vendredi 6 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 7


 Après une telle nuit, un tel confort, j’étais une autre femme. Une femme de 20 ans, prête à tout pour comprendre le monde, faute de le sauver. Pourquoi l’iA a pris le pouvoir ? Quel est l’intérêt d’une telle folie ? D’une telle absurdie ? 

J’ai rendez-vous à nouveau avec le Président. Avec UN Président, devrai-je dire…Je sais déjà que je n’en tirerai pas grand-chose. Je vais juste essayer de soutirer le plus d’informations possible de ce que je verrai. J’espère juste que ce que je vois est une version de la réalité, faute d’être la vérité totale ! 

Je me retrouve donc à nouveau transportée comme par magie dans un vaisseau taxi très confortable, très silencieux, très blanc. Nous passons près d’un grand immeuble emblématique de la capitale des Gaules. Je me souviens. Le Crayon, c’est ainsi qu’on le nommait, à cause de sa forme caractéristique. Il se dresse intact, flamboyant, phallique. 

 Mais nous ne nous arrêtons pas là. 

Le suppositoire volant avance encore un peu, entre les buildings et sa course s’arrête devant un immense bâtiment de verre et d’acier : la fameuse Gomme…Autrefois, c’était la tour d’une grande banque. C’est aujourd’hui un lieu de pouvoir. Un drone m’accueille, comme toujours, et me guide vers un immense ascenseur panoramique. Je m’élève au-dessus de la ville morte. En bas, les anciennes halles lyonnaises, le temple de la gastronomie lyonnaise, autrefois classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, tombent en ruines. Le monde nouveau a décidé de protéger les églises et de laisser tomber l’art de bien manger. Cela semble fou. 

J’ai aimé cette vue incroyable sur une ville où la verdure commençait à reprendre le dessus. Le soleil de juillet faisait des éclats sur les vitres des immeubles du quartier de la gare de la Part-Dieu. Sur l’horizon d’azur se détachaient les Alpes, très nettement. L’air avait gagné en pureté, ces dernières années. 

En arrivant au sommet, encore éblouie par les lumières de la ville, je retrouve la cheffe pète-sec derrière un bureau sur lequel flotte un écran. Elle est vêtue d’un costume d’homme trop large pour elle. Elle me regarde sans vraiment me voir, par-dessus ses lunettes. Comme si j’étais transparente. Mécanique, elle énonce dans un sourire froid « Le Président va vous recevoir. » Puis elle s’absorbe à nouveau dans la lecture de quelque chose sur le plasma qui s’élève devant elle. 

La porte du bureau présidentiel s’entrebâille. Les drones-secrétaires volettent toujours autour de moi, me proposant un café, de me débarrasser de ma veste, me demandant si je vais bien. Des petits anges gracieux, mais vigilants. Je ne veux rien. Mais l’évocation d’un « café » réveille en moi de très anciens souvenirs. Depuis quand n’ai-je pas bu de café ? La planète a donc encore quelques producteurs de café ? Comment est-ce possible, alors que l’agriculture semble à l’arrêt partout ? 

 Le Président a le même regard un peu vide que sa cheffe de cabinet. Il me regarde sans me voir, pendant de longues secondes. Et puis comme s’il se reconnectait, il me regarde et éclate de rire. 

« Toutes vos questions posent de sérieux problèmes à mes drones secrétaires : regardez-les s’agiter…Je crois même que celui de droite est prêt à démissionner ! Vous voulez tout savoir, ma parole ! Alors pour le café, oui, certains ont la chance d’en avoir encore. Certains peuvent…Non, je ne peux pas répondre à tout ! Vous mettez les serveurs en carafe, ma petite dame. Vous et vos idées de ne pas obéir à l’iA ! Oui, vous êtes fascinante et tout le monde a suivi votre périple ! Oui, vous voulez tout comprendre, tout contrôler ! Oui, vous êtes utile au système, mais attention ! Ne prenez pas la grosse tête ! Cela pourrait vous la faire perdre ! » 

Cet homme ne me semble pas tellement sain d’esprit. Je n’arrive plus à capter son regard. Je ne sais pas à qui il parle ou à qui il répond. J’ai l’impression qu’il sait ce que je pense, mes questionnements, mais il est aussi en train de délirer. 

Et soudain, la situation empire. J’ai l’impression qu’une fureur aveugle le prend ! Comme la reine de cœur dans Alice…Il se met soudain à hurler : « Pourquoi n’avez-vous pas obéi ? Pourquoi n’êtes-vous pas resté avec Nicolas ! C’est ce que l’iA a dit ! Il faut obéir à la GIM ! Si vous n’obéissez pas, vous serez…décapitée ! » 

Est-ce que c’est une blague ? Je ne sais plus sur quel pied danser. Le vieillard est sénile, c’est sûr…Son monologue se poursuit « J’ai le pouvoir, c’est moi qui fais tourner les planètes ! C’est moi qui décide de la vie et de la mort ! Je suis le prince et ma décision va tomber ! » 

Les drones se terrent aux coins de la pièce. 

Il faut que je m’évade, d’une manière ou d’une autre. Le vieux ne semble plus vraiment s’adresser à moi, il vitupère, il agonit, il tempête autant que possible. La porte est toujours entrouverte. Je recule doucement et je prends la fuite. Le bureau de la cheffe de cabinet s’est refermé pudiquement au son des insultes fusant de l’antre présidentiel. La furie continue alors que j’appuie frénétiquement sur le bouton de l’ascenseur. Je ne suis restée là que trop longtemps. Il faut que je retrouve mon groupe de jeunes révolutionnaires ! Ils ont raison…Il faut préparer un attentat…

mercredi 4 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 6


 Ils m’ont capturé pour deux raisons : je suis celle qui a survécu à un périple, qui visiblement a été suivie par tout le monde. J’ai été filmée à mon insu, durant tout mon voyage à travers le pays. Je suis une star sans même le savoir ! 

La deuxième raison, c’est que je dois revoir le Président et ils veulent organiser un…attentat ? 

C’est de la folie. Il faut faire autrement, il faut infiltrer ce monde…J’essaie d’argumenter. Est-ce que la violence est la seule solution ? Est-ce qu’on ne peut pas être plus cheval de Troie qu’Achille en mode baston ? 

Ils ne comprennent pas ce que je raconte. Je me rends compte de leur jeunesse soudain : la plupart ne sait pas lire. Alors mes références à la Guerre de Troie leur passent au-dessus de la tête. Il faut que je sois plus simple. Mais je lis leur peur sur leurs visages presque juvéniles. Ils n’ont connu que la maigre nourriture. Ils sont mus par une faim ontologique. Ils veulent vivre, ils sont prêts à se battre. 

Mais pour ça, il faut des armes, il faut avoir des moyens, faire des plans. Ils me paraissent si naïfs et si démunis. Dans le fond, cela m’étonne qu’ils aient pu installer des pares-feux et des boucliers numériques. 

 « Vous êtes sûrs… » 

C’est à ce moment là qu’un drone brise une vitre et entre dans la pièce. Non : leur technologie n’était pas au point. Il faut fuir ! Ou alors, il faut que je me laisse attraper. En un quart de seconde, je comprends que mon intérêt est d’infiltrer le pouvoir, de retourner voir ce président fantoche devant sa réalité virtuelle, ce vieux bonhomme déconnecté du monde réel, qui tourne en boucle sur les mêmes images fausses du monde en croyant que le monde tourne grâce à lui. Il faut que je comprenne plus précisément les rouages : qui détient vraiment le pouvoir ? Le Président et sa cheffe de cabinet ? Qui est au-dessus, au niveau européen et mondial ? 

Les jeunes ont pris la tangente et je me retrouve aux mains de l’iA. 

Je me retrouve dans un nouveau taxi et je rentre finalement dans l’hôtel qui m’était destiné dès le début. 

 La chambre est confortable, aseptisée, blanche, du sol au plafond, en passant par le lit et les meubles. Je profite de la douche. Le frigo est plein de cocktails protéinés et de friandises très délicates en ouate de cellulose. C’est du nuage, par rapport à ce que mangent les pauvres révolutionnaires que je viens de quitter. Dans le bac à légumes, il y a même une pêche. Un vrai fruit que je dévore avec gourmandise, consciente du luxe que cela représente. 

Un écran me suit partout en diffusant en permanence une sorte de journal télévisé. Des pubs sont énoncées en permanence par une voix sans âme : « La Grande Intelligence Mondiale annonce de nouvelles mesures sociales : des tonnes de nourriture nourrissante vont être fournies. Rendez-vous dans vos magasins GIM ! GIM est là pour vous et le monde est plus juste, plus solidaire et plus intelligent. Ne vous souciez de rien et suivez les consignes ! Respectez le couvre-feu et la sécurité sera assurée. Vous n’avez plus à penser, vous avez à vivre ! En échange de vos micro-tâches, la GIM vous assure la nourriture nourrissante et la sécurité… » 

Et ça n’en finissait pas. C’était abrutissant. Mais je comprenais un peu mieux dans quel monde j’étais tombé. Qu’est-ce que c’est ces micro-tâches ? En quoi cela consiste-t-il ? Quelle est la contrepartie pour la sécurité et la cellulose protéinée ? Je demande, « Dis-moi, Maître GIM (blague d’un autre temps), qu’est-ce que c’est, les micro-tâches ? » GIM me répond qu’il s’agit du travail que les humains doivent faire pour l’iA. Pour nourrir l’iA en contrepartie d’une nourriture terrestre. Le plus souvent, il suffit de passer ses journées en cliquant sur des images, à répondre à des questions faciles, par oui ou non, rouge ou vert…Il suffit de former des carrés avec des petites billes de couleur, ou de ranger des triangles dans des boites rectangulaires…Des petits jeux. Mais en fait, il s’agit de programmation déguisée, cela permet à l’iA de continuer à apprendre des comportements humains, des réactions face à des micro-problèmes. 

Cela ne me dit pas comment les gens vivent concrètement, dans ces villes surpeuplées, en théorie. Pour l’instant, dans les vieux quartiers de Lyon, je n’ai pas vu grand monde. Or, il devrait y avoir des millions d’humains dans les villes…Où sont-ils ? 

L’iA me répond que les humains vivent majoritairement dans les anciens quartiers à l’extérieur des villes. Seul quelques dignitaires vivent dans les centres historiques, qui sont surveillés, protégés, restaurés comme tous les monuments importants, les églises… 

C’est une information que je garde dans le coin de ma tête avant de tomber de sommeil dans ce lit incroyablement moelleux.

jeudi 26 février 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 5

 


C’est une rétrospective historique. Un documentaire, réalisé juste pour moi. « Vous avez été conservée en 2069. Voilà ce qui s’est passé entre temps. » Je m’enfonce dans ma chaise. J’ai hâte de découvrir enfin ce qui se passe. 

Le film décrit l’accélération de tout ce qui était déjà en place depuis les années 30 : l’installation d’une dictature ne se fait jamais d’un seul coup. On s’habitue, on concède, on accepte, on plie lentement. Certains en payent le prix, durement. Le film évoque la mort terrible de ceux qui voulaient fuir ailleurs que dans les grandes villes désignées. Ce sont les morts que j’ai vus dans les voitures, avant le pont détruit sur le Rhône. Ceux qui ne prenaient pas la direction de Lyon étaient immédiatement électrocutés. Cela me glace d’effroi. 

Mais ce n’est pas tout. Le Gouvernement mondial est un gouvernement fantoche, comme le président que j’ai rencontré dans son bureau : il croit voir le monde, mais il ne voit rien que l’image du monde et il pense que les gens sont ses sujets. Le vrai gouvernement est bien plus puissant. Il est éloigné, effrayant et désincarné. Ses milliards de bras armés sont les drones qui volent, partout. 

Bref, il n’y a rien que je ne sache déjà. Mais quelle est l’idéologie ? Quels sont les peurs ? Que n’a-t-on pas le droit de faire ou de dire ? Qui sont les minorités persécutées ? Qui sont les salauds ? Qui sont les victimes ? 

Le documentaire m’explique que l’humanité a baissé de moitié par rapport à l’an 2000…Ce qui fait que nous devons être 3,5 milliards à la louche. Le film devient militant et plaide que les ressources terrestres pourraient être largement suffisantes pour tout le monde, pour qu’on puisse espérer mieux que de la cellulose protéinée. La nostalgie a dû gagner le réalisateur : on voit tout à coup des images d’archives de pizzas, de bavette à l’échalote saignante, de frites dorées… 

J’ai faim. 

Mes kidnappeurs sont des gens adorables, mais ils n’ont rien d’autre que cette saloperie de carton à mâchouiller. 

Ils m’expliquent qu’ils font partie de la Résistance, qu’ils agissent dans l’ombre pour le retour de la liberté et de la nourriture. C’est cela qui est au cœur de tout : ceux qui essayent de s’échapper du système meurent de faim. J’ai pu le constater quand je me suis enfuie. Ils pensent que le monde deviendra stérile si tout le monde continue de manger de la cellulose. 

 Je ne sais pas si ce raisonnement est scientifique. Je ne sais pas si des expériences prouvent ce que me racontent ces gens. 

Ils me disent qu’ils sont persécutés, qu’ils ont peur, qu’ils se cachent. Ils sont les Résistants de l’intérieur. Ils essayent d’échapper aux drones. Ils changent de place, tout le temps. 

Là, dans l’appartement, ils ont allumé des pares-feux, des systèmes complexes, des boucliers numériques pour être invisibles. Ils ne sont pas sûrs que ça marche. 

Je les sens fébriles, fragiles. Ils n’arrivent pas à me raconter simplement ce qu’ils vivent. Mais je perçois leur détresse, leur faim, leur besoin de justice. Et ils voient en moi quelque chose que je ne suis pas : une sorte de sauveur, de Messie. 

C’est beaucoup, pour moi…Mais le Président veut me revoir.

mercredi 25 février 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 4


 Je dois découvrir l’envers du décor, là où sont vraiment les gens ? Pourquoi le serveur a-t-il eu si peur ? Pourquoi le monde semble en papier glacé ? On dirait le décor d’une vieille sitcom rose bonbon. 

Je suis désormais dans les toilettes. C’est l’endroit idéal pour faire le point. J’ai deux solutions : m’en remettre à mon destin, me laisser aller à ce qui m’est promis, un hôtel confortable et une nouvelle entrevue avec le Président. Ou bien le danger, le risque de me faire reprendre, l’arnaque de penser que je m’aventure, même si tout est orchestrer. Je ne sais plus à dans quelle matriochka de réalité je suis enfermée, à quel point je ne suis pas dans le monde réel. 

Au-dessus de la cuvette des toilettes, il y a une petite fenêtre, qui donne sur une arrière-cour. Comme par hasard ! C’est presque trop beau pour être vrai : c’est comme dans un roman. En sautant par cette fenêtre, je ne trahirais pas le scénario prévu pour moi…Alors je saute ! 

Personne n’est en vue. Les pavés sont sales et les pigeons ont l’air d’avoir élu domicile dans cette ruelle. Je file, derrière des immeubles noircis de pollutions, des cours pleines de détritus, des parkings pleins d’épaves de voitures déglinguées. Impossible de se débarrasser de ces millions de cadavres automobiles après la fin du pétrole. Certaines ont échoué là. Je lève les yeux vers les fenêtres des blocs sales et des maisons de ville hors d’âge. Il y a sans doute des regards derrière les vitres. Des familles qui vivent là. Comment serait-ce possible autrement ? Je file, encore plus loin dans un dédale d’escaliers, de rues en pente, étroites et obscures. C’est sans aucun doute Lyon et ses traboules, même si ce n’est plus aussi touristique qu’avant. 

Monter le plus haut possible, voilà ce que je me dis. Tenter de rejoindre un sommet, pour voir ce que je peux voir. J’arrive sur une esplanade et je contemple la cité écrasée du soleil d’été, les lits des deux fleuves, presqu’à sec. Les passants ne me voient pas. J’ai à nouveau l’impression d’être entourée d’acteurs. 

Tout à coup, une porte s’ouvre et on m’attrape par la manche. On m’attire sous le porche d’un vieil immeuble. On me bâillonne d’une main autoritaire. On me glisse à l’oreille « Ne dis rien, on te veut du bien ! » 

 Une lourde porte s'ouvre et on m’entraîne à l’intérieur d’une cage d’escalier. 

Celui qui m’a attrapée est vif et précis. Il me pousse devant lui. Sans menace. Efficace. Je me retrouve dans un appartement sombre, la porte se referme derrière moi. 

« Ici, tu es tranquille » 

La voix se veut rassurante. Et je ne suis pas vraiment rassurée. Je suis passée du grand soleil à la nuit. Je suis aveuglée. 

« Nous savons qui tu es. Tout le monde sait qui tu es. Tu es la rebelle. Celle qui n’a pas obéi et qui a traversé le pays déserté pour nous rejoindre. Les drones t’ont suivie et ton périple a été regardé par tout le monde, sur tous les écrans aussi bien par les Féconds que par les Inféconds. Nous sommes les Féconds. Nous sommes de ton côté. » 

Je ne comprends rien, encore une fois. « Expliquez-moi ! Expliquez-moi tout ! Comment ce monde fonctionne ? Qui est le Président, qui sont les dirigeants de ce monde ? Et surtout comment les gens vivent ? Que s’est-il passé en 2084 ? » Mes questions sont si nombreuses… 

« Pas si vite. On va tenter de clarifier tout ça…Ce n’est pas si simple…mais tu es au bon endroit. Lyon est la capitale de la Résistance. » 

J’ai peur à nouveau. Il y a donc un état de guerre ? Une occupation ? Des collabos, des résistants ? Je veux comprendre ! Mais à nouveau, la voix apaisante de mon kidnappeur calme mes ardeurs. 

« Non. Avant toute chose, nous avons besoin de toi. » 

Tout le monde a besoin de moi. C’est infernal ! Lâchez-moi ! 

Non. On ne me lâche pas. Au contraire. On m’attache à une chaise. On me demande de me taire. Et on me diffuse un film.

mardi 24 février 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 3


 Dans une sorte de boîte volante autonome, j’ai pris mon envol. De tous mes yeux, j’ai essayé de décrypter ce qui se passait. 

Nous avons survolé une ville…L’ombre d’une ville, où erraient des âmes en peine. Du moins, c’est ce que j’imagine. Au moment où l’engin ralentit, nous sommes au-dessus d’une artère bondée de monde. Le soleil est haut, le ciel est bleu. C’est un été caniculaire en ville. Les gens se traînent. L’engin descend lentement et se rapproche d’un grand immeuble haussmannien. Je continue de penser que nous sommes à Paris. Ou Lyon…Impossible de voir Fourvière ou le Sacré Cœur. 

Au moment où nous touchons presque le sol, je n’ai qu’une envie : prendre la fuite et aller explorer par moi-même…Sans y croire, j’appuie sur le bouton de la portière. Et elle s’ouvre. Je saute immédiatement dans la rue et je me mets à courir. Je suis persuadée que je vais être rattrapée par l’iA, assommée et conservée dans une chambre d’hôtel jusqu’à une nouvelle rencontre avec le Président. 

Mais non. 

Je vais enfin pouvoir comprendre…Peut-être. Parce que si ça se trouve, je ne suis pas vraiment libre. Je ne suis peut-être qu’une marionnette, victime d’une orchestration qui m’échappe, alors que je pense m’échapper. 

Tant pis. Faisons mine d’organiser la liberté, malgré le fatum. Ce n’est rien d’autre que la condition humaine : je pars à nouveau à l’aventure, à la rencontre des autres. 

Tout ressemble à une ville « normale ». Des taxis volant nous survolent en silence, mais ce n’est pas tellement surprenant. Il y a des magasins, des cafés, des gens qui marchent, qui se croisent, qui se saluent ou qui s’ignorent, penchés sur des écrans, le nez en l’air. La mode du temps, visiblement, ce sont les vêtements fluos, très larges. Je n’ai pas un sou vaillant sur moi. Je ne peux pas me permettre de rentrer quelque part pour prendre un verre ou acheter quelque chose. J’observe. Je semble invisible, parmi la foule, anonyme parmi les autres. Je ne sais pas comment entrer en contact. Mes dernières expériences sont encore douloureuses : Nicolas le taiseux, qui me manque, Kamy, morte dévorée par des congénères, les zombies du pont, le géant borgne, le vieux Président et son assistante aux allures de robot…Je ne sais plus si je peux encore faire confiance aux autres humains. 

Et puis tout semble mis en scène. Rien n’est très naturel. J’ai vraiment l’impression d’être dans The Truman Show, ce vieux film dans lequel un homme est le seul à ne pas savoir que toute sa vie est un décor.

 Je confirme mon hypothèse en m’adressant à quelques passants. Je reçois le même « Bonjour » souriant mais indifférent. Aucune réaction ne me semble naturelle. Mais il faut que j’en ai le cœur net. J’entre dans une boutique à la façade rose bonbon, à l’enseigne alléchante de donut. On se croirait dans un décor de sitcom. Je fais mine de vouloir commander quelque chose. Je sens alors un moment de panique de la personne derrière le comptoir. Je ne suis pas censée avoir de l’argent, il n’était donc pas écrit dans le scénario que je voudrais acheter quelque chose. 

D’ailleurs, la panique est totale quand je pointe du doigt un donut dans la vitrine. Je n’insiste pas. Le donut est en plastique, le décor est peint. Derrière le comptoir, le commerçant est un jeune acteur qui me regarde, les sourcils en accent circonflexe, effrayé de ne pouvoir m’expliquer quoi que ce soit. Il est mignon, il fait de son mieux. C’est un grand brun frisé au sourire chaleureux. Mais il a peur. 

Alors, je demande si le magasin a des toilettes et l’acteur se remet à sourire. Il sait répondre à cela. Il me conduit à l’arrière. Lorsque nous sommes isolés, je glisse à son oreille la question qui me brûle les lèvres « Rien n’est vrai, n’est-ce pas ? On vous oblige à jouer le jeu ? » 

Il est effrayé à nouveau. Il tremble un petit « oui » et fait demi-tour en me laissant devant les toilettes. 

Il faut que je m’échappe encore, alors.

lundi 23 février 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 2


 Je franchis une lourde porte. La cheffe de cabinet s’efface et disparaît. Je suis d’abord happée par les immenses baies vitrées qui offrent une vue splendide sur une ville ensoleillée. J’essaie de reconnaître les édifices, le relief, les rues…Je cherche des indices. Il me semble apercevoir, au loin, la cathédrale Notre Dame. On est à Paris. Mais subitement, le paysage change et mes sens sont bouleversés : pas de doutes, nous sommes à New York, les taxis jaunes, Central Park, les buildings sont là, imposant leur musique si particulière de klaxons et de sirènes hurlantes. 

 J’hallucine. Puis je comprends que la baie vitrée est juste un banal écran qui diffuse ce qu’on veut bien y voir. Je ne sais toujours pas où je suis. 

 Revenons dans le bureau. Immense, lumineux, froid. A ma droite, une grande table de réunion, entourée d’une vingtaine de chaises blanches au design aigu. Face à moi, un grand bureau brillant et vide. Aux murs, des œuvres d’art sans âme : des monochromes aux tons pastel, apportant des touches un peu moins blanches au décor quasi chirurgical. Cela ne suffit pas pour réchauffer l’atmosphère. L’endroit est étouffant à force d’être glacial. 

Derrière le bureau, un grand fauteuil me tourne le dos. Je suppose que le Président est assis dessus, mais je ne le vois pas. Le siège est imposant, en cuir blanc, aux accoudoirs dorés. 

 J’hésite à me signaler, à briser le silence, à forcer l’homme à faire pivoter son trône. 

Le décor a encore changé : nous sommes désormais devant le Kremlin enneigé. Des passants emmitouflés déambulent sur les quais de la Moskova, comme si on y était. Je profite de la vue. 

Les seules choses qui bougent, dans la pièce, en plus du paysage, ce sont deux drones, qui bourdonnent gentiment à quelques centimètres de ma tête. 

J’ai l’impression d’être scannée, scrutée et surtout, surveillée : j’ai deux drones sur les tempes, prêts à dégainer. 

Une voix s’élève alors du fauteuil. Une voix enrouée, mais enjouée. Une voix âgée, mais souriante. « Venez, venez, n’ayez pas peur…Les drones sont juste…comment dire…Mes secrétaires particulières, en quelque sorte. Mais nous sommes entre nous. » 

 Je ne fais qu’un pas, toujours un peu impressionnée, toujours interloquée. 

La voix continue de monologuer : « Je ne peux pas détacher mes yeux du monde : vous savez, ces images sont en direct ! Elles montrent un monde apaisé, libre et beau ! J’en suis fier. C’est comme ça que doit être le monde. Allez, venez, venez à mes côtés, très chère ! Contemplons ensemble le monde tourner ! Ah ! Le soleil va se lever à Rio de Janeiro ! » 

Et nous voilà tous les deux, face à un mur d’images irréalistes en 8K. Je suis sidérée, fascinée. L’homme ne me parle pas vraiment. Il garde les yeux sur l’écran, satisfait de lui-même. 

J’ose me racler la gorge…Alors il tourne enfin la tête vers moi. 

C’est un petit vieux sans rides et rabougri dans son grand fauteuil blanc, dans son costume blanc trop large. J’ai 90 ans et une apparence de 20 ans. Quel âge peut-il bien avoir ? Ses traits sont retouchés, piqué d’acide hyaluronique, son visage est couvert de cosmétiques ne permettant pas de distinguer vraiment sa peau. Ses yeux bleus percent cette face irréelle. Une lueur enfantine anime ce regard et se perd souvent dans le vide. 

« Vous voyez, moi qui fais partie de l’organisation mondiale, je peux le dire : nous faisons du bon travail ! » 

Évidemment, moi qui viens du dehors, je ne suis pas tellement d’accord. Mais je n’ai rien vu, encore, et peut-être que dans les villes, tout se passe bien ! Je suis là pour lui demander, d’ailleurs…alors je me lance. 

« Justement, j’ai demandé à vous rencontrer pour comprendre. Comment le monde est-il organisé ? Vous en êtes le Président, c’est cela ? » 

Il se redresse sur sa chaise, il bombe un peu un torse pas vraiment impressionnant, et il me répond sur un ton plein de componction, et faussement modeste « Je fais partie de l’Organisation. J’en suis le premier responsable en France et j’ai une place prépondérante en Europe. Nous avons eu la chance de diriger le continent, il y a quelques années, oui. Je tiens une place importante. Mais que voulez-vous comprendre ? »

 « Comment la société est-elle organisée ? Quelles sont les orientations politiques de l’Organisation ? Comment les villes choisies fonctionnent-elles ? Je viens de traverser un peu la campagne et j’ai constaté que… » 

Il me coupe la parole « Ce que vous avez vu durant votre périple, c’est l’écume qui se forme sur la marmite quand le pot-au-feu commence à bouillir. Vous me demandez de parler politique…Je sais…Je sais beaucoup de choses sur vous : vous avez été endormie et ponctionnée par l’iA pendant 20 ans. Je sais tout de vous. J’ai lu votre dossier avant de vous rencontrer. Eh bien, pendant vos 20 ans de sommeil, sachez que le monde a changé. La politique ne se conçoit plus du tout de la même manière : les idéologies sont mortes, définitivement ! Nous ne sommes plus au XXe siècle, Dieu merci ! » 

« Alors…C’est l’iA qui… » 

« L’iA nous aide, oui. Elle est là pour nous donner la direction. » 

Ses yeux se sont à nouveau perdus dans la contemplation d’une vue superbe sur l’opéra de Sydney dans le soleil couchant. 

 « Mais ce n’est pas la réalité, ce que vous voyez là ! » 

Les drones se sont activés, et la cheffe de cabinet a passé son visage anguleux dans l’encadrure de la porte en miaulant « Votre rendez-vous suivant est là. » 

Le Président m’a regardée en clignant délicatement les yeux, un peu ébloui, un peu perdu et il m’a dit : « Je souhaite que nous nous revoyions. Demandez à ma cheffe de cabinet d’organiser cela. » 

Je suis sortie, en prononçant un vague merci, mais consciente que je n’avais aucune réponse à mes interrogations, et avec la sensation que tout cela était une mascarade. Du cinéma. J’ai été raccompagnée par les drones jusqu’à ce drôle de transport. Par leurs voix mécaniques, j’ai compris que j’allais être conduite à une sorte d’hôtel dans une grande ville. 

Peut-être que par la vitre de ce taxi particulier, j’allais pouvoir saisir un petit bout du vrai monde…

dimanche 22 février 2026

Il n'y a rien - Saison 4 - Le Pouvoir - Épisode 1


 Avant d'entrer dans le bureau, j’essaye de faire le point sur la situation. Sur ce dont je me souviens de la politique, de la géopolitique et tout ce bazar du XXIe siècle…J’ai eu une vie chaotique et j’ai passé 20 ans dans un coma forcé. Cela n’aide pas. Mais reprenons : au début du siècle, le monde était plutôt bien organisé entre les démocraties libérales capitalistes, les pays communistes capitalistes et les pays pauvres, capitalistes aussi. Tout le monde trouvait son compte dans le capitalisme décomplexé : tant qu’on peut vendre, tout va bien. Et puis tout s’est déréglé quand le capitalisme s’est emballé et que les riches sont devenus de plus en plus riches tandis que les pauvres étaient de plus en plus nombreux, de plus en plus manipulables, de plus en plus drogués. Alcool, jeux, écrans, maladies mentales...

Au cœur des années 2030, après le deuxième mandat de Trump, qui a banalisé les démocraties illibérales, le capitalisme est devenu une sorte d’oxymore : on voulait produire plus chacun chez soi pour vendre aux autres, sans accepter les produits des autres. 

 Oui, c’est ce qui s’est passé : Make America Great Again, Make China Great Again, Make Russia Great Again, tous les uns contre les autres. Et l’Europe a été obligée de rentrer dans la danse, elle aussi : MEGA. Ainsi que les pays du sud. Chacun ses coutumes, chacun ses frontières, chacun ses taxes frontalières, tous les uns contre les autres. 

Le capitalisme était perdant. Au cours des années 2040, les conflits était constants, les multimilliardaires lâchaient les politiques, les politiques étaient de plus en plus extrémistes. La pauvreté était insoutenable pour les trois quarts de la population. 

Évidemment, comme les scientifiques – que plus personnes n’écoutaient depuis les années 2020 – l’avaient prédit, les dérèglements climatiques se sont accélérés : montée des eaux, sécheresses, tornades, grands feux de forêt…L’agriculture intensive ne fonctionnait plus, des années de pesticides et d’intrants avaient épuisé les terres arables, les conditions environnementales ne permettaient plus de faire des cultures telles qu’on les avait inventées depuis la fin du XXe siècle. Les gens mourraient de faim. 

C’est à la fin des années 40 qu’on a donc généralisé la cellulose protéinée, sous l’impulsion d’une idée tout droit sortie de l’iA : implants d’enzymes dans l’estomac pour tout le monde, recyclage des milliards de tonnes de déchets textiles, papier et cartons, produites par des décennies de capitalisme…et protéines humaines, j’en avais pris conscience il y a peu de temps. 

Il faut dire que les gens mourraient beaucoup. 

La démographie mondiale a continué de s’effondrer. Les complotistes imaginaient que c’était une volonté des touts puissants. C’était juste la conséquence de tous les facteurs environnementaux et sociaux de ces terribles années. L’éducation et la santé n’étaient plus les priorités des gouvernements illibéraux. Bien au contraire. Maintenir l’ignorance des peuples était un moyen commode d’asservissement. Et faire payer très cher pour la santé permettait de constituer des castes, des privilèges… 

Ma vision est partielle, partiale...J'ai eu la chance d'être vaguement épargnée, navigant à vue dans une carrière professionnelle décousue, reine de la débrouille, capable de m'adapter... 

Mais après mes 20 ans de sommeil, comment cela peut-il avoir tourné ? Je ne me fais aucune illusion. Si j’ai bien compris, une sorte de technocratie mondiale illibérale a pris le pouvoir : l’iA dirige le monde. On a cédé à l’idée que la technologie nous sauverait… 

Je n’en sais pas plus et c’est pour cela que je suis là. Au moment de rentrer dans le bureau où je vais être reçue, je ne m’attends à rien. 

J’ai été accueillie par une femme empressée, sévère, une brune peu accorte et polie par habitude, souriant mécaniquement. « Je suis la cheffe de cabinet de Monsieur le président. » m’a-t-elle dit rapidement. « Il va vous recevoir. » Son regard sur mes vêtements en dit long. Elle est vêtue d’un tailleur qui découpe à la hache son corps sec. 

J’entre dans un autre monde.