. Nous avons décidé de refermer la porte et d’attendre la suite des événements.

Jennifer a demandé si elle pouvait dormir chez moi. Elle n’était pas rassurée, la pauvre petite, avec un cadavre se délitant doucement à côté de chez elle. Comme je la comprenais. Nous avons donc passé une nuit agitée et pleine de cauchemars. A sept heures, nous étions debout. Il nous fallait du café. Il nous fallait parler, encore et encore, pour ne rien dire, pour dire « c’est terrible, c’est angoissant et j’ai mal dormi. » Pour expulser des images de sang se répandant sur le plancher qui nous avaient poursuivies dans notre mauvais sommeil. Pour dire « À quelle heure ouvrent les pompes funèbres ? Peut-on trouver cette information sur Facebook ? Il faudrait regarder. Tout le monde est sur Facebook, de nos jours… » Et on a vérifié. Oui, les pompes funèbres sont sur le réseau : on peut choisir sa pierre tombale, on peut contracter un plan de financement pour ses obsèques, on peut liker les jolies plaques funéraires. Bref, on peut être « ami » avec les fossoyeurs. C’est le monde moderne. Cependant, nous devions attendre la police.

Un homme et une femme en uniforme, que j’ai trouvés très jeunes pour cette terrible tâche, accompagnés d’un médecin légiste, sont arrivés à 10h. Ils ont constaté officiellement le décès, très froidement, professionnellement. Ils ont fait embarquer le corps pour procéder à une autopsie. Il fallait déterminer la cause du décès, même s’il nous semblait qu’il y avait peu de doute. Ils ont ramassé délicatement, avec des gants, l’arme qui était restée sur le plancher. Ils nous ont demandé si on connaissait bien la victime, si nous étions de sa famille et qui prendrait en charge les frais des obsèques. Devant nos mines dubitatives, ils nous ont vite rassurées : si une personne est seule, les frais sont prélevés sur la succession. Ninne était propriétaire de son appartement, il n’y aurait pas de problème. Ces deux jeunes policiers avaient déjà l’habitude. Jennifer m’a bombardée de questions : est-ce que je jugeais opportun d’acheter une plaque ou quelque chose comme cela ? Savait-on si ce serait une inhumation ou une incinération ? Est-ce que quelqu’un savait ce que le mort en pensait ? Est-ce qu’on devait lancer une enquête généalogique pour trouver un membre de sa famille ? Devant nos interrogations et sans doute notre panique croissante, la petite policière s’est approchée de nous. Elle a pris Jennifer par l’épaule, elle m’a regardée dans les yeux et elle a dit :

« - Ne vous en faites pas. Nous sommes là. C’était un monsieur de votre famille ?
- Non, ai-je répondu, c’est bien le problème. Nous le connaissions à peine, nous sommes ses voisines. Mais nous avons recherché, hier soir, avec les pompiers et nous n’avons pas trouvé de proches à contacter. Monsieur Ninne semble absolument seul au monde.
- Dans ce cas, c’est à la mairie de prendre en charge les obsèques, mais seulement après l’enquête judiciaire, obligatoire. Ne vous en faites pas, vous n’aurez rien à faire. Vous pouvez nous laisser finir, si vous voulez. L’odeur n’est pas agréable et puis il faut que vous pensiez à autre chose : vous avez déjà dû passer une nuit épouvantable… »

Jennifer devait aller travailler à 11h, de toute façon. Je suis rentrée chez moi, l’odeur de putréfaction collée aux narines, partout sur mes vêtements, emprisonnée dans mes cheveux. J’ai fait une lessive, j’ai pris une douche et j’ai repris du café. La mort rodait encore, même après ces ablutions et je tournais en rond, peut-être dans l’espoir d’y échapper. Il aurait fallu que j’aille à Pôle Emploi pour avoir des informations sur ma situation, que je m’inscrive ou je ne sais quoi, mais une sorte de phobie administrative, à moins que ce ne soit juste une flemme indépassable, me cloua chez moi, devant mon ordinateur.

À la place de démarches officielles, j’ai mollement cherché des petites annonces. Le monde avait tellement évolué depuis la dernière fois que j’avais cherché du travail dans le milieu du journalisme : on parlait maintenant « print » et web, on parlait mise en page, mise en ligne sur site internet, on parlait réseaux sociaux, graphisme, photo et vidéo, montage, même. J’avais 45 ans et une formation lointaine pour le journalisme papier…J’avais une expérience. Mais avais-je le « dynamisme, l’excellent relationnel, l’esprit d’entreprise » nécessaire pour participer avec « enthousiasme à la véritable aventure que constituait le lancement d’un web média complet » telle que cette petite annonce l’écrivait ? J’ai éteint l’ordinateur et j’ai mangé les spaghettis qu’on avait destinées au voisin et j’ai eu la vision épouvantable du cerveau en bouillie de Ninne en savourant la sauce bolognaise.

J’étais désormais prise d’une curiosité malsaine : la porte de l’appartement d’à côté n’avait pas été réparée. Étrangement, les policiers n’avaient pas posé de scellés. La tentation était grande…

lundi 16 octobre 2017

Carte Mère - Deuxième Partie - Chapitre 6

VI 


D’humeur un peu plus calme, j’ai proposé à la jeune fille d’entrer. Nous ne pouvions pas rester sur le palier, où cette odeur insistante planait encore. Je me suis entendu dire : « Je vous invite, venez dîner avec moi. » Je crois avoir décelé de la surprise sur son petit visage souriant et triste à la fois. Elle n’a pas hésité un instant pour accepter, pas même une petite formule de politesse, un petit mouvement de recul. Je ne crois pas que c’était par manque d’éducation. Elle souffrait vraiment d’une solitude sévère.

Je ne savais pas ce que j’allais lui faire manger. J’ignorais ce que j’allais lui raconter et ce qu’elle me voulait. Mais soudain, j’étais prête pour l’aventure d’une rencontre. Si j’étais rentrée seule, je savais que toute fraîche chômeuse, je risquais de passer ma soirée à me morfondre sur mon canapé, à zapper frénétiquement tout en surfant sans but, après avoir sommairement grignoté n’importe quoi. Je me connaissais tellement : au bout du troisième jour de vacances, en général, je finissais ainsi, échouée, larvaire, la tête lourde, migrant vers mon lit à des heures bien trop tardives. Alors mon invitation était très égoïste et j’ai fait des pâtes à la bolognaise : on a toujours un steak haché et un peu de coulis de tomate au fond du congélateur…

J’ai servi deux verres de vin et je me suis mise à cuisiner. Elle s’est assise sur une chaise haute, au petit bar qui sépare ma cuisine et mon séjour. Elle m’a demandé si j’allais bien. En coupant les oignons, j’ai finalement été beaucoup plus bavarde que je ne l’aurais voulu. Je lui ai dit que j’avais démissionné suite à l’affaire Rasier. Je lui ai expliqué le déroulement des événements en faisant rissoler les oignons dans un peu d’huile d’olive. Le Côte du Rhône que j’avais ouvert me réchauffait le cœur. Et puis dès que l’on fait roussir un peu d’oignon, pour peu que l’on ait faim, on se détend, on se libère, on pense au sud, aux vacances…Alors j’ai tout expliqué, j’ai parlé de ma mère et même de mon avocate.

Mlle Lekan, qui m’avait demandé de l’appeler Jennifer, m’a écoutée avec beaucoup de patience, buvant son vin à petites gorgées. Et puis elle m’a dit que j’étais dans un moment de grand bouleversement dans ma vie. Je me suis demandée si c’était ironique ou si elle se prenait pour une astrologue psychologisante. Elle a ajouté que notre vie était faite de cycles successifs, que c’était ainsi.

Un total détachement.

Elle a bu encore. Elle s’est resservi un verre. Elle s’est mise à parler d’elle, un long monologue, une logorrhée alcoolique, une tirade telle que les gens trop seuls peuvent en tenir.

« - J’ai toujours fait ce qu’on m’a dit. J’ai toujours obéi à l’école. L’élève modèle. J’ai travaillé pour les examens, j’ai eu mon concours à force d’abnégation. Je me suis nourrie de boîtes de thon, durant toutes mes années de fac, j’ai passé ces années de jeunesse sans sortir, sans m’amuser, pour payer mon loyer du CROUS. Une chambre universitaire crasseuse que j’ai dû lessiver et rafistoler avant de m’y installer. Gros budget de boule Quies pour supporter les fêtards des chambres d’à côté quand je devais me lever à 5h pour réviser mes cours. Je suis une laborieuse, tous mes professeurs me l’ont toujours dit. Une besogneuse. Mais j’ai toujours cherché à plaire : à mes parents, aux profs, aux employeurs de mes jobs d’été. On a toujours pensé que j’étais gentille, mais un peu limitée. On a toujours cru que je ne m’en sortirai pas. Avez-vous vu cet air maladif que je me traîne, ce visage pâle et maigrichon ? J’en ai joué pour me faire plaindre et pour qu’on s’apitoie un peu et mes réussites en sont toujours parues plus grandes. Aujourd’hui, je suis juste un numéro parmi tous les numéros qui forment le beau corps professoral de l’Éducation Nationale. A chaque rentrée, je ne sais pas où j’atterrirai, je ne sais pas si je serai dans un collège ou dans un lycée. Je ne sais pas si j’aurai des BTS ou des sixièmes. Les gens ne connaissent pas cette réalité. Ils pensent que le travail de prof est simple, bien payé et rempli de vacances. Mais je peux avoir, du jour au lendemain, à préparer des cours pour des cinquièmes ou pour des adultes post bac et sans savoir si ce sera à Dôle ou à Belfort. Ce n’est pas la même chose, mais c’est le même métier. C’est un peu injuste de dire que les gens pensent que c’est un métier facile. Je rencontre aussi beaucoup de gens conscients des difficultés : ils me regardent avec pitié et me demandent si je vais bien. Ils penchent la tête, navrés, vous savez. Ils disent « Les jeunes d’aujourd’hui sont tellement différents, tellement… » Ils ont des enfants les gens, des petits enfants. Et ils se rendent bien compte, quand ils les ont quinze jours pendant les vacances, que c’est insupportable, que ça tape sur le système. Qu’on ne comprend rien de ce qu’ils racontent, qu’ils passent leur temps avec leur téléphone, leur tablette, leur console de jeux…Et alors ils prennent conscience que c’est à moi de gérer ça pendant tout le reste de l’année. Malgré tout, il subsiste en même temps, en parallèle, un doute sur le sérieux de mon métier. C’est un paradoxe incroyable. On sait que c’est un métier difficile, mais on a une opinion mauvaise des enseignants. On ne croit pas vraiment que c’est difficile, vous voyez. Tenez une anecdote : un nouveau collègue de maths est arrivé en septembre. Je suis dans un collège classé en éducation prioritaire. Très difficile. Le type est arrivé avec un petit costume, une petite mallette. Il n’avait pas le look. Presque la cinquantaine. On a parlé un peu et on a compris qu’il était ingénieur dans l’industrie avant. Il gagnait le triple d’un prof. Il avait des horaires de bureau, cinq semaines de vacances par an et des RTT, un comité d’entreprise intéressant, un arbre de Noël pour ses gosses et un treizième mois. Oui, il devait avoir un peu de pression, des coups de bourre…Mais de là à devenir prof…On n’a pas compris. On ne comprend toujours pas, d’ailleurs. Il a sa petite cravate, il a décidé de vouvoyer les élèves parce qu’il pensait que ça assoirait son autorité, mais au bout de trois heures avec les sixièmes , il était déjà bordélisé. Ce n’est pas un établissement facile, mais les sixièmes, c’est gérable, même s’ils ont un peu remuants. Lui, il n’y arrive pas. Il fait des rapports, il met des punitions, il a une moyenne épouvantable, parce que les élèves n’écoutent pas les cours – il ne sait pas se faire écouter d’eux – et parce qu’il fait des contrôles complètement inadaptés. Il a eu son concours les doigts dans le nez, forcément. Il a fait des études d’ingénieur : il a le niveau intellectuel requis. Mais il ne sait pas comment fonctionne un enfant. Et on ne nous l’apprend pas. Je peux paraître sévère avec ce collègue. Mais je n’ai pas de quoi être fière. Avec les sixièmes , c’est vrai, je m’en sors. Mais avec les troisièmes, c’est souvent un enfer. Ils ne montent pas sur les tables, mais pour faire cours pendant 20 minutes, il faut que je fasse la police pendant 30 minutes. C’est comme ça. Je sais que c’est le cas pour mes collègues aussi, plus ou moins. Mais je me sens nulle et inutile. Et puis je suis loin de chez moi, loin des miens. Quand je rentre le soir, je rumine encore et encore, je me repasse en boucle mes cours, mes échecs, ce que j’aurais dû dire, comment j’aurais dû réagir face aux provocations de ces ados qui me testent mais qui ne me détestent pas, finalement. Ils sont…attachiants et je les aime bien. »

Elle a repris son souffle, elle a bu encore. Et elle a ajouté qu’elle ne savait pas pourquoi elle me racontait tout ça. Que ça ne m’intéressait pas, sans doute, que ça n’intéressait personne, d’ailleurs. Mais que ça sentait très bon et qu’elle était morte de faim. Alors nous sommes passées à table.

 Nous avons mangé un peu en silence, parce que nous n’avions finalement pas grand chose à nous dire, après nos grands soliloques. Les confidences passées, nous étions retombées au niveau de la conversation de tous les jours.

« - Avez-vous vu M. Ninne ces derniers jours ? Je ne l’ai pas croisé, me semble-t-il ?
 - C’est vrai. Je ne l’ai pas vu non plus. Je n’avais pas tellement ma tête à moi, mais je crois bien que je ne l’ai pas vu depuis quelques jours. Voulez-vous reprendre un peu de spaghetti ?
- Merci, j’en ai pris deux fois, déjà. Elles sont délicieuses, mais je crois que vous en avez fait un peu trop. Et si nous les proposions à M. Ninne ?
- À ce vieux râleur ?
- Savez-vous quel est notre point commun, à nous trois qui vivons sur le même palier ?
- Nous sommes des râleurs ? Non. Vous n’êtes pas vraiment une râleuse…
- Mais non. Nous sommes seuls. Je ne vous ai jamais vu ramener quelqu’un ici. Et M. Ninne non plus. Allez, faites une boîte avec le reste de pâtes et un peu de sauce. J’imagine qu’il doit manger des haricots sans même prendre la peine de sortir une assiette…
- Vous avez raison. Noël approche, soyons un peu généreux…
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