vendredi 30 janvier 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 2


 Nicolas prétend que sur la route, je rencontrerai des dangers. Qu’il y a sûrement des bandes, des hordes, des brigands, qui se sont échappés des villes, qui se sont organisés aux abords des villes abandonnées. Qu’on a de la chance d’être là, perdu au milieu de nulle part dans un village isolé et difficile d’accès, que ce n’est sûrement pas le cas dès qu’il y a un peu plus de commodités, de l’eau, des plaines plus faciles à cultiver et des restes de civilisation. 

 Je lui oppose que l’iA contrôle tout ça. Si l’iA est capable de nous localiser, de venir nous voir pour nous donner de la cellulose quand on est au bord de la famine, alors la sécurité doit être assurée sur le reste du territoire. 

Mais il doute et il me met le doute. Il me confie un petit Glock qu’il a trouvé dans l’appartement d’un ancien gendarme. 

Mon package grossit. Il faut que je m’entraîne à marcher avec ce truc sur le dos. Je décide donc de faire une petite randonnée jusqu’à Ontex, le village qui surplombe la vallée. C’est 4 ou 5 kilomètres, tout au plus, mais avec un dénivelé assez important. Un bon entraînement pour mes cuisses. 

En arrivant au sommet, après une ascension bien plus difficile que je ne l’imaginais, à cause de la végétation qui a mangé le chemin, je suis stupéfaite par la vue sur le lac, par la beauté des montagnes au printemps. J’ai envie de m’installer là pour toujours. J’oublie l’hiver, j’oublie la solitude. La beauté suffit à remplir une vie. Au moins pendant quelques instants. 

Je me souviens alors qu’ici, dans les années 2030, il y avait eu une expérience de ferme autonome. Si quelqu’un avait fait comme Nicolas ? 

 J’ai du mal à retrouver le chemin. C’était dans le bois, loin du village. Loin dans ma mémoire d’enfant. Avec ma mère, on faisait parfois des balades, durant l’été…C’était une ferme dans une clairière, avec des panneaux solaires sur le toit. En me frayant un chemin sur ce que je suppose être la piste en terre battue qui conduit à ce petit paradis, je ne pense pas vraiment trouver quelqu’un. Tout semble redevenu sauvage, enfoui sous une végétation déjà dense, malgré le printemps balbutiant. Personne n’emprunte ce chemin, hormis quelques bêtes. 

 Avec ma machette, je me sens en sécurité. Je tranche dans les ronces et dans les fougères. Les branches d’acacias ne me font pas peur, malgré les épines. J’avance et je reprends confiance. Oui, je suis capable d’aller jusqu’à Lyon. 

Et puis, surprise ! Autour de la ferme, s’ouvrent une immense clairière et un pré printanier, couvert d’orchis sauvages violets. C’est splendide. Le paradis est préservé. Qui vit encore là ? Dans un premier temps, je reste planquée, à distance, à l’orée du bois, derrière les troncs majestueux des hêtres et des sapins. J’observe. Il est déjà tard dans la journée. Je suis partie au soleil levant, mais j’ai mis plus de temps que prévu et quand j’arrive là, je sens déjà le soleil descendre derrière les montagnes. Il est prudent que je redescende avant la nuit Je n’ai rien vu bouger. Mais la cheminée s’est mise à fumer. Il n’y a pas de doute. Il y a d’autres humains ici. 

 Je repars sur mes traces, en courant, mon barda sur le dos. Je me promets de revenir très vite. Je suis déjà fascinée par ces autres ermites, même si j’ai hâte aussi de découvrir ceux qui sont partis. Ceux qui ont choisi de répondre aux sirènes de l’iA.

jeudi 29 janvier 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 1


 Le printemps est arrivé et tout a reverdi. Les premiers radis croquaient sous la dent. La terre n’était pas spécialement cocagne, pas vraiment d’abondance. Mais Nicolas avait la main verte. Et il avait lu tout ce qu’il avait pu trouver sur la permaculture, sur le maraîchage bio et sur l’agroforesterie. Ces théories étaient à la mode, dans les années 2020 et personne n’avait su vraiment s’en saisir pour changer le cours du destin. On avait alors l’opportunité de nourrir le monde grâce à une agriculture de proximité et on a tout gâché en continuant de produire du plastique et de l’argent. Et nous avons dû manger de la cellulose protéinée plutôt que de bonnes carottes. 

Mais ressasser le passé ne sert à rien. Nicolas a trouvé un fameux moyen d’être heureux, en cultivant son jardin. 

Pour moi, par contre, le bonheur n’est pas encore total. Il faut que j’aille au-devant de ma curiosité. 

Au sortir de l’hiver, maintenant que les jours rallongent, je me prépare. J’explore l’espace proche : j’ai commencé par des randonnées, de plus en plus longues, de plus en plus aventureuses. J’ai trouvé de bonnes chaussures dans une villa en ruine, je me suis aguerrie. Je manquais considérablement d’endurance, au début, et de muscles. Mais la montagne, ça vous forge le caractère. Je vais courir, très régulièrement, je monte au point de vue, celui où l’iA m’avait rendue au monde, après ma conservation. Et je redécouvre d’autres endroits magnifiques. La nature commence à frémir. Dans les anciens jardins, dans les anciennes propriétés, il y a encore des forsythias pour illuminer à la place du soleil quand l’astre du jour montre des faiblesses. 

J’ai dans l’idée de rejoindre Lyon. En théorie, ce sera environ 4 ou 5 jours de marche. Sur une vieille carte, j’ai tenté de tracer le parcours optimal. J’ai été biberonnée au GPS et à Google Maps. Mon cerveau a du mal à comprendre un plan. Le nord, le sud, l’échelle, tout cela me semble assez complexe. Je me suis surprise à pincer la carte à plusieurs reprises pour tenter de l’agrandir…Ce geste que l’on faisait sur l’écran du téléphone… 

Les villages alentours ont été de nouvelles ressources pour préparer mon long voyage. Sac à dos, chaussettes, gourde, vêtements chauds…Je tente de rationaliser, de m’organiser. Mais j’ai peur, en vérité. 

 Nicolas ne dit pas grand-chose, mais il me juge en silence. C’est de la folie, selon lui. Pourtant, je deviens de plus en plus endurante. De plus en plus déterminée. Il faut que je parte à l’aventure.

dimanche 25 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Episode 18


 Deux ans avant le grand exode, on vivait et on mourait encore ici. J’ai essayé d’en parler avec Nicolas. Comme toujours, il m’a rabrouée, il a ricané, énigmatique. « Bah ! Deux trois hurluberlus, aussi tarés que moi. Noéla ? Oui, c’était l’antépénultième. Juste avec moi. En fait, tout le monde était déjà parti, quand elle est morte. Il ne restait que moi et elle. Et on ne pouvait pas se saquer ! Elle était moitié folle, rendue folle par la solitude, à vrai dire. Elle continuait d’ouvrir l’école, de faire cours devant une classe vide…Une folledingue ! Et elle m’a demandé de graver sa tombe…On ne peut pas refuser ça à quelqu’un de mourant, forcément. Mais tout ça, c’est du passé et ce n’est jamais bon, de remuer le passé. » 

J’ai tenté « Les enfants avaient déjà disparu, alors ? » Il a tourné les talons et il a fait mine de remuer la soupe de chou qui mijotait sur le feu. 

J’ai lâché l’affaire, pour cette fois. La soupe de chou m’a réchauffée. La terre avait dégelé, l’attente du printemps avait une odeur de chou. C’était meilleur que la cellulose. Surtout cuisiné par Nicolas. Il mettait du romarin, du laurier. Il faisait revenir les feuilles avec du saindoux. Il connaissait aussi des racines et des baies qui embaumaient la maison en cuisant. C’était un plaisir avant même de plonger la première cuiller dans l’assiette. Et puis le breuvage coulait dans la gorge, réconfortant, apaisant, rassasiant. C’était addictif. C’était rassérénant, surtout après une journée harassante passée entre le jardin et l’étable. 

Après le repas, nous nous sommes lovés dans le grand canapé et nous nous sommes lu des livres d’avant. Il avait dans sa bibliothèque Zola et Maupassant, Hugo, Balzac et Stendhal. Le Panthéon du XIXe siècle. Ce qu’on appelait la littérature réaliste, naturaliste. Aujourd’hui, ces récits ressemblaient à de la science-fiction par leur humanité. Mais ils décrivaient pourtant notre mode de vie ramené à l’essentiel : le monde paysan, laborieux, pauvre. Au détour d’une nouvelle de Maupassant, nous retrouvons la soupe au chou, les frustrations, le travail des champs. Nous sourions. Un sourire un peu triste. Nous lisons les pages d’un grand livre qui décrit le paradis perdu : celui de l’humanité, des enfants, des entraides, des familles nombreuses, des tablées joyeuses, des misères et des solidarités, des grands cœurs et des salauds. Les autres nous manquent. Je lui dis, à Nicolas : « Je la comprends, moi, Noéla. Il y a de quoi devenir fou, à vivre seuls, comme ça. Même si on est deux et que c’est déjà mieux que rien…Mais comment vivre sans les autres… ? » 

 Encore une fois, il se moque. Les autres ? C’est l’enfer, les autres. C’est les guerres, les embrouilles. Dès la cour de récré, les gamins se harcèlent et se tapent dessus. Les réseaux sociaux, les deep fakes, les diffamations. Les querelles de clochers, la politique, le pouvoir qui salit tout, les mecs qui pensent presque la même chose, mais qui s’engueulent quand même, pour des mots, pour des riens, les gens qui s’engueulent parce qu’ils s’aiment, qui s’entretuent. C’est ça, l’humanité. C’est sale, l’humain… 

Je ne l’arrête pas. Il n’a pas tort. Mais j’ai toujours eu la faiblesse d’aimer les gens. Je les aime parce qu’ils sont imparfaits, parce qu’ils sont lâches et parce qu’ils sont fragiles, parce qu’ils sont tendres et qu’ils se caparaçonnent dans des armures de méchanceté. Parce qu’ils pensent faire bien, sincèrement et qu’ils déçoivent, qu’ils trompent et qu’ils mentent. 

J’aime les gens et ils me manquent. 

Ce soir-là, on a fait l’amour, doucement. Et puis j’ai pris ma décision. Quand le printemps sera terminé, quand le jardin sera fleuri et que les salades commenceront à pommer, je partirai. Je m’organiserai. Je vais commencer à travailler pour cela. Je ferai le chemin, j’étudierai la route. Et je partirai pour rejoindre l’humanité. 

Il a caressé mes cheveux. Le paradis, c’est ici. Il a murmuré. Il n’essayait pas de me convaincre. Il disait juste sa vérité. Il disait : regarde, nous avons ce qu’il nous faut. Nous avons à manger, nous sommes au chaud. Nous échappons au pire. Je préfère ma soupe au chou à leur putain de cellulose protéinée…Protéinée avec quoi, en plus, tu le sais, toi ? Tu ne t’en doutes pas, hein ? Le monde qu’on nous promet, en ville, c’est la mort. C’est l’enfer, c’est un univers concentrationnaire. C’est l’aliénation de tout ce que nous sommes : nous sommes des êtres de nature, faits pour vivre dans la nature. Pas dans des ghettos. Pas dans la pollution, pas dans un travail improductif et absurde. Ne cède pas à cette tentation, Charlotte… 

Mais il n’essayait pas vraiment de me retenir. Il savait que je le ferai. J’étais déterminée. Il m’a dit, je sais qu’il faut que jeunesse se passe…Et puis il a repris un petit livre au pied du lit. Il me l’a lu à haute voix. Calmement. C’était L’Homme qui plantait des arbres, de Giono. Celui qui en sait plus que tout le monde, parce qu’il avait trouvé un fameux moyen d’être heureux.

samedi 24 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Episode 17


 C’est à ce moment-là qu’un vieux copain fit sa réapparition : je ne me trompais pas. Si l’iA nous avait posés là, ce n’était pas par hasard. Elle avait un projet pour nous. 

A mon calendrier imaginaire, nous sommes le lundi 30 janvier. Je suis en train d’étendre du linge que j’ai lavé au lavoir du village, en me gelant les mains. Il doit être environ midi et le soleil est à son maximum pour une journée d’hiver. Je n’ai pas mangé grand-chose. Nous ne faisons plus qu’un seul repas par jour, pour faire durer au maximum les derniers vivres. Même si hier, Nicolas a ramené un lapin, nous sommes de plus en plus inquiets. 

Un vrombissement familier vient troubler mes idées noires. Je l’écarte d’abord comme on écarte le bourdonnement d’une mouche. Et puis le bruit accède à ma conscience. C’est le drone. Il ne dormait donc que d’un œil, comme me l’avait dit Nicolas… 

Tout d’abord, bonne nouvelle, l’appareil me largue un sac de vivres. Des kilos de cellulose protéinée, évidemment, avec ses bons arômes de synthèse qui ne m’avaient pas manqué du tout. 

Puis la voix mécanique me lance un bonjour sans âme, me demande comment je vais sans attendre de réponse. 

« Nous voulons nous assurer que vous terminerez l’hiver. » 

Sympa… 

« La Grande Intelligence Mondiale, la GIM (son nom a été modifiée récemment) vous garde sous ses radars. Nous avons besoin de vous. » 

Et hop ! Le drone repart aussi vite qu’il est arrivé. 

Dans le grand sac largué à mes pieds, je trouve des nouvelles du grand monde : sur un support vidéo, une tablette jetable, des vidéos magnifiques idéalisant les villes. Des promenades ombragées, des grands immeubles modernes, des gens qui se promènent nonchalamment dans des rues lumineuses. Des vues qui n’ont rien de réalistes. Des images de synthèse. Et pas un seul enfant sur ces images. 

Pas la peine de faire voir ça à Nicolas. Je sais déjà ce qu’il me dira : ce monde n’existe pas. C’est avec ce genre d’images que les gens ont cru au paradis et qu’ils sont partis. Mais le vrai paradis, c’est ici. 

Il exagère un peu. Je sais bien que dans les années 2050, déjà, l’exode vers les villes était largement entamé. Après la fin des moteurs thermiques, comment rester dans un endroit aussi loin de tout ? Pas de magasin à moins d’une demi-heure, des voitures électriques dont la batterie rendait l’âme au bout de quelques kilomètres de côte…impossible de rester là, si on ne pouvait pas se faire tout livrer par drone. Et à cette distance de tout, cela coûtait une fortune. Ceux qui étaient restés étaient soit très riches, et désireux de tranquillité, soit des paysans, sachant travailler la terre, élever des animaux, faire la cuisine, et propriétaires de leur domaine. Ce n’était pas donné à tout le monde. 

Alors oui, l’exode s’est généralisé en 2076, mais c’était la suite naturelle des choses. Nicolas arrive derrière moi. Il est à deux doigts de balancer la cellulose protéinée à ses poules…au moins, elles nous feront des beaux œufs ! Mais je le retiens : on ne sait pas combien de temps durera encore l’hiver et ça nous permettra de tenir un peu. 

Quand je lui répète ce que l’iA a dit, que nous lui étions utiles, je l’ai vu froncer les sourcils. Il s’est refermé comme une huître et je n’ai rien pu en tirer de plus, de toute la journée. 

Voilà un jour propice aux ruminations…et comme j’ai fini mes tâches agricoles, j’ai décidé de me consacrer un peu à l’histoire. Ces réflexions sur l’exode me mènent au cimetière du village. Plus personne n’est mort après 2076, évidemment. 

 La dernière tombe date de 2074, il me semble. Sur le marbre, il est gravé : 

Noéla BALMONET (2006-2074) Professeure à l’école primaire du village durant 45 ans. 

Et puis une épitaphe surprenante : 

 J’ai disparu et le monde continue sa course folle sans moi. 
Personne ne notera mon absence, 
Et je tomberai des mémoires comme on tombe d’un piédestal. 
Je suis passée ici-bas pour si peu de choses. 
Un sourire à un mendiant, autrefois, 
Une leçon apprise par un élève qui m’a remerciée, 
Il y a longtemps. 
Un peu de sucre dans la vie de quelques gourmands. 
Je suis passée sur terre pour rien. 
Et je suis là, sous ce gros morceau de pierre brillant. 
Passants, ne perdez pas votre temps, 
Passez et ne pensez pas à moi.
J’ai pleuré, puis j’ai fait un bouquet de chardons secs pour le poser sur cette tombe.

mercredi 21 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Épisode 16


 Je crois que j’ai raison de penser que l’iA ne nous a pas mis ici par hasard. 

Nous nous sommes aguerris et nous avons pénétré plus loin dans la forêt. Nous avons préparé de véritables excursions. Nous avons trouvé des vêtements de ski dans des villas délabrées, des grosses chaussures de marche pour pouvoir entrer dans les fourrés les plus profonds. Nous avons construit des abris, nous avons imprégné nos vêtements des odeurs bestiales qui nous permettaient d’être plus discret. Nous avons réinventé l’eau tiède : nous sommes juste redevenus des homos sapiens chasseurs cueilleurs tels qu’ils vivaient au paléolithique. 

Et nous sommes parvenus à tuer un chevreuil. 

 J’ai tenu à faire une cérémonie pour célébrer cet animal se sacrifiant pour nous nourrir. Nicolas a ri, mais il s’est finalement plié de bonne grâce à mon hommage. 

Il fallait nous voir, en combi de ski fluo, au milieu d’une clairière, en train d’invoquer le dieu de la forêt pour lui confier l’âme de notre bête… 

Et puis il a fallu ramener l’animal. Nous étions à plusieurs kilomètres du village, sur un terrain peu praticable. La bête devait bien peser 25 ou 30 kilos. Nous l’avons fixé par les pattes sur une grosse branche. Au moment de la soulever, nous savions déjà que le retour serait très difficile. La nuit commençait de tomber et le brouillard givrait déjà les branches. Nous étions frigorifiés, harassés de fatigue, affamés. Mais nous n’avions pas le choix. Nous avons fait un kilomètre, péniblement. La lumière déclinait. À l’aller, nous avions posé des repères, des branches cassées, des tas de pierres, pour retrouver notre chemin. Mais nous commencions à ne plus les voir. La forêt se faisait effrayante. Le silence pesant qui y régnait rendait chaque craquement inquiétant, chaque coup de vent terrifiant. Nous avions conscience qu’en transportant cette carcasse, nous devenions une proie enviable pour d’autres prédateurs. Nous laissions derrière nous des traces de sang, gouttant de la plaie de la bête. 

Nous avons accéléré, boostés par un stress nouveau. Pour nous encourager, nous nous sommes remémorés des histoires de loup, de la bête du Gévaudan, des contes pour enfants…En retrouvant le rire et la peur pour de faux, nous ne nous sommes pas perdus. Nous sommes rentrés sains et saufs, mais tellement exténués que nous avons fait une erreur de débutant : nous avons laissé l’animal mort dans la cour, devant la maison de Nicolas. 

Le lendemain, en nous levant, nous avons dû faire fuir un renard venu se repaître sur le cadavre… 

Nous avons tout de même sauvé un beau gigot, une épaule et quelques bas morceaux. 

Nous avons fumé cela dans la cheminée. Nous espérions que cela nous sustenterait pour tenir un peu plus longtemps. Une expédition pareille ne pouvait pas se répéter souvent. Ou alors il faudrait essayer de fabriquer un petit traîneau, trouver de meilleurs vêtements, nous lever plus tôt…Nous étions trop épuisés pour envisager cela. 

Nous faisant ces réflexions un peu désespérées, nous nous imagions déjà mourir de faim. Je culpabilisais : j’étais un boulet, Nicolas avait prévu de quoi survivre pour lui et j’avais débarqué sans prévenir.

mardi 20 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Épisode 15


 Les jours s’écoulent. Il y a du travail, beaucoup de travail. Il faut s’adapter, il faut s’organiser. L’hiver s’éternise un peu et les vivres se font rares. Nicolas n’avait pas prévu ma présence. J’ai parcouru les maisons. Les quelques boîtes de conserves n’étaient plus consommables, raisonnablement. Il y avait parfois un paquet de cellulose protéinée au fond d’un placard, mais le plus souvent, il était bouffé par des insectes ou par des souris. 

 Il a fallu se résigner à chasser. Je n’ai évidemment aucune expérience et aucune compétence en la matière. Nicolas n’est pas beaucoup plus avancé que moi sur le sujet, mais il a eu l’occasion de lire quelques livres sur le sujet. 

On a commencé par poser des collets pour attraper des lapins. Puis, dans les caves et les greniers de quelques maisons, nous avons trouvé des fusils et des munitions. La trouille au ventre, nous avons manipulé ces vieilles pétoires, en espérant qu’elles ne nous explosent pas à la figure. On les a nettoyées, on les a examinées, on s’est entraîné en tirant sur les boîtes de petits pois périmés. C’est une nouvelle aventure ! 

Il se trouve que je ne vise pas trop mal. De là à y arriver sur des animaux vivants, je ne suis pas sûre d’y arriver. Mais nous touchons au fond des réserves de Nicolas. Nous savons que la faim n’est pas une alternative possible. Et puis le printemps finira bien par arriver. Il faut tenir ! 

Alors nous voilà partis, un matin frisquet, dans la forêt gelée. Je me souviens qu’au temps jadis, il était interdit de chasser quand il y avait de la neige. Je crois qu’il n’y a plus de règles et plus de lois, si ce n’est celle de survivre. 

Quel matin ? Cela est une de mes frustrations. Je me souviens qu’il y avait des jours pour la chasse, le samedi, le dimanche, le mercredi. Je m’en souviens, parce que les chasseurs me faisaient peur et que par conséquent, ils gâchaient toutes mes balades en forêt. L’automne et ses cueillettes de champignons ne pouvaient se faire ni les week-ends, ni les mercredis, quand nous n’étions pas à l’école. 

Mais voilà, aujourd’hui, je ne sais pas quel jour nous sommes. Nous n’avons plus de repère temporel, coupés du monde… 

 Nous avons avancé sur les chemins, machette à la main, pour dégager les ronces. Malheureusement, nous sommes sans doute de piètres chasseurs : trop bruyants, trop peu attentifs, trop agités. Et puis il y a ce silence, dans les grands bois. Rien ne semble plus vivre là. J’avais déjà remarqué ce silence lors de mon arrivée. Pas un chant d’oiseau, pas un craquement, pas même le toc toc d’un pic vert. Est-ce que la pollution est trop grande ? Ou est-ce que les animaux se méfient maintenant tellement des humains qu’ils se planquent, qu’ils se terrent, qu’ils disparaissent quand nous sommes là ? Tout cela est possible. 

Nous avons eu plus de chance avec les collets : il y a au moins des lapins dans les talus et les orées des bois. Dans L’Almanach du vieux chasseur de 1992, que gardait précieusement Nicolas dans sa bibliothèque, nous avons appris comment le dépecer, comment le vider et comment le découper. Notre premier lapin chasseur était un délice que nous avons joyeusement dévoré. 

J’ai décidé que le jour de ce lapin, ce serait un dimanche. Et j’ai commencé un calendrier imaginaire. Comme les jours ont rallongé un peu, j’ai estimé que mon arrivée correspondait à Noël et que nous étions à présent au début du mois de janvier. Avec les œufs des poules de Nicolas, avec le lait de ses chèvres (un peu maigre à cette saison), avec le peu de farine qu’il restait dans la réserve, avec du miel et des noisettes pilées, j’ai fait une sorte de galette. C’est le début de quelque chose : nous sommes, officiellement et rien que pour nous deux, le 6 janvier 2090. 

Nous avons léché le plat et nos doigts. Nous avons fait son sort à notre premier lapin de l’Épiphanie. Mais nous savons aussi que cela ne suffirait pas, qu’il faudrait tenir encore quelques semaines en rationnant tout, en comptant chaque grain de haricot…Et en redoublant nos efforts pour chasser. Il est encore bien trop tôt pour planter, même les premiers radis : la terre est encore gelée. Mais dans chaque minute de clarté gagnée le soir, nous apprenons à espérer.

lundi 19 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Épisode 14


 Je me réveille en sursaut, au milieu de la nuit. Je suis couverte de sueur. J’ai fait un mauvais rêve. J’étais dans ma nouvelle maison, cernée par des créatures sauvages. Un loup, un renard…je ne sais même pas le nom de ces animaux. J’ai vécu toute ma vie en ville. Les seuls animaux que j’ai vraiment côtoyés, c’était des bouledogues, des bergers australiens, des malinois. Les autres bêtes, c’était dans des livres, des bandes dessinées, des albums pour enfant. Et dans mon rêve, c’était tellement réaliste. La menace était à ma porte. J’avais une barre de fer à la main, je m’étais barricadée derrière ma porte et je les entendais hurler et se rapprocher et cavaler jusque dans ma cour, furieusement. Puis le silence. Je suis allée à la fenêtre. Le spectacle était horrible : ces loups avaient attaqué une biche. Ils la dévoraient, ils déchiquetaient son ventre, le sang coulait de leur bouche. Et j’étais la biche, soudain. J’étais cette pâture. J’étais cette proie. Et la douleur était dans mon ventre. 

 Je me suis réveillée en sueur, le ventre endolori. J’ai passé une main entre mes cuisses. J’avais mes règles…Pour la première fois depuis…40 ans, au moins ! J’ai éclaté de rire. Et puis j’ai pensé que cela allait être une difficulté de plus à gérer dans ce monde sans confort. Heureusement, dans notre exploration immobilière, hier, j’avais trouvé des rouleaux de papier toilette…C’était déjà ça ! 

Quand le soleil s’est levé, Nicolas est sorti de sa chambre comme un coq de son poulailler : en chantant. C’était un vieil air, une vieille rengaine. It’s been a hard day’s night… 

 Il avait probablement mieux dormi que moi. 

 Je lui ai raconté mon cauchemar. Je lui ai dit que j’avais mal au ventre. 

 « Attends un moment, j’ai ce qu’il te faut. » Et il m’a fait une tisane aux graines de fenouil. 

J’aurais préféré du Doliprane mais il faut que je m’adapte. Il faut que j’accepte que je vis dans un monde nouveau. 

Malgré mes doutes, le fenouil m’a calmée. Je suis retournée dans la maison du papier toilette en espérant trouver des serviettes ou des tampons. Ce village est mon supermarché. Même si on ne pourra pas compter sur un ravitaillement régulier. 

J’ai trouvé des tas de choses : des produits ménagers, des boîtes de conserves, du savon, des draps, de la lessive…j’ai fait mon marché. Et je suis retournée à la maison sélectionnée la veille pour essayer d’en faire quelque chose. 

J’ai commencé le grand ménage, du sol au plafond. Nicolas a ramoné la cheminée et a relancé le fourneau. On a délogé des insectes et des rats. Des cadavres de chauves-souris. 

On a testé en riant des boîtes de conserves périmées depuis vingt ans au moins. Tout avait un goût de fer. Nicolas est allé chercher de la viande séchée et des haricots grains de son jardin et a mis mijoter cela sur le coin du feu, avec des herbes…Une véritable potion magique. L’allégresse avec laquelle nous avons travaillé m’a fait oublier un peu plus que j’avais quatre-vingt-dix ans. J’ai réellement retrouvé l’énergie et l’insouciance de mes vingt ans. 

On s’est embrassés. On a retrouvé des livres d’enfant, dans cette vieille maison : Le Club des Cinq, Harry Potter, Boule et Bill. A chaque fois, c’était une bouffée de nostalgie et comme un surplus de jeunesse qui nous était accordé comme par magie. 

On n’en revenait pas. 

On a retrouvé des piles, un poste radio et tout un tas de CD. Des antiquités, véritablement. Les piles du poste fonctionnaient encore et on a braillé des chansons de Queen, de Mickael Jackson, de Madonna. On était jeunes et vieux à la fois. C’était bizarre et c’était bon. 

La nuit est tombée. J’ai un toit sur la tête, j’ai un lit avec des draps propres. Je suis au chaud et en sécurité. Aucune raison d’avoir peur du loup.

dimanche 18 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Épisode 13




 « Ne te soucie pas trop du drone. Tu te rendras vite compte que l’iA ne dort jamais que d’un œil… » me déclare Nicolas, toujours très suspicieux. 

Je lui en veux un peu : « Mais pourquoi tu ne considères pas ça comme un outil, comme quelque chose qui pourrait nous aider ? Là, moi, j’aimerai bien qu’elle nous envoie un robot ou deux pour retaper cette bicoque ! Ou bien qu’elle nous envoie…je ne sais pas, moi, du papier toilette, des rations de cellulose protéinées pour tenir le coup ou encore qu’elle rétablisse l’électricité dans ce bled ! » 

« Tu peux toujours rêver ! Ce n’est pas son projet d’aider un gars comme moi qui ai décidé de rester à la cambrousse. » 

C’est contradictoire : l’iA a eu besoin de nos connaissances. Pour nous remercier, elle nous a rajeunis. Et elle nous a placés là…Ce n’est peut-être pas un hasard. Il nous reste à découvrir pourquoi. 

 Il me fait la moue et il me remet les pieds sur terre : « En attendant que les drones te livrent tes courses, il va falloir que tu penses à faire des stocks de feuilles…Et crois-moi, en débarquant en plein hiver, tu es un peu dans la… » 

Je le coupe sec : « Non, c’est bon, je n’ai pas envie du tout de penser à ça. Je n’y arriverai pas. C’est trop pour moi. Je ne suis qu’une vieille bonne femme, citadine, inadaptée, une vieille bourgeoise dans un corps de jeunette. Je… » 

Il s’éloigne sans m’écouter. Il se dirige vers une maison, quelques mètres plus loin. Une ancienne maison bourgeoise très belle. Une fenêtre donnant sur le jardin ne lui résiste pas longtemps. Il entre. Quelques minutes plus tard, il ouvre la grande porte d’entrée et se plante sur le perron. 

« Cette maison est trop grande, mais elle est en meilleur état, j’en conviens. C’est à toi de voir. Peut-être qu’en te cantonnant au rez-de-chaussée, c’est chauffable. C’est à toi de voir. Viens ! » 

L’intérieur semble figé dans le temps. On ne peut pas ouvrir tous les volets : ils sont électriques. Mais dans la pénombre, on devine la silhouette des meubles couverts de grands draps blancs. Les gens ne sont pas partis précipitamment, on dirait. Nicolas m’explique que la maison était une résidence secondaire et qu’elle n’a pas été vraiment quittée… 

C’est une grande maison bourgeoise, qui respire les vacances en famille, qui respire les jours heureux, les balades en forêt de l’automne, les marrons dans la cheminée, les retours de plage en été, harassés de chaleur, les longues siestes, les volets mi-clos laissant filtrer la lourde torpeur du soleil, les parties de Monopoly, les salades de tomates et le melon. C’est un havre, ce sont des souvenirs. On a envie d’être là, malgré la poussière, malgré les toiles d’araignée, il y a une douceur de vivre. Et j’ai tout de suite envie de vivre là. 

Nicolas me ramène encore sur terre violemment : « Il fait plus froid dedans que dehors, dans cette baraque ! » 

Visiblement, la maison était chauffée avec une pompe à chaleur, électrique. Il n’y a qu’un petit insert dans le salon. Un élément de déco plutôt que de chauffage…Et ça, c’est rédhibitoire. Je remarque alors des panneaux solaires sur le toit…Serait-ce une solution ? Mais le rabat-joie se moque : « Tu as des compétences en électricité, toi ? Surtout avec des panneaux solaires qui ont peut-être 50 ans ? » 

Il faut chercher une autre maison. 

Nous parcourons le village désert, les anciennes prairies qui redeviennent lentement de la forêt. Le temps est lumineux et glacial. 

Dans l’autre monde, celui d’avant, j’avais eu la chance de devenir propriétaire à 50 ans. J’avais fait des tas de visites aussi. Mais là, visiter des ruines, cela commençait à me lasser. Je n’ai même pas d’appareil photo pour faire de l’urbex. C’est dommage : c’est un témoignage pour l’Histoire que j’aurais pu faire ! Des maisons de grands-parents, des appartements de hipsters, des pavillons bourgeois. 

Mais à chaque fois, des masures délabrées, des vieilles bicoques sans chauffage. Alors quand on est entré dans ce logement attenant à un corps de ferme, rénové en gîte, sans doute, dans les années 2050, vu les couleurs vives, on a su immédiatement que ça serait là. On a tout de suite validé le fourneau trônant au milieu de la petite cuisine ouverte sur le salon. Une salle de bain. A l’étage, une chambre. Chaleureux et chauffable immédiatement. Pas trop sale, pas trop vieux. Un bon coup de ménage, une bonne aération et l’odeur de poussière devrait vite disparaitre. 

Devant la maison, un petit terrain en friche à cultiver. 

On est dans l’ancien chef-lieu, au bord de la route devenue presque impraticable. Autour, il reste des lieux inexplorés : j’aurai de quoi aménager quelque chose. 

Pour la journée, c’est bien assez. Alors retour au chaud, chez Nicolas. Je dors comme un bébé sur son canapé.

samedi 17 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Épisode 12


 Les plaisirs sensuels sont les seuls qui peuvent faire oublier quelques instants les soucis. Mais une fois la douceur du pain, du beurre et du miel évanoui sur mes papilles, la réalité me revient en plein cœur. 

 Nicolas est plus pragmatique que moi : il me parle déjà du choix de la maison dans le village, de la manière de trouver du bois de chauffage, de me procurer des vivres. 

 Mais j’ai besoin de temps. Et de beaucoup plus de plaisirs sensuels pour tenir à distance les problèmes du survivalisme pour lequel je ne suis vraiment pas prête. 

 Son corps a trente ans et le mien en a vingt. Nos désirs s’expriment malgré nous. Malgré notre âge réel.

 Sous sa chemise, je devine des bras musclés. Il fut un bibliothécaire chétif, je suppose, dans une autre vie. Mais le maniement de la hache et de la pioche, le grand air et un rajeunissement miraculeux lui forge une allure incroyable, virile, solide et rassurante. C’est aussi le seul être humain que je connaisse. C’est aussi le premier homme que je vois depuis plus de vingt ans. J’ai envie de lui. J’ai envie qu’il me renverse sur le canapé. J’ai envie du contact de sa peau, de la chaleur d’un baiser, j’ai envie de ses mains qui courent sur mon corps. Je ne peux pas lui dire cela comme ça, de but en blanc. 

 Je lui demande s’il est possible de prendre une douche… 

 Il me regarde comme s’il me voyait pour la première fois et comme si cela le surprenait : j’ai un corps. Il a un instant de panique et il court dans tous les sens pour me trouver une serviette, pour me montrer comment fonctionnent les toilettes sèches, comment on se sert de la douche sans gaspiller l’eau. C’est un système astucieux de seau d’eau attaché à une chaine, qu’on remplit à moitié avec la bouilloire et à moitié avec l’eau glacée de la citerne, pour obtenir la température idéale. 

 Et là, dans la petite salle de bain, je retire enfin cette combinaison étrange. Je découvre mon corps de vingtenaire et toutes les sensations qui vont avec une douche chaude. Bien trop courte…Juste le temps d’un seau d’eau qui se déverse. J’ai mal géré et je me retrouve pleine de savon. Je ressors de la salle de bain enroulée dans la serviette, dégoulinante. Il me regarde en souriant, affalé dans le canapé. J’ai envie de lui…Je joue la maladresse et je laisse glisser la serviette. Il laisse échapper un « oh ! », il se lève pour la ramasser. Il me suffit d’un pas ou deux et je me retrouve à quelques centimètres de lui quand il se relève. Sa bouche se retrouve contre la mienne, très délicatement. Je frissonne. Il remet la serviette sur mes épaules et laisse glisser ses mains sur mes bras. J’ai trop envie de lui. Je lui déboutonne la chemise, mes mains rencontrent son torse et se heurtent à la boucle de sa ceinture. Je ne veux pas paraître trop empressée…Mais c’est lui qui se révèle vorace. Il a trente ans, ou…cent ans, je ne sais plus… mais cela doit faire très, très longtemps qu’il n’a pas eu à faire à une petite jeune ! Je n’ai pas le temps de faire du calcul mental…Et là, debout, alors que son jean gît à ses pieds, sur le parquet, le plaisir m’emporte. 

 C’est une redécouverte de moi-même. Une grande respiration que l’on reprend après une plongée en apnée. Une ivresse instantanée et radicale, une chaleur qui envahit chaque cellule de mon corps et qui me rend une énergie que j’avais perdue en découvrant ma nouvelle condition. L’orgasme est le meilleur atout d’un moral d’acier. 

 Nicolas aussi a dans les yeux quelque chose qui pétille et qui me rend heureuse, après cet intermède. Il me trouve des vêtements chauds, un peu trop grands. Et il m’entraîne en riant dans le village qui sort doucement des brumes matinales. Il me promet que nous allons trouver des trésors dans les maisons abandonnées. Des vêtements, des meubles, tout ce qu’il faut pour m’installer dans un nid douillet. Mais d’abord, il faut choisir la meilleure maison pour cela : des petites fenêtres et des gros murs, aucune ouverture au nord et une petite surface. Une ancienne petite maison comme celle de mon arrière-grand-mère. 

 Il connaît les lieux comme sa poche et l’exploration est joyeuse, même si le village est endormi, couvert de ronces, que les anciennes villas en moellons tombent en ruine : les tuiles s’écaillent, des pans entiers de toits sont effondrés. En très peu de temps, tout s’est détérioré. 

 « Rien n’était prévu pour durer. Toutes les constructions depuis les années 2000 sont légères, montées trop vite, sur des fondations mal fichues, avec des murs qui ont pris l’eau. L’être humain ne croyait déjà plus en l’avenir, à cette époque. Il ne construisait plus pour durer. Il bâclait. Il savait qu’il n’aurait pas de descendance ou alors que sa progéniture partirait…Et puis surtout, il fallait faire du profit. On montait une maison en 6 mois, on la vendait trop chère et on la revendait encore plus chère quelques années plus tard. La spéculation…Et puis on s’est rendu compte que l’argent sur un compte en banque, ça ne nourrissait pas son homme…Mais c’est une autre histoire… » 

 Il est intarissable. 

 Et on arrive devant une maisonnette de deux étage…Sale, poussiéreuse, froide. J’ai un mouvement de recul. Un mouvement de dégoût. Mais il est content de lui. Il m’assure que c’est ce qu’il me faut. Oui, il va y avoir du travail…Mais… 

 Je me décourage à nouveau devant la porte branlante, les fenêtres disjointes, le plancher pourri… 

 Je me dis qu’il faut que l’iA vienne me sauver de ce cauchemar…C’est alors que je me rends compte que je n’ai plus entendu le léger vrombissement du drone depuis la veille…

mardi 13 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Episode 11




 Il a nourri les poules, ramassé les œufs, il a ravivé le feu, fait chauffer de l’eau qu’il est allé chercher dehors, il a pétri une pâte qui levait sous un torchon dans un saladier, au coin de la cuisinière. Et il a mis cuire un pain qui emplit la maison d’une odeur incroyable. 

 Je n’ai rien fait. 

 En sortant doucement de cette lourde léthargie qui m’a envahie, j’ai honte. Je commence à rassembler mes maigres affaires, le bonnet et les gants que j’ai trouvés dans la première maison que j’ai visitée, le sac à dos avec les boîtes de conserves périmées…J’ai toujours cette infâme combinaison dont on m’a affublée à la sortie de « conservation ». 

 Il me regarde faire sans rien dire. 

 Je tente un au revoir et merci, un peu pâteux, un peu maladroit. Il me regarde, goguenard… « Ben t’as l’air maline, comme ça ! Où comptes-tu aller, avec ton petit sac à dos, le ventre vide, en plein hiver ? » 

 Je bredouille que si mes souvenirs sont bons, il y a deux ou trois villes à proximité, à quelques heures de marche, que ça me réchauffera, que je ne saurais pas, moi, vivre comme ça, en ermite et que… 

 Il me coupe la parole d’un grand rire ! « Mais non, ma pauvre ! Les villes alentours sont, elles aussi, désertées : seules les très grandes villes sont encore peuplées ! » 

 « Les très grandes villes ? Mais je ne comprends rien… » 

 « C’est simple : l’iA a fait des calculs savants que personnes n’est vraiment capables de comprendre. Mais l’idée est bête comme chou : en ne gardant que les dix plus grandes villes de France, on mutualise tout, les énergies, les ressources alimentaires, les matériaux… » 

 Je suis dubitative. Incrédule, même…Comment tout le monde…Je ne sais plus…Les quatre-vingt millions de Français, à la louche, pourraient s’entasser dans les dix plus grandes villes de France ? 

 « Vous n’êtes pas une oie blanche, tout de même ! Vous avez 90 ans, vous pensez bien qu’il y a eu du tri… » Et son regard s’est obscurci. 

 J’ai laissé tomber mon sac à dos à mes pieds, et là, dans la cour devant la vieille ferme de mon arrière-grand-mère, j’ai réalisé que j’étais revenue dans un monde si différent de celui que j’avais laissé il y a vingt ans. Un monde, je le crains, plein de traumatismes. Un monde plus rationnel et beaucoup moins humain. 

 Et j’ai réalisé que j’étais coincée. Piégée. Comment s’en sortir, quand on est aussi inadaptée à la nature que je le suis ? 

 Devant ma mine déconfite, Nicolas en rajoute une couche : « Je n’ai pas assez de vivres pour tout l’hiver à deux. Ma maison n’est pas idéale pour deux. Il faut trouver une autre solution. » 

 Je ne peux pas rejoindre une grande ville à pied. Genève est à plus de soixante-dix kilomètres. Lyon à plus de cent. Je n’arriverais jamais à vivre à la campagne…Seule…

Il me prend par le bras, doucement et m’invite à rentrer au chaud. Puis il sort du four un pain à la croûte dorée et croustillante de chaleur…

samedi 10 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Episode 10


 La vraie nouvelle, en dehors de la gourmandise, c’est l’existence des abeilles. Leur non disparition, surtout. Ce n’était pas gagné : les pesticides, les maladies, les frelons asiatiques…Les raisons de la disparition des insectes pollinisateurs étaient tellement nombreuses que ce miel ressemblait à un miracle.

 Il m’a quand même fait remarquer que sans les abeilles, il n’y aurait pas non plus de poires…Et il s’est gentiment moqué de moi devant mon air ahuri. Eh oui ! Pour qu’un fruit arrive à maturité, il faut bien qu’un insecte pollinise la fleur… 

 Je réalise soudain combien je suis éloignée de la nature. Combien il me serait difficile de vivre à la campagne, en autarcie, comme ça. Il me dit que lui aussi était un intellectuel déconnecté du monde, bien loin d’avoir les connaissances d’un survivaliste. Mais la nécessité fait l’homme. 

 Il m’explique qu’après l’exode de tout le monde vers les grandes villes, les arbres, les renards, les grenouilles et…les insectes ont lentement repris leurs droits. D’ailleurs, il doit faire attention à ses poules : les bêtes sauvages sont là, tout autour. Et l’été, les moustiques sont un vrai fléau ! Il ne faut pas croire que la vie à la campagne, c’est le paradis. 

 Il n’empêche que le plus beau cadeau fait à la nature, par l’homme, c’est sa disparition. 

 Pendant que nous parlons, le temps change, le soleil s’est éteint doucement, et une petite neige sèche s’est mise à tomber. 

 Le froid ne nous atteint pas, à l’abri des gros murs de pierres, dans la petite cuisine de mon arrière-grand-mère. Nicolas remet une bûche dans le poêle. Il a fini par me dire son nom. Nicolas Reverdie. Comme une promesse pour que la nature retrouve ses couleurs. Grâce à lui, je retrouve le goût de la poire et le goût du miel. La sensation de chaleur, le confort. C’est un peu comme si je retrouvais le goût de la vie. Parler, rire, manger, boire. Oui, boire : le moindre verre d’eau, cette verveine, le lait qu’il a mis dans l’omelette et que j’ai voulu sentir, d’abord, puis que je n’ai pas résisté à goûter, tout cela m’a paru extraordinaire. Les choses si simples, si minuscules, ces choses auxquelles nous n’attachons aucune importance quand nous les avons en abondance, soudain, me sautent à la gorge et m’emplissent d’émotion. La fatigue d’une si longue journée, de l’angoisse de me retrouver dans le grand tout me saisit. Nicolas me donne une couverture et je m’endors dans le grand canapé qui occupe presque toute la place dans la minuscule cuisine. Je suis bercée par les craquements du bois qui se consume lentement dans la cheminée. Ce sommeil n’a rien à voir avec celui sur le sol dur et blanc sur lequel j’ai passé les vingt dernières années. Ce sommeil est moelleux et doux. Il est sans question. 

 A mon réveil, pourtant quelque chose a changé dans l’attitude de mon hôte. Je n’ai aucune idée de l’heure mais je sens bien qu’il s’agite déjà depuis longtemps quand j’émerge enfin et j’ai immédiatement l’impression d’être un meuble gênant, là, au milieu de sa vie.

jeudi 8 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Épisode 9

Photo d'une photo de Pierre-Olivier Beaulieu.

 Il faut qu’il m’explique. Mais il n’a pas l’air tellement disposé. Il a sorti un bocal et ses yeux pétillent déjà à l’idée de me faire goûter ça. « Un petit dessert ? » Ce sont des poires au sirop. Je pense à cet instant à mon estomac qui n’avait rien connu de solide depuis 20 ans. Je pense à tout ce système digestif qui doit se remettre en marche après avoir été nourri on ne sait pas trop comment, par magie, par des particules fines, par des nutriments gazeux ou je ne sais quelle autre invention des machines. Je ne sais pas si je supporterai le choc. Mais l’envie de mes papilles gustatives qui redécouvrent leur existence est trop forte ! Et à la première bouchée, je fonds : quelle douceur, c’est vanillé, c’est sucré et acidulé, c’est tendre, ça enveloppe le palais. Les mots ne suffisent pas à dire ce que je ressens. 

 Je fais tout de même part de mon inquiétude à mon hôte. Mais il me rassure : lui aussi est sorti de « conservation » et il a mangé à nouveau sans problème. Après tout, nos corps ont rajeuni, ils sont beaucoup plus robustes qu’avant notre long sommeil. Et puis nos corps sont heureux de retrouver leurs fonctions naturelles… 

 Alors je me lâche sur les poires au sirop et je me sens si bien que je pourrais dormir. Mais le sucre n’a pas le même effet sur mon hôte : pris d’un nouvel élan, il m’explique un peu. 

 « La manipulation mentale…Aucun risque pour moi : je n’ai jamais été addict des réseaux. J’avais un compte facebook, comme tout le monde, mais franchement, ce machin n’avait aucun intérêt pour moi : des pubs et des gens pleins d’autosatisfaction sur leur vie de grande consommation, non merci ! Mais c’est par ces trucs que c’est arrivé : les tik tok, X, instagram et je ne sais quoi. Déjà, les gens ne pouvaient plus s’en passer, ça vous le savez. Ça a été le vecteur, en quelque sorte. Bon, vous savez déjà qu’avec l’iA, les contenus viraux avaient changé de nature…Des vidéos rigolotes de chats, on est passé à des contenus plus fous, plus surréalistes, plus invraisemblables, mais avec une apparence tellement réalistes qu’une chatte n’y aurait pas retrouvé ses petits ! Eh bien à un moment donné, l’iA a réussi à faire croire à tout le monde qu’il fallait quitter les campagnes pour se rassembler dans les très grandes villes. C’est dingue, non ? » 

 Je hausse les épaules. « C’est n’importe quoi ! Les gens n’ont pas pu tout abandonner, comme ça, sans une raison vraiment… » 

 « Mais si, mais si ! L’iA a promis monts et merveilles, madame. Un paradis sur terre, des immeubles comme à Dubaï, des bijoux de technologie, une vie facile accessible à tous…Alors les ânes ont couru comme un seul homme. » 

 Je n’y crois qu’à moitié. Et puis un détail me revient : dans le dernier rêve que j’avais fait, le rêve envoyé par l’iA, justement, non seulement les villes étaient détruites, mais en plus les derniers « féconds » vivaient dans les bois, en se cachant…Ce n’était pas cohérent. 

 En m’ouvrant de cela au barbu, je ne rencontre qu’un grand rire : « Ne croyez pas ce que l’iA veut vous mettre dans la tête ! Même si pour cette histoire de fécondité…Vous reprendrez bien une poire ? » 

 Et voilà qu’il faisait encore des mystères…En attendant, une question me trottait dans la tête : comment avait-il fait ses poires au sirop sans sucre industriel ? 

 « Ce sont des poires que j’ai d’abord pochées au miel et que j’ai stérilisée ensuite…J’ai tâtonné longuement sur la recette, c’est pas mal, non ? » 

lundi 5 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Épisode 8

 Il ne répond pas. Il se terre dans un mutisme grincheux qui semble lui rendre ses cent ans. Je n’insiste pas. La communication repose sur l’échange, il faut que je me livre aussi. Un peu. 

 « Alors voilà. Je m’appelle Charlotte Bertrand. J’ai 70 ans, 90 ans et 20 ans. Je ne sais pas si cela signifie que j’ai 180 ans. En tout cas, je ne sais pas où j’en suis entre mon corps et ma tête. J’ai été conservée, par l’iA durant 20 ans quand j’ai enfin pu prendre ma retraite : j’étais professeur de français, avant. J’ai été éducatrice dans l’associatif, j’ai été élue dans ma ville, j’ai fait des tas de jobs quand j’étais jeune, j’ai travaillé dans une boulangerie, dans des restaurants, dans une banque, j’ai été ouvrière agricole, employée communale…C’est long, une carrière quand on devait aller jusqu’à 70 ans. Bref…A la fin, j’avais plus d’expérience et de compétences que la plupart des jeunes, tout simplement parce que j’avais commencé avant que l’iA prenne la place de tout. J’ai fait marcher un peu mon cerveau. C’est pour ça que j’ai été « conservée », si j’ai bien compris : j’avais des données qui intéressaient la machine…J’avais plus de souvenirs que si j’avais 1000 ans, comme disait le poète…Voilà…et vous ? » 

 Je retente… 

 Il a levé un sourcil quand j’ai cité Baudelaire, mais il me jauge encore un peu. Il a mis des pommes de terre coupées en rondelle dans une poêle avec du beurre et l’odeur me fait saliver. Je lui propose mon aide pour préparer quelque chose. J’ai des souvenirs de cuisine, je lui dis. Je suis d’un autre temps… 

 Mais il casse déjà des œufs, il bat déjà l’omelette et il m’ignore complètement. 

 Alors je continue un peu. 

 « J’ai eu de la chance d’avoir un métier qui était encore un besoin après l’avènement de l’iA. » 

 C’est bien pour dire quelque chose, parce que je sais que prof, ça n’a pas servi à grand-chose avec l’iA. Les enfants ne voyaient plus l’intérêt d’apprendre quoi que ce soit, tout leur était livré sur un plateau et en plus, on ne leur offrait pas d’avenir enviable : la planète était fichue, on mangeait du plastique, on n’avait plus d’eau, la nature était apocalyptique…L’important, pour tenir une classe, c’était de savoir lancer les casques de réalité virtuelle, en veillant à ce qu’ils soient bien rechargés. Cela facilitait grandement la gestion de la classe. Et même si on essayait, après une séance d’apprentissage, de revenir sur les connaissances, les capacités linguistiques des enfants étant proches du néant, c’était toujours très léger. 

 Il devait savoir tout ça, l’homme aux fourneaux. Il a haussé les épaules et il a grogné. Et puis il a glissé, désabusé : « Oh, vous savez, moi j’étais bibliothécaire. Autant dire gardien de musée…J’étais le seul à lire les livres que je gardais… » 

 On avance ! Je me tais, je l’écoute, attentivement. Il me sert une omelette d’anthologie. Un goût incroyable. Je me dis que mon estomac ne supportera jamais un délice pareil. 

 L’homme des bois a dévoré. Le feu lui est venu aux joues. C’était peut-être les petits verres de vin qu’il se servait, aussi. Moi, j’avais refusé. J’avais repensé à Ulysse, à Circé, au poison des Lotophages et je me suis dit qu’il ne fallait pas boire n’importe quel breuvage quand on n’est pas en terrain connu. 

 Et sa langue s’est déliée encore un peu… 

 « Je pense que c’est pour ça que j’ai été « conservé », moi : j’ai passé ma vie à lire des livres. J’avais dans la tête des mots, des textes, des idées, des histoires…Pour me remercier, cette saloperie d’iA m’a rajeuni et maintenant, je suis condamné à une sorte d’éternité faite de solitude. Je ne sais pas vraiment si c’est bien. Je me débrouille, j’ai mes poules, une chèvre, des moutons. Je mange sûrement bien mieux que le reste de l’humanité, mais c’est du boulot ! Surtout pour un intellectuel comme moi…Même si lire des livres m’a drôlement aidé ! Regardez, par exemple, ces patates…Elle m’ont donné du fil à retordre. Je pensais que les patates, ça poussait plus ou moins tout seul…Mais je ne savais rien de la terre qui va le mieux pour, je ne savais même pas comment les planter…Je pensais qu’il fallait des graines, j’ai paniqué, au début. Et puis j’ai lu des bouquins, des vieux almanachs du fermier, des traités de botanique…J’ai utilisé le fonds de la petite bibliothèque, vous savez, celle qui est à côté de l’école. Mais j’ai pillé aussi toutes les maisons du village, quand tout le monde a déserté. J’ai trouvé des trésors dans les greniers. Des livres que personne n’avait touché depuis des années… » 

 Je l’ai coupé, n’y tenant plus : « Mais pourquoi tout le monde a déserté, bon sang ! » 

 « Alors comme ça, ça ne vous intéresse pas, ce que je vous raconte ! Pourquoi ils sont partis, ces cons ? Parce que c’était des cons, voilà tout ! Que voulez-vous que je vous dise. Moi, j’étais déjà une sorte d’ermite, avant, je lisais mes bouquins, je ne fréquentais pas les autres et encore moins les réseaux sociaux. Alors j’en sais rien… » 

 « Vous plaisantez ! C’était sûrement…Je ne sais pas, une catastrophe naturelle ? Une grande sécheresse..euh…Je ne sais pas…La fin du pétrole ? Un virus ? Une grande épidémie, non ? La famine ? »

 « Mais non, mais non ! Vous le savez bien, déjà avant votre conservation, on mangeait de la cellulose protéinée, on était malades tout le temps, confinés en permanence…on était déjà rationnés en eau…C’est pas nouveau, ce que vous me dites là ! Un peu d’imagination, que diable ! » 

 J’adore sa façon de parler…Du fil à retorde, que diable…cet homme est l’expression même de la nostalgie ! Mais est-ce qu’il va cracher le morceaux, nom d’une pipe en bois ?! 

 « Non, c’est pas les aléas climatiques : jusqu’à vos 70 ans, combien de grandes tempêtes, de canicules, d’épisode de gouttes froides invraisemblables avez-vous vécus ? Non, c’est pas ça ! C’est la manipulation mentale ! » 

 « La quoi ??? » 

 « C’est ce que prétend l’iA, en tout cas… »

dimanche 4 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Épisode 7


 « Complice ? Non ! Juste…captive, je crois…Je ne sais même pas… » 

 « Captive ? J’ai été captif, moi aussi… » 

 Ses yeux se perdent. Deux secondes. Puis se posent à nouveau sur moi. « Vous avez parlé à l’iA récemment ? » 

 « Oui…Mais…enfin, trois fois rien…J’ai été libérée ce matin. J’ai juste eu droit à…comment dire… à la transmission en règle… » 

 Il est circonspect. « L’iA vous a débarqué ici ? J’étais tranquille, moi…Pourquoi là ? Il n’y a rien ici… »

 « La maison que vous occupez est celle de mon arrière-grand-mère. » Je décide de reprendre les choses en main. Je le regarde avec détermination et ça a l’air de le bousculer un peu. Il ne sait pas quoi en penser.

 Il bredouille : « Vous avez été rajeunie, alors…vous aussi…C’était quand…Il y a… » 

 Un siècle, je me suis écriée ! Et ce n’est pas une hyperbole. Il sursaute, il est complétement déstabilisé. « Quel âge avez-vous ? » 

 « Techniquement, j’ai 90 ans. Mais je me sens comme une jeunette de 20 ans. Et vous ? » 

 « 30 ans, à peu près, vous voyez…Mais comme vous, j’ai bénéficié des bienfaits de l’iA…ça me rend dingue…J’ai plus de 100 ans, en vrai… » 

 Il a laissé tomber à nouveau sa hache… 

 « Allez, venez vous réchauffer à la maison. On a des choses à se raconter. » 

 Il veut que je le précède, je veux qu’il passe devant. Nous entamons un drôle de ballet de salamalecs. Nous finissons par marcher côte à côte, pas rassurés. Il a repris sa hache, qu’il laisse pendre au bout de son bras gauche alors que je me tiens sur son flanc droit. 

 Devant la porte, ne cédant pas à ma méfiance, je lui demande de poser la hache et de me montrer le chemin. De mauvaise grâce, il finit par s’exécuter. Il ne sera pas mon bourreau, cette fois-ci. 

 Dans mon souvenir, la maison de mon arrière-grand-mère était sombre, le plafond était bas et les fenêtres étroites. Mais le temps a dû faire son œuvre et 4 ou 5 propriétaires ont dû se succéder là, depuis plus d’un siècle. Alors à quoi m’attendre ? Eh bien…Aucune surprise : la pièce dans laquelle nous entrons est la cuisine, comme du temps de mon aïeule. Presque le même poêle à bois pour cuisiner et pour chauffer. Presque la même odeur de soupe aux choux, réconfortante et un peu écœurante, presque la même toile cirée sur une table encombrée de vaisselle. 

 Je m’assois sur une chaise en paille et la chaleur entre par tous les pores de ma peau. Je me détends soudain. Il faut raconter. Qui suis-je ? Je temporise encore et je demande au bonhomme centenaire – mais trentenaire – de commencer. 

 Il ferme les yeux un instant, un demi sourire semble illuminer sa longue barbe noire. Et puis il se lève et verse l’eau bouillante d’une bouilloire posée sur le coin de la cuisinière, dans deux tasses au fond desquelles flottent des feuilles de verveine. 

 Il m’explique qu’il récupère autant d’eau que possible sur les toits du village, grâce à des systèmes compliqués de chêneaux et de cuves, qu’il stocke tout ça dans de grands réservoirs et qu’il fait systématiquement bouillir tout ça, pour éviter autant que possible les infections qui sont légions dans ce monde… 

 Il m’explique qu’il cultive tout ce qu’il peut cultiver, à la bonne saison et qu’il fait des conserves, qu’il sèche, qu’il sale, qu’il fume, tout ce qu’il peut pour tenir durant l’hiver froid et sec. Il me dit qu’il a choisi cette maison parce qu’elle avait de bons gros murs en pierres, que la cave est enterrée et que ça permet de conserver les patates et les pommes pendant une bonne partie de la mauvaise période. 

 Il me débite tout ça et moi, je bois ses paroles autant que cette verveine qui me semble un délice de saveurs tel que je n’en ai pas connu depuis…depuis si longtemps. Depuis bien avant ma conservation, puisque nous ne mangions déjà plus que de la cellulose protéinée depuis longtemps et que même ce que j’avais réussi à trouver au marché noir pour fêter mon départ en retraite devait considérablement manquer de goût : je ne m’en souviens même pas. Et là, une verveine, une simple tisane, me transporte aux confins de l’orgasme gustatif. C’est doux et sucré, c’est légèrement citronné. Je hume ce parfum végétal et fruité et mon enfance me revient. C’est ma madeleine. Cette douce chaleur coule dans ma gorge et dans mon cœur et je pleure. J’ai soudain envie de me confier. J’ai envie de me livrer un peu plus…Mais de l’écouter aussi. Il a beaucoup parlé, mais il n’a pas dit l’essentiel : pourquoi les gens sont partis, pourquoi ont-ils disparu ?

vendredi 2 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Épisode 6


Je suis planquée derrière l’épave d’un tracteur auquel il manque un pneu. Le vieux tas de corrosion laisse tomber dans le sol ses pires polluants et je grelotte. 

 Je vois venir vers moi ce géant barbu avec sa hache à la main. Je me ratatine. Je me terre. Mais mon souffle me trahit, envoyant dans l’air d’inévitables bouffées tièdes visibles à des mètres ! En plus, mon cœur s’accélère et j’ai de plus en plus de mal à contrôler ma respiration. Je panique : est-ce qu’il est aussi hostile qu’il y paraît ? Et arriverai-je à parler ? Ces derniers temps…disons depuis 20 ans, je n’ai pas eu l’occasion de parler à des êtres humains. Juste quelques questions à l’iA…Comment parle-t-on à ses congénères ? Il faut que je me souvienne des formules de politesse : bonjour…Il faut réapprendre à sourire aussi… 

 Et puis ça y est. Il est devant moi. Plus de tergiversation. Les réflexes prennent le dessus. Comme dans un vieux film de gangsters, je me lève d’un bond, je lève les bras au ciel et je crie « J’ai rien fait…Je…je viens en paix ! » 

 Et il éclate de rire. Pas un vrai rire, un rire…nerveux, je crois. Je ne suis toujours pas rassurée. Je tente alors un « Bonjour », les bras toujours en l’air. Il ne dit rien. Son visage a retrouvé son calme. Il me scrute autant que je l’observe. En chien de faïence. Pas un ne bouge. Cela dure bien une minute. C’est long, une minute, les bras en l’air. Mais pas tant que ça pour deux êtres humains qui n’ont pas vu d’autres êtres humains depuis 20 ans. C’est le temps nécessaire pour scruter les moindres signes d’humanité. Les poils de barbe, les rides au coin des yeux, la commissure des lèvres, le grain de la peau, les pores du nez, les détails de l’iris. Nous redécouvrons le paysage d’un visage. 

 Et puis le temps reprend son cours. Il me lance un bonjour encore plus enroué que le mien. Il laisse tomber la hache à ses pieds dans un bruit de ferraille. Je ne baisse pas les bras immédiatement, toujours figée par une vague crainte. Enfin, il esquisse un sourire et je me détends. 

 « Qui êtes-vous ? » 

 Difficile question. Avez-vous remarqué à quel point je n’ai pas parlé de moi depuis le début de cette histoire. Vous ne savez même pas mon nom. Vous n’avez que quelques bribes de souvenirs, issus de mes rêves. Vous ne savez pas quel métier je faisais avant ma retraite à 70 ans, vous ne savez pas si j’étais mariée, si j’ai des enfants, un chien…Vous ne savez vraiment pas grand-chose de moi. Tout simplement parce que ce n’est pas le sujet. Mais trêve de bla bla. Je suis devant un homme qui me demande, comme ça, au débotté, une autobiographie, entre un cadavre de tracteur et la ruine d’une ferme. 

 « Eh bien…Ce n’est pas le lieu pour les grands discours, non ? Et il fait froid, en plus…Et…j’ai faim…j’ai soif… » 

 Il est embarrassé. « Oh…oui, bien sûr, je…Surtout que vous…C’est bizarre, ces vêtements…Vous n’êtes pas d’ici, vous…Mais…je suis désolée, vous avez raison…suivez-moi. J’ai fait du feu…Il fait chaud chez moi…Suivez-moi. Ne faites pas attention…Je n’ai reçu personne…Ah ! la ! la…Je m’embrouille…Oui, enfin, je n’ai vu personne ici depuis…Depuis…Des années, je crois. » 

 Je le coupe : « Depuis plus de vingt ans, semble-t-il…Nous sommes en 2089. Et l’iA m’a dit que le village avait été déserté en 2076… » 

 « L’iA ? Vous êtes complice de ce machin ? » Il s’est baissé et a ramassé sa hache, à nouveau sur ses gardes. 

 J’ai relevé les bras aussitôt…