Non ?
Il me regarde, pétrifié. « Vous raconter quoi ? Je n’ai…rien à raconter ! Ma vie est simple : vous voyez bien. J’allume l’iA, elle fait son boulot, elle nous dit quoi faire, nous, on obéit et puis c’est tout ! Mais vous allez me faire avoir des ennuis, si ça continue… »
Je prends un ton rassurant, un ton de mamie de 90 ans : « Vous n’avez rien à craindre de moi. Je suis une petite grand-mère de 90 ans, maintenant, vous le savez ! Allez donc, commencez par me raconter votre enfance ! Comment êtes-vous devenu ce que vous êtes : un grand ajusteur…comment vous dites déjà ? Ajusteur cliqueur ? »
« Ah non ! Hein ! Moi, un cliqueur ? Jamais de la vie ! Parce que moi, vous voyez, grâce à mon grand-père et à ses livres, là, tout autour de nous, je sais lire, madame ! Je suis ajusteur-surveillant de l’iA ! »
« Ah bravo ! Il n’y a plus grand monde qui sait lire, en effet, de nos jours ! »
Il s’enorgueillit bêtement en se redressant, comme un coq sur ses ergots, en bombant le torse.
« Oui, comme on s’ennuyait, ici, l’été, on a lu un peu. On n’avait que ça à faire…Alors bon, les BD surtout. Mais c’est cool, les BD. »
« Quel âge avez-vous ? »
Je le jauge en lui posant la question : il me semble à peine dépasser les 45 ans. Il devait avoir une vingtaine d’année quand j’ai été endormie. Et à l’époque, déjà, la situation n’était pas terrible : les enfants avaient perdu en facultés cognitives : la plupart manquait de vocabulaire. Les ados ne savaient déjà plus écrire sans l’iA et ça depuis bien longtemps : l’iA a fait éruption en 2025…
« J’ai 50 ans… »
Je fais rapidement un calcul : « Vous êtes né en 2040 ? »
« 39 ».
Je hoche la tête, gravement. Quelqu’un né de 2039 a baigné dans la culture de l’iA toute sa vie. Savoir lire est une chose : comprendre ce qu’on lit en est une autre. J’aimerais bien savoir ce que notre homme comprend vraiment du monde.
« Oui, donc, j’ai beaucoup lu Boule et Bill, quoi. C’est pour ça que j’adore les chiens. Ce qui fait que j’ai beaucoup mieux réussi à l’école que mes copains. Et que j’ai pu décrocher le poste d’ajusteur…Je sais lire les mots « Allumer et éteindre » J’arrive bien aussi à cliquer sur « Redémarrer » quand il y a un problème. Et ça paie bien : j’ai un bip, je peux être appelé jour et nuit et hop je clique et c’est parti ! »
Je ne lui dis pas « Comme un cliqueur », même si ça me monte aux lèvres et que l’éclat de rire me brûle dans la poitrine.
« Et ça fait des privilèges : celui de garder cette maison, par exemple…Et d’avoir eu le test de fertilité : je peux faire des enfants, comme ça, j’ai des femmes…»
Voilà donc à quoi sont réduits ces esclaves-là, ceux qui sont mieux payés que les autres…
« Et alors, ces vingt dernières années, que s’est-il passé ? C’est cela qui m’intéresse ! »
« Oh…c’est long 20 ans…Et puis je n’ai pas beaucoup de mémoire…Mais je vais essayer de vous raconter…Alors…Voyons voir…Il y a 20 ans…j’avais…J’avais… »
Je l’interromps : « 25 ans ! Pile poil ! »
« Quoi, pile poil ? 25 ans, vous êtes sûre ? Vous êtes drôlement forte, vous…Bon, si vous le dites…Alors à 25 ans, voyons voir…Mon grand-père… »
« Votre grand-père devait être mort, non ? A moins qu’il ait été presque centenaire… ? »
« Oui, il est mort quand j’avais 25 ans. Alors j’ai hérité de cette ferme au milieu de la cambrousse. Parce qu’entre temps, mon père et ma mère étaient morts aussi. Voilà, ça c’est mon histoire : tout le monde est mort et je me suis retrouvé tout seul. Mon grand-père, durant sa retraite, sa longue retraite, qui a fini par ne plus être payée, il a mis en place ici tout ce qu’il faut pour survivre. Jardin, poules, petits animaux pour faire du lait…Panneaux solaires…Enfin, vous voyez, il avait commencé quand il avait une trentaine d’années et ce projet l’a tenu en vie très longtemps. Il sentait bien que le monde tournait mal. Enfin, vous pourrez regarder les livres qui sont ici : lui il les a vraiment lus ! Mais il est mort quand même, un jour. Mes parents, pour eux, c’était plus compliqué. Ils devraient avoir environ 90 ans, aujourd’hui, comme vous. Mais ils ont eu la vie moins facile que le papi. Parce que tout le système s’est cassé la gueule : la sécu, les retraites, le monde du travail, la politique. Vous le savez, normalement : il fallait travailler presque éternellement pour espérer avoir deux trois trucs, pour avoir de l’eau une heure par jour, pour aller chez le dentiste une fois de temps en temps…Et les maladies qui semblaient du pipi de chat à mon papi étaient des drames pour mes parents : quand le vieux a compris que mes parents étaient morts d’une grippe mal soignée, il n’a pas compris. C’était inconcevable pour un type né au XXe siècle que des jeunes meurent de ça. Mais voilà, c’est ce qui s’est passé. Le grand-père, il a vu mourir son fils et sa belle-fille alors qu’ils avaient pas 40 ans. »
Il a fait une pause, réellement attristé.
On peut ne pas savoir lire, ne pas comprendre le monde et la politique. On n’en est pas moins humain. On souffre pareillement quand on perd ses parents. Et c’est une blessure qui ne guérit pas.






