samedi 24 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Episode 17


 C’est à ce moment-là qu’un vieux copain fit sa réapparition : je ne me trompais pas. Si l’iA nous avait posés là, ce n’était pas par hasard. Elle avait un projet pour nous. 

A mon calendrier imaginaire, nous sommes le lundi 30 janvier. Je suis en train d’étendre du linge que j’ai lavé au lavoir du village, en me gelant les mains. Il doit être environ midi et le soleil est à son maximum pour une journée d’hiver. Je n’ai pas mangé grand-chose. Nous ne faisons plus qu’un seul repas par jour, pour faire durer au maximum les derniers vivres. Même si hier, Nicolas a ramené un lapin, nous sommes de plus en plus inquiets. 

Un vrombissement familier vient troubler mes idées noires. Je l’écarte d’abord comme on écarte le bourdonnement d’une mouche. Et puis le bruit accède à ma conscience. C’est le drone. Il ne dormait donc que d’un œil, comme me l’avait dit Nicolas… 

Tout d’abord, bonne nouvelle, l’appareil me largue un sac de vivres. Des kilos de cellulose protéinée, évidemment, avec ses bons arômes de synthèse qui ne m’avaient pas manqué du tout. 

Puis la voix mécanique me lance un bonjour sans âme, me demande comment je vais sans attendre de réponse. 

« Nous voulons nous assurer que vous terminerez l’hiver. » 

Sympa… 

« La Grande Intelligence Mondiale, la GIM (son nom a été modifiée récemment) vous garde sous ses radars. Nous avons besoin de vous. » 

Et hop ! Le drone repart aussi vite qu’il est arrivé. 

Dans le grand sac largué à mes pieds, je trouve des nouvelles du grand monde : sur un support vidéo, une tablette jetable, des vidéos magnifiques idéalisant les villes. Des promenades ombragées, des grands immeubles modernes, des gens qui se promènent nonchalamment dans des rues lumineuses. Des vues qui n’ont rien de réalistes. Des images de synthèse. Et pas un seul enfant sur ces images. 

Pas la peine de faire voir ça à Nicolas. Je sais déjà ce qu’il me dira : ce monde n’existe pas. C’est avec ce genre d’images que les gens ont cru au paradis et qu’ils sont partis. Mais le vrai paradis, c’est ici. 

Il exagère un peu. Je sais bien que dans les années 2050, déjà, l’exode vers les villes était largement entamé. Après la fin des moteurs thermiques, comment rester dans un endroit aussi loin de tout ? Pas de magasin à moins d’une demi-heure, des voitures électriques dont la batterie rendait l’âme au bout de quelques kilomètres de côte…impossible de rester là, si on ne pouvait pas se faire tout livrer par drone. Et à cette distance de tout, cela coûtait une fortune. Ceux qui étaient restés étaient soit très riches, et désireux de tranquillité, soit des paysans, sachant travailler la terre, élever des animaux, faire la cuisine, et propriétaires de leur domaine. Ce n’était pas donné à tout le monde. 

Alors oui, l’exode s’est généralisé en 2076, mais c’était la suite naturelle des choses. Nicolas arrive derrière moi. Il est à deux doigts de balancer la cellulose protéinée à ses poules…au moins, elles nous feront des beaux œufs ! Mais je le retiens : on ne sait pas combien de temps durera encore l’hiver et ça nous permettra de tenir un peu. 

Quand je lui répète ce que l’iA a dit, que nous lui étions utiles, je l’ai vu froncer les sourcils. Il s’est refermé comme une huître et je n’ai rien pu en tirer de plus, de toute la journée. 

Voilà un jour propice aux ruminations…et comme j’ai fini mes tâches agricoles, j’ai décidé de me consacrer un peu à l’histoire. Ces réflexions sur l’exode me mènent au cimetière du village. Plus personne n’est mort après 2076, évidemment. 

 La dernière tombe date de 2074, il me semble. Sur le marbre, il est gravé : 

Noéla BALMONET (2006-2074) Professeure à l’école primaire du village durant 45 ans. 

Et puis une épitaphe surprenante : 

 J’ai disparu et le monde continue sa course folle sans moi. 
Personne ne notera mon absence, 
Et je tomberai des mémoires comme on tombe d’un piédestal. 
Je suis passée ici-bas pour si peu de choses. 
Un sourire à un mendiant, autrefois, 
Une leçon apprise par un élève qui m’a remerciée, 
Il y a longtemps. 
Un peu de sucre dans la vie de quelques gourmands. 
Je suis passée sur terre pour rien. 
Et je suis là, sous ce gros morceau de pierre brillant. 
Passants, ne perdez pas votre temps, 
Passez et ne pensez pas à moi.
J’ai pleuré, puis j’ai fait un bouquet de chardons secs pour le poser sur cette tombe.

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