vendredi 2 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Épisode 6


Je suis planquée derrière l’épave d’un tracteur auquel il manque un pneu. Le vieux tas de corrosion laisse tomber dans le sol ses pires polluants et je grelotte. 

 Je vois venir vers moi ce géant barbu avec sa hache à la main. Je me ratatine. Je me terre. Mais mon souffle me trahit, envoyant dans l’air d’inévitables bouffées tièdes visibles à des mètres ! En plus, mon cœur s’accélère et j’ai de plus en plus de mal à contrôler ma respiration. Je panique : est-ce qu’il est aussi hostile qu’il y paraît ? Et arriverai-je à parler ? Ces derniers temps…disons depuis 20 ans, je n’ai pas eu l’occasion de parler à des êtres humains. Juste quelques questions à l’iA…Comment parle-t-on à ses congénères ? Il faut que je me souvienne des formules de politesse : bonjour…Il faut réapprendre à sourire aussi… 

 Et puis ça y est. Il est devant moi. Plus de tergiversation. Les réflexes prennent le dessus. Comme dans un vieux film de gangsters, je me lève d’un bond, je lève les bras au ciel et je crie « J’ai rien fait…Je…je viens en paix ! » 

 Et il éclate de rire. Pas un vrai rire, un rire…nerveux, je crois. Je ne suis toujours pas rassurée. Je tente alors un « Bonjour », les bras toujours en l’air. Il ne dit rien. Son visage a retrouvé son calme. Il me scrute autant que je l’observe. En chien de faïence. Pas un ne bouge. Cela dure bien une minute. C’est long, une minute, les bras en l’air. Mais pas tant que ça pour deux êtres humains qui n’ont pas vu d’autres êtres humains depuis 20 ans. C’est le temps nécessaire pour scruter les moindres signes d’humanité. Les poils de barbe, les rides au coin des yeux, la commissure des lèvres, le grain de la peau, les pores du nez, les détails de l’iris. Nous redécouvrons le paysage d’un visage. 

 Et puis le temps reprend son cours. Il me lance un bonjour encore plus enroué que le mien. Il laisse tomber la hache à ses pieds dans un bruit de ferraille. Je ne baisse pas les bras immédiatement, toujours figée par une vague crainte. Enfin, il esquisse un sourire et je me détends. 

 « Qui êtes-vous ? » 

 Difficile question. Avez-vous remarqué à quel point je n’ai pas parlé de moi depuis le début de cette histoire. Vous ne savez même pas mon nom. Vous n’avez que quelques bribes de souvenirs, issus de mes rêves. Vous ne savez pas quel métier je faisais avant ma retraite à 70 ans, vous ne savez pas si j’étais mariée, si j’ai des enfants, un chien…Vous ne savez vraiment pas grand-chose de moi. Tout simplement parce que ce n’est pas le sujet. Mais trêve de bla bla. Je suis devant un homme qui me demande, comme ça, au débotté, une autobiographie, entre un cadavre de tracteur et la ruine d’une ferme. 

 « Eh bien…Ce n’est pas le lieu pour les grands discours, non ? Et il fait froid, en plus…Et…j’ai faim…j’ai soif… » 

 Il est embarrassé. « Oh…oui, bien sûr, je…Surtout que vous…C’est bizarre, ces vêtements…Vous n’êtes pas d’ici, vous…Mais…je suis désolée, vous avez raison…suivez-moi. J’ai fait du feu…Il fait chaud chez moi…Suivez-moi. Ne faites pas attention…Je n’ai reçu personne…Ah ! la ! la…Je m’embrouille…Oui, enfin, je n’ai vu personne ici depuis…Depuis…Des années, je crois. » 

 Je le coupe : « Depuis plus de vingt ans, semble-t-il…Nous sommes en 2089. Et l’iA m’a dit que le village avait été déserté en 2076… » 

 « L’iA ? Vous êtes complice de ce machin ? » Il s’est baissé et a ramassé sa hache, à nouveau sur ses gardes. 

 J’ai relevé les bras aussitôt…