vendredi 13 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 14




 Je tente de me lever, je suis pressée de repartir…Et je rechute lourdement. Je suis ligotée. Je suis désormais dans une pièce…Ce que je vois ne me renseigne guère : des murs en pierre, des poutres au plafond, un grand lit sur lequel je suis attachée, de lourds rideaux de velours rouge aux fenêtres. Pour tout éclairage, un flambeau accroché au mur. La lueur vacillante sur les pierres brutes crée des jeux d’ombres et dessine des monstres qui s’évanouissent aussitôt. 

 Je me racle la gorge, je tente d’appeler…Ouh ! Ouh ! Il y quelqu’un ? Il n’y a personne. Le cauchemar recommence : suis-je à nouveau prisonnière de l’iA ? Et que puis-je faire d’autre, sinon dormir ? Alors je sombre à nouveau. Mais c’est un sommeil lourd et sans rêve, qui me saisit, un de ces assoupissements dû à la trop grande fatigue et à la faim qui fatigue beaucoup plus qu’il ne repose. Je me réveille en sursaut alors que le jour semble filtrer à travers les rideaux. 

C’est alors qu’un homme immense entre dans la pièce. Dans l’encadrure de la porte, il doit se courber un peu. Il porte un bandeau noir sur l’œil droit. Il me grogne « Comment tu t’appelles ? » Je ne sais pas pourquoi, je réponds « Le vent ». Il comprend Levan, en un seul mot et s’en satisfait. Il continue son petit questionnaire : « Que cherches-tu ? De la nourriture, comme tout le monde ? » 

Je ne peux pas nier que j’ai un petit creux. C’est bien naturel. Je réponds par une question, pour gagner du temps « Et vous, qui êtes-vous ? Quel est votre nom ? » 

Il me décline son identité avec plus de facilité que je n’aurais cru. « Franky Le Locle ». Je redouble de politesse et d’amabilité. Je suis très heureuse de vous rencontrer, enchantée, vraiment ! Il est si rare, en ces temps troublés de trouver l’hospitalité, je vous remercie de m’avoir proposé ce grand lit… 

Il est flatté, mais il me précise tout de même qu’il n’a pas mangé depuis très longtemps et que malgré la sympathie que je lui inspire, il faudra qu’il se résolve à me dévorer. 

Je sens bien se profiler le barbecue improvisé, si je ne trouve pas de solution. 

Je lui propose alors de bien vouloir me détacher, pour éviter que je ne développe un stress qui rendrait ma viande plus dure…Je ne sais pas d’où me vient cette idée qui me fait frissonner…Mais bizarrement, il semble acquiescer…Et il ajoute « Et il faudra aussi vous laver. » C’est étrange. Mais aussitôt libérer, il me conduit dans une grande salle de bains. Nous traversons quelques couloirs immenses, un salon très coquet, avec un piano, avec des meubles lourds, en bois massif. Je ne sais pas quel est cet endroit. Peut-être un ancien manoir, une résidence Relais & Châteaux… 

En passant dans une cuisine superbe, je me dis que dans les placards, il doit y avoir des bouteilles. Il faut que je fasse boire ce géant. 

Mais tout d’abord, à la douche. La salle de bain est à l’image de cette demeure : une baignoire immense, des carrelages délicats, des marbres d’Italie. 

 C’est un moment de délassement inespéré dans mon voyage. Franky a la pudeur de me laisser seule. 

L'eau chaude me permet de reprendre mes esprit : le plan de le faire boire me semble très compliqué. Je ne saurai pas m’y prendre…Il faut que je cherche autre chose. Une fois toute propre, prête à passer à la broche, je me dis qu’il ne faut pas que je baisse les bras : du tact, de la délicatesse, du savoir-faire… 

Alors me voilà enroulée dans une grande serviette de bain entrain de refaire Thétis caressant la barbe de Jupiter… 

Alors, dites-moi tout…Qui êtes-vous ? D’où venez vous et pourquoi ce bandeau sur votre œil ? 

L’homme est stupéfait qu’on s’intéresse à lui « Tu veux vraiment savoir par qui tu vas être mangée, c’est ça ? » 

Oui et à quelle sauce ! Comment en êtes-vous arrivé à n’avoir pas d’autres solutions ? Manger les gens, ce n’est pas très…humain… 

« Ah ! Ah ! Ah ! Tu n’en manges pas, toi, peut-être, de l’humain ? » 

Je suis estomaquée. Non, bien sûr que non ! Je suis révoltée ! Et il me demande, sans se démonter « Mais tu as passé les 20 dernières années dans une grotte, c’est ça ? » 

Je ne comprends pas. Il ajoute : « Me dis pas que tu ne manges pas cette saloperie de cellulose protéinée, quand tu n’as rien d’autres à te mettre sous la dent ? » 

Ben oui…Mais je ne comprends toujours pas. 

« Alors ma vieille, tu sais bien ! » ...mais je ne sais toujours pas ! 

 Je lui dis qu’effectivement, j’ai passé les 20 dernières années dans…le coma. 

Il ouvre tout grand son œil. « Merde, c’est vrai ? » 

Ben oui…Expliquez-moi, que je ne meurs pas idiote, en plus d’être rôtie ! 

« Eh ben, voyons, y’a eu le scandale de la cellulose, il y a bien…au moins 15 ans, maintenant…En fait, l’iA a réussi à nous faire avaler que c’était la molécule organique la plus abondante sur terre, la plus facile à produire, surtout avec tous nos déchets et tout…Il a fallu nous introduire les bons enzymes dans l’estomac, mais ça, c’était facile…Le truc, c’est qu’on s’est vite rendu compte que ça ne suffisait pas pour nous garder en vie ! On dépérissait, on maigrissait à vue d’œil, on n’avait plus d’énergie pour continuer à faire tourner l’iA. Alors ils ont changé la recette : ils ont ajouté des protéines…Et tu crois qu’elles viennent d’où, ces putains de protéines ? » 

Il ménage son effet, il me regarde en retenant son souffle. 

Je crois que j’étais verdâtre…A deux doigts de vomir… 

« Eh…eh…Tu commences à comprendre, hein… » 

Quelle idiote j’ai été…Une révélation pareille, c’est à vous détruire le cerveau, non ?

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