dimanche 15 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 15


 Maintenant, évidemment, c’est moi qui ai besoin de boire ! Alors comme ça, les protéines de la cellulose protéinée, ce sont des protéines humaines ? Mais quelle horreur ! 

Je demande à mon hôte s’il a de quoi boire, pour avaler cette nouvelle. Il me répond qu’il ne sait pas lire. Je ne comprends pas, une fois de plus. 

« Ben oui… » rétorque-t-il avec son grand air benêt. « J’ai 26 ans, moi. Je ne sais pas lire. » 

Bon. Encore une nouvelle à digérer. Et à comprendre… 

« Ah oui, c’est vrai, tu étais dans le coma. Ben c’est simple : c’est l’iA qui nous a servi d’école, ces dernières années, donc plus besoin de savoir lire, ou écrire, ou compter, ou quoi que ce soit. Si, il faut savoir parler, mais ça, ça va…On n’a pas besoin d’aller à l’école, c’est l’iA qui nous apprend avec des dessins animés, tout ça… » 

C’est pire que tout ce que j’aurais pu imaginer…mais je ne lâche pas mon obsession subite pour la boisson ! 

« Mais ça n’a aucun rapport avec le fait de boire ! » 

 Il bafouille : « Je…ben c’est simple, c’est dangereux, quoi ! Je peux pas boire des trucs dans des bouteilles sans savoir lire les étiquettes ! » 

Voilà la faille, alors… 

« Fais-moi confiance, alors, Franky. Moi, il me faut un remontant et je maîtrise bien la lecture. Je te raconterai : en fait, j’ai 90 ans… » 

 Sa mâchoire se décroche… « Ben vous les faites pas, Madame…Vous devez être sacrément duraille. Va falloir que je vous fasse bouillir un moment…sauf votre respect, m’dame… » 

La recette a bien le temps d'attendre, je l'entraîne à la recherche d’un peu d’alcool pour fêter tout ça. Dans un grand bahut en bois massif et aux portes ornées de rosaces, nous trouvons des liqueurs aux étiquettes artisanales : « Prune (Savoie) 1992 », « Calva de Philippe – 2002 », « Vieux Marc de Claudius – 1999 ». Ce ne sont plus que de vieux tord-boyaux, sans doute, mais cela fera l’affaire. 

Franky se méfie tout de même un peu. Il renifle. Il trempe des lèvres timides, il me regarde et attend que je boive en premier. Alors j’y vais franco. J’ai choisi la prune, en me disant que ce serait peut-être plus…fruité. C’est fort, c’est chaud, ça brûle le gosier. C’est ce qu’il me fallait. 

Franky me demande ce que c’est. 

« De l’alcool ! » 

Et là, il recrache. 

« On n’a pas le droit de boire ça ! » 

Qui ça, on ? « Ben…l’iA nous interdit. C’est dans toutes les religions, d’ailleurs, c’est un interdit total ! »

 Logique : on peut manger de l’humain, mais on ne peut pas boire d’alcool ! C’est un fonctionnement bien absurde, qui a tout de celui d’une secte. 

Il faut donc que j’arrive à le convaincre que c’est une expérience intéressante, que les êtres humains, à travers les siècles ont toujours fabriqué de l’alcool, qu’ils en ont bu, qu’ils ont eu la vie sauve grâce à cela, que c’est un désinfectant, que cela a permis de tuer les bactéries, d’assainir l’eau…Et de dissoudre, souvent, les ennuis. Que l’effet se dissipe, rapidement, que cela ne fait pas de mal, que c’est une culture, que le goût est délicieux, que la sensation est incroyable, qu’il faut se laisser tenter, qu’ici, il ne risque rien, qu’il est seul avec moi et qu’un grand gaillard comme lui ne prend pas de risque en buvant quelques verres… 

Bref, je l’amadoue. Je le charme. 

Il me dit… 

« Levan, tu me tentes…Tu m’assures que je ne risque rien ? » 

Je te jure ! Alors il boit une première rasade. Il tousse, il éternue, il ne comprend pas. « C’est du feu ! » 

La première fois, oui, mais on s’habitue et on apprécie avec le temps. 

 Il réessaie. Il avale un verre entier. Il se détend. Et il rit. Je ris avec lui. L’ivresse arrive très vite. La vieille prune est très forte, sûrement 45°…et il n’a pas l’habitude du tout. Il a fini la bouteille. Je l’ai accompagné avec raison, juste ce qu’il faut pour me donner la force de le ligoter quand il s’effondre enfin. Je tourne son bandeau sur son autre œil. Quand il se réveillera, il pensera qu’il est devenu aveugle. Et il aura une gueule de bois terrible. 

 Avant de partir, je fouille la maison de fond en comble pour trouver quelque chose à manger. Dans les placards, un paquet de coquillettes…Et la bouteille de vieux marc. 

Je franchis la porte et j’entends grogner derrière moi. Franky est en train de se réveiller…

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