dimanche 25 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Episode 18


 Deux ans avant le grand exode, on vivait et on mourait encore ici. J’ai essayé d’en parler avec Nicolas. Comme toujours, il m’a rabrouée, il a ricané, énigmatique. « Bah ! Deux trois hurluberlus, aussi tarés que moi. Noéla ? Oui, c’était l’antépénultième. Juste avec moi. En fait, tout le monde était déjà parti, quand elle est morte. Il ne restait que moi et elle. Et on ne pouvait pas se saquer ! Elle était moitié folle, rendu folle par la solitude, à vrai dire. Elle continuait d’ouvrir l’école, de faire cours devant une classe vide…Une folledingue ! Et elle m’a demandé de graver sa tombe…On ne peut pas refuser ça à quelqu’un de mourant, forcément. Mais tout ça, c’est du passé et ce n’est jamais bon, de remuer le passé. » 

J’ai tenté « Les enfants avaient déjà disparu, alors ? » Il a tourné les talons et il a fait mine de remuer la soupe de chou qui mijotait sur le feu. 

J’ai lâché l’affaire, pour cette fois. La soupe de chou m’a réchauffée. La terre avait dégelé, l’attente du printemps avait une odeur de chou. C’était meilleur que la cellulose. Surtout cuisiné par Nicolas. Il mettait du romarin, du laurier. Il faisait revenir les feuilles avec du saindoux. Il connaissait aussi des racines et des baies qui embaumaient la maison en cuisant. C’était un plaisir avant même de plonger la première cuiller dans l’assiette. Et puis le breuvage coulait dans la gorge, réconfortant, apaisant, rassasiant. C’était addictif. C’était rassérénant, surtout après une journée harassante passée entre le jardin et l’étable. 

Après le repas, nous nous sommes lovés dans le grand canapé et nous nous sommes lu des livres d’avant. Il avait dans sa bibliothèque Zola et Maupassant, Hugo, Balzac et Stendhal. Le Panthéon du XIXe siècle. Ce qu’on appelait la littérature réaliste, naturaliste. Aujourd’hui, ces récits ressemblaient à de la science-fiction par leur humanité. Mais ils décrivaient pourtant notre mode de vie ramené à l’essentiel : le monde paysan, laborieux, pauvre. Au détour d’une nouvelle de Maupassant, nous retrouvons la soupe au chou, les frustrations, le travail des champs. Nous sourions. Un sourire un peu triste. Nous lisons les pages d’un grand livre qui décrit le paradis perdu : celui de l’humanité, des enfants, des entraides, des familles nombreuses, des tablées joyeuses, des misères et des solidarités, des grands cœurs et des salauds. Les autres nous manquent. Je lui dis, à Nicolas : « Je la comprends, moi, Noéla. Il y a de quoi devenir fou, à vivre seuls, comme ça. Même si on est deux et que c’est déjà mieux que rien…Mais comment vivre sans les autres… ? » 

 Encore une fois, il se moque. Les autres ? C’est l’enfer, les autres. C’est les guerres, les embrouilles. Dès la cour de récré, les gamins se harcèlent et se tapent dessus. Les réseaux sociaux, les deep fakes, les diffamations. Les querelles de clochers, la politique, le pouvoir qui salit tout, les mecs qui pensent presque la même chose, mais qui s’engueulent quand même, pour des mots, pour des riens, les gens qui s’engueulent parce qu’ils s’aiment, qui s’entretuent. C’est ça, l’humanité. C’est sale, l’humain… 

Je ne l’arrête pas. Il n’a pas tort. Mais j’ai toujours eu la faiblesse d’aimer les gens. Je les aime parce qu’ils sont imparfaits, parce qu’ils sont lâches et parce qu’ils sont fragiles, parce qu’ils sont tendres et qu’ils se caparaçonnent dans des armures de méchanceté. Parce qu’ils pensent faire bien, sincèrement et qu’ils déçoivent, qu’ils trompent et qu’ils mentent. 

J’aime les gens et ils me manquent. 

Ce soir-là, on a fait l’amour, doucement. Et puis j’ai pris ma décision. Quand le printemps sera terminé, quand le jardin sera fleuri et que les salades commenceront à pommer, je partirai. Je m’organiserai. Je vais commencer à travailler pour cela. Je ferai le chemin, j’étudierai la route. Et je partirai pour rejoindre l’humanité. 

Il a caressé mes cheveux. Le paradis, c’est ici. Il a murmuré. Il n’essayait pas de me convaincre. Il disait juste sa vérité. Il disait : regarde, nous avons ce qu’il nous faut. Nous avons à manger, nous sommes au chaud. Nous échappons au pire. Je préfère ma soupe au chou à leur putain de cellulose protéinée…Protéinée avec quoi, en plus, tu le sais, toi ? Tu ne t’en doutes pas, hein ? Le monde qu’on nous promet, en ville, c’est la mort. C’est l’enfer, c’est un univers concentrationnaire. C’est l’aliénation de tout ce que nous sommes : nous sommes des êtres de nature, faits pour vivre dans la nature. Pas dans des ghettos. Pas dans la pollution, pas dans un travail improductif et absurde. Ne cède pas à cette tentation, Charlotte… 

Mais il n’essayait pas vraiment de me retenir. Il savait que je le ferai. J’étais déterminée. Il m’a dit, je sais qu’il faut que jeunesse se passe…Et puis il a repris un petit livre au pied du lit. Il me l’a lu à haute voix. Calmement. C’était L’Homme qui plantait des arbres, de Giono. Celui qui en sait plus que tout le monde, parce qu’il avait trouvé un fameux moyen d’être heureux.

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