Après une telle nuit, un tel confort, j’étais une autre femme. Une femme de 20 ans, prête à tout pour comprendre le monde, faute de le sauver. Pourquoi l’iA a pris le pouvoir ? Quel est l’intérêt d’une telle folie ? D’une telle absurdie ?
J’ai rendez-vous à nouveau avec le Président. Avec UN Président, devrai-je dire…Je sais déjà que je n’en tirerai pas grand-chose. Je vais juste essayer de soutirer le plus d’informations possible de ce que je verrai. J’espère juste que ce que je vois est une version de la réalité, faute d’être la vérité totale !
Je me retrouve donc à nouveau transportée comme par magie dans un vaisseau taxi très confortable, très silencieux, très blanc. Nous passons près d’un grand immeuble emblématique de la capitale des Gaules. Je me souviens. Le Crayon, c’est ainsi qu’on le nommait, à cause de sa forme caractéristique. Il se dresse intact, flamboyant, phallique.
Mais nous ne nous arrêtons pas là.
Le suppositoire volant avance encore un peu, entre les buildings et sa course s’arrête devant un immense bâtiment de verre et d’acier : la fameuse Gomme…Autrefois, c’était la tour d’une grande banque. C’est aujourd’hui un lieu de pouvoir. Un drone m’accueille, comme toujours, et me guide vers un immense ascenseur panoramique. Je m’élève au-dessus de la ville morte. En bas, les anciennes halles lyonnaises, le temple de la gastronomie lyonnaise, autrefois classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, tombent en ruines. Le monde nouveau a décidé de protéger les églises et de laisser tomber l’art de bien manger. Cela semble fou.
J’ai aimé cette vue incroyable sur une ville où la verdure commençait à reprendre le dessus. Le soleil de juillet faisait des éclats sur les vitres des immeubles du quartier de la gare de la Part-Dieu. Sur l’horizon d’azur se détachaient les Alpes, très nettement. L’air avait gagné en pureté, ces dernières années.
En arrivant au sommet, encore éblouie par les lumières de la ville, je retrouve la cheffe pète-sec derrière un bureau sur lequel flotte un écran. Elle est vêtue d’un costume d’homme trop large pour elle. Elle me regarde sans vraiment me voir, par-dessus ses lunettes. Comme si j’étais transparente. Mécanique, elle énonce dans un sourire froid « Le Président va vous recevoir. » Puis elle s’absorbe à nouveau dans la lecture de quelque chose sur le plasma qui s’élève devant elle.
La porte du bureau présidentiel s’entrebâille. Les drones-secrétaires volettent toujours autour de moi, me proposant un café, de me débarrasser de ma veste, me demandant si je vais bien. Des petits anges gracieux, mais vigilants. Je ne veux rien. Mais l’évocation d’un « café » réveille en moi de très anciens souvenirs. Depuis quand n’ai-je pas bu de café ? La planète a donc encore quelques producteurs de café ? Comment est-ce possible, alors que l’agriculture semble à l’arrêt partout ?
Le Président a le même regard un peu vide que sa cheffe de cabinet. Il me regarde sans me voir, pendant de longues secondes. Et puis comme s’il se reconnectait, il me regarde et éclate de rire.
« Toutes vos questions posent de sérieux problèmes à mes drones secrétaires : regardez-les s’agiter…Je crois même que celui de droite est prêt à démissionner ! Vous voulez tout savoir, ma parole ! Alors pour le café, oui, certains ont la chance d’en avoir encore. Certains peuvent…Non, je ne peux pas répondre à tout ! Vous mettez les serveurs en carafe, ma petite dame. Vous et vos idées de ne pas obéir à l’iA ! Oui, vous êtes fascinante et tout le monde a suivi votre périple ! Oui, vous voulez tout comprendre, tout contrôler ! Oui, vous êtes utile au système, mais attention ! Ne prenez pas la grosse tête ! Cela pourrait vous la faire perdre ! »
Cet homme ne me semble pas tellement sain d’esprit. Je n’arrive plus à capter son regard. Je ne sais pas à qui il parle ou à qui il répond. J’ai l’impression qu’il sait ce que je pense, mes questionnements, mais il est aussi en train de délirer.
Et soudain, la situation empire. J’ai l’impression qu’une fureur aveugle le prend ! Comme la reine de cœur dans Alice…Il se met soudain à hurler : « Pourquoi n’avez-vous pas obéi ? Pourquoi n’êtes-vous pas resté avec Nicolas ! C’est ce que l’iA a dit ! Il faut obéir à la GIM ! Si vous n’obéissez pas, vous serez…décapitée ! »
Est-ce que c’est une blague ? Je ne sais plus sur quel pied danser. Le vieillard est sénile, c’est sûr…Son monologue se poursuit « J’ai le pouvoir, c’est moi qui fais tourner les planètes ! C’est moi qui décide de la vie et de la mort ! Je suis le prince et ma décision va tomber ! »
Les drones se terrent aux coins de la pièce.
Il faut que je m’évade, d’une manière ou d’une autre. Le vieux ne semble plus vraiment s’adresser à moi, il vitupère, il agonit, il tempête autant que possible. La porte est toujours entrouverte. Je recule doucement et je prends la fuite. Le bureau de la cheffe de cabinet s’est refermé pudiquement au son des insultes fusant de l’antre présidentiel. La furie continue alors que j’appuie frénétiquement sur le bouton de l’ascenseur. Je ne suis restée là que trop longtemps. Il faut que je retrouve mon groupe de jeunes révolutionnaires ! Ils ont raison…Il faut préparer un attentat…







