Mais il y a la carte et il y a le territoire. Ce sont deux choses très différentes. Dans ma précipitation, j’ai loupé le premier virage et j’ai filé tout droit. De la route d’argent, je me suis emmanchée sur la route des terres basses. J’étais pourtant sûre de ma mémoire. Mais c’est comme si des vents contraires, sous cet orage terrible, m’avaient poussée ailleurs. Vers un autre destin. Évidemment, j’ai couru, couru, longtemps, avec toute ma peur, pour échapper, d’abord, pour fuir, et puis pour trouver refuge. J’avais en tête ce que j’avais pu voir sur la carte : Morestel, l’église, la tour médiévale. Je me disais que l’iA devait protéger ces monuments remarquables et que je serai en sécurité.
J’ai en tête une route toute droite, sans difficulté. Mais je me retrouve devant des intersections, des anciennes routes dévorées par la végétation, devant des panneaux rendus illisibles par le temps et la pollution. Je ne suis plus sûre de moi. Je traverse des bois anciens et des nouveaux, des paysages que je n’avais pas envisagés. Je suis prise par la panique.
Au bout d’une demi-heure, je tombe sur une zone commerciale à l’abandon, l’enseigne d’un ancien Carrefour dont tous les R sont tombés « Ca e fou »…C’est fou ! Je ne ris pas. J’ai soudain la sensation que je m’éloigne et que je me perds. La nuit tombera, je n’aurai pas de lieu sûr, je risque encore de faire de mauvaises rencontres…Et puis je n’ai plus rien à manger.
Il faut que je reprenne mes esprits. S’il y a une zone commerciale, alors il doit y avoir un centre-ville, c’est une règle d’urbanisme basique. Je vais chercher. Je vais trouver. Même si me diriger dans un lieu inconnu, sans carte ni boussole, sans panneau, sans même des rues bien tracées, bien définies, c’est un peu comme avancer dans la jungle. Un enfer.
La zone est inhospitalière. On dirait même qu’elle a été abandonnée il y a plus longtemps. Après l’orage, tout semble sale et désolé. Après la petite zone commerciale sans âme, je tombe sur le cimetière. Un fatras de ronces encombre le portail, mais le mur d’enceinte est détruit à plusieurs endroits. Je me sens attirée par le lieu macabre. Les tombes ne sont plus que des enchevêtrements de pierres, de marbres et d’une végétation erratique et abondante. Des croix et des édifices menacent de s’effondrer partout et l’on ne distingue plus ni les allées, ni les contre-allées. Si la zone industrielle était froide, inanimée, il règne ici une atmosphère habitée. C’est étrange et c’est vivant. Paradoxal.
Et puis je reçois un coup sur la tête. Ça, je ne le saurai qu’en me réveillant, quelques heures plus tard, les idées floues et le crâne endolori.
Pour l’instant, je sombre. Je coule, je ne sais plus qui je suis, ni où je suis. Je suis noyée, entourée d’eau glaciale. Et tout devient irréel. Je suis dans du lait, du miel et du vin. J’ai faim, je rêve de nourriture, me dis-je. Normal. Tout me semble normal. Ma mère vient me parler, c’est normal : elle pose sur mon front ses mains apaisantes, elle me dit « Où est-ce que tu t’es encore fourrée, ma pauvre petite ? Qu’est-ce qui t’arrive ? Viens là, viens t’en dans mes bras, viens que je t’embrasse. Comme tu m’as manquée, comme je t’aime. » C’est doux, comme le miel, comme le lait et le vin qui viennent à mes lèvres. Je voudrais que ce temps dure toujours. Je lui dis, chante, chante pour moi comme quand j’étais enfant, donne-moi ta main, toi aussi, tu m’as manquée, ô combien, ô combien tu m’as manquée, maman. Et elle sourit de son sourire si doux, si tendre. Je pleure.
Mais elle disparaît. Vient alors à moi Kamy. Je lui dis, surprise « Vous, ici ? » elle m’explique alors que son retour s’est mal passé, que des bandits s’en étaient pris à elle, qu’elle était morte au bord du chemin, tout ça pour quelques fraises…Mon dieu que les hommes sont affamés. Elle est fantasque, même dans la mort. Et elle me fait promettre de revenir la chercher et de lui offrir une belle sépulture, sous les hortensias qui longent le muret du jardin de la cure. Je lui promets, et je pleure encore. Nous étions ensemble, ce matin, et voilà qu’elle est morte et que je ne suis pas bien loin d’elle, naviguant dans les Enfers et parlant aux morts.
C’est le défilé.
Je vois un opposant révolutionnaire du début de l’ère de l’iA : Antinumos, c’est ainsi qu’il se faisait appeler, est un homme au front bas et aux sourcils toujours froncés, qui avait entrepris, seul, au début des années 2030, de détruire tous les relais de 6G. Il avait été arrêté et jugé pour entrave au progrès et à la technologie, grand crime contre l’humanité. Il avait été assassiné dans sa cellule par un codétenu qui ne supportait pas d’être privé de téléphone portable.
L’ancien révolutionnaire est maître en ces lieux : il se promène les mains dans le dos en psalmodiant un « Je vous l’avais bien dit » narquois. Mais il n’en est pas plus vivant, pour autant. S’il erre sans but, il est aussi en même temps à un grand banquet et il trinque avec des dieux, avec d’illustres personnages. Il est héros autant que maudit.
Et puis en vrac, je revois des oncles et des tantes, des cousins, des cousines. C’est un peu ma vie qui redéfile à nouveau devant mes yeux ou sous mon crâne. J’ai de la peine, tour à tour, devant ces morts. Ils me voient et sont heureux, ils sourient. Ils me donnent des missions : aller sur leur tombe, se souvenir d’eux, embrasser tel ou telle qui seraient encore du monde des vivant. Ils savent que je vais m’en sortir. Les morts savent l’avenir.
J’aimerais les retenir. Et puis ils sont trop nombreux et soudain, j'ai peur de faire de mauvaises rencontres, parmi cette cohorte du passé. Des bourreaux, des dictateurs, des monstres.
C'est ainsi que la brume se dissipe, ainsi que la douleur, sur la nuque et sur les tempes revient et me réveille. J’ai du mal à émerger.
Quand j’ai tout à fait repris mes esprits, je n’ai qu’une seule idée : revenir sur mes pas pour offrir un enterrement digne à Kamy.

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