Les jours s’écoulent. Il y a du travail, beaucoup de travail. Il faut s’adapter, il faut s’organiser. L’hiver s’éternise un peu et les vivres se font rares. Nicolas n’avait pas prévu ma présence. J’ai parcouru les maisons. Les quelques boîtes de conserves n’étaient plus consommables, raisonnablement. Il y avait parfois un paquet de cellulose protéinée au fond d’un placard, mais le plus souvent, il était bouffé par des insectes ou par des souris.
Il a fallu se résigner à chasser. Je n’ai évidemment aucune expérience et aucune compétence en la matière. Nicolas n’est pas beaucoup plus avancé que moi sur le sujet, mais il a eu l’occasion de lire quelques livres sur le sujet.
On a commencé par poser des collets pour attraper des lapins. Puis, dans les caves et les greniers de quelques maisons, nous avons trouvé des fusils et des munitions. La trouille au ventre, nous avons manipulé ces vieilles pétoires, en espérant qu’elles ne nous explosent pas à la figure. On les a nettoyées, on les a examinées, on s’est entraîné en tirant sur les boîtes de petits pois périmés. C’est une nouvelle aventure !
Il se trouve que je ne vise pas trop mal. De là à y arriver sur des animaux vivants, je ne suis pas sûre d’y arriver. Mais nous touchons au fond des réserves de Nicolas. Nous savons que la faim n’est pas une alternative possible. Et puis le printemps finira bien par arriver. Il faut tenir !
Alors nous voilà partis, un matin frisquet, dans la forêt gelée. Je me souviens qu’au temps jadis, il était interdit de chasser quand il y avait de la neige. Je crois qu’il n’y a plus de règles et plus de lois, si ce n’est celle de survivre.
Quel matin ? Cela est une de mes frustrations. Je me souviens qu’il y avait des jours pour la chasse, le samedi, le dimanche, le mercredi. Je m’en souviens, parce que les chasseurs me faisaient peur et que par conséquent, ils gâchaient toutes mes balades en forêt. L’automne et ses cueillettes de champignons ne pouvaient se faire ni les week-ends, ni les mercredis, quand nous n’étions pas à l’école.
Mais voilà, aujourd’hui, je ne sais pas quel jour nous sommes. Nous n’avons plus de repère temporel, coupés du monde…
Nous avons avancé sur les chemins, machette à la main, pour dégager les ronces. Malheureusement, nous sommes sans doute de piètres chasseurs : trop bruyants, trop peu attentifs, trop agités. Et puis il y a ce silence, dans les grands bois. Rien ne semble plus vivre là. J’avais déjà remarqué ce silence lors de mon arrivée. Pas un chant d’oiseau, pas un craquement, pas même le toc toc d’un pic vert. Est-ce que la pollution est trop grande ? Ou est-ce que les animaux se méfient maintenant tellement des humains qu’ils se planquent, qu’ils se terrent, qu’ils disparaissent quand nous sommes là ? Tout cela est possible.
Nous avons eu plus de chance avec les collets : il y a au moins des lapins dans les talus et les orées des bois. Dans L’Almanach du vieux chasseur de 1992, que gardait précieusement Nicolas dans sa bibliothèque, nous avons appris comment le dépecer, comment le vider et comment le découper. Notre premier lapin chasseur était un délice que nous avons joyeusement dévoré.
J’ai décidé que le jour de ce lapin, ce serait un dimanche. Et j’ai commencé un calendrier imaginaire. Comme les jours ont rallongé un peu, j’ai estimé que mon arrivée correspondait à Noël et que nous étions à présent au début du mois de janvier. Avec les œufs des poules de Nicolas, avec le lait de ses chèvres (un peu maigre à cette saison), avec le peu de farine qu’il restait dans la réserve, avec du miel et des noisettes pilées, j’ai fait une sorte de galette. C’est le début de quelque chose : nous sommes, officiellement et rien que pour nous deux, le 6 janvier 2090.
Nous avons léché le plat et nos doigts. Nous avons fait son sort à notre premier lapin de l’Épiphanie. Mais nous savons aussi que cela ne suffirait pas, qu’il faudrait tenir encore quelques semaines en rationnant tout, en comptant chaque grain de haricot…Et en redoublant nos efforts pour chasser. Il est encore bien trop tôt pour planter, même les premiers radis : la terre est encore gelée. Mais dans chaque minute de clarté gagnée le soir, nous apprenons à espérer.

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