lundi 19 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Épisode 14


 Je me réveille en sursaut, au milieu de la nuit. Je suis couverte de sueur. J’ai fait un mauvais rêve. J’étais dans ma nouvelle maison, cernée par des créatures sauvages. Un loup, un renard…je ne sais même pas le nom de ces animaux. J’ai vécu toute ma vie en ville. Les seuls animaux que j’ai vraiment côtoyés, c’était des bouledogues, des bergers australiens, des malinois. Les autres bêtes, c’était dans des livres, des bandes dessinées, des albums pour enfant. Et dans mon rêve, c’était tellement réaliste. La menace était à ma porte. J’avais une barre de fer à la main, je m’étais barricadée derrière ma porte et je les entendais hurler et se rapprocher et cavaler jusque dans ma cour, furieusement. Puis le silence. Je suis allée à la fenêtre. Le spectacle était horrible : ces loups avaient attaqué une biche. Ils la dévoraient, ils déchiquetaient son ventre, le sang coulait de leur bouche. Et j’étais la biche, soudain. J’étais cette pâture. J’étais cette proie. Et la douleur était dans mon ventre. 

 Je me suis réveillée en sueur, le ventre endolori. J’ai passé une main entre mes cuisses. J’avais mes règles…Pour la première fois depuis…40 ans, au moins ! J’ai éclaté de rire. Et puis j’ai pensé que cela allait être une difficulté de plus à gérer dans ce monde sans confort. Heureusement, dans notre exploration immobilière, hier, j’avais trouvé des rouleaux de papier toilette…C’était déjà ça ! 

Quand le soleil s’est levé, Nicolas est sorti de sa chambre comme un coq de son poulailler : en chantant. C’était un vieil air, une vieille rengaine. It’s been a hard day’s night… 

 Il avait probablement mieux dormi que moi. 

 Je lui ai raconté mon cauchemar. Je lui ai dit que j’avais mal au ventre. 

 « Attends un moment, j’ai ce qu’il te faut. » Et il m’a fait une tisane aux graines de fenouil. 

J’aurais préféré du Doliprane mais il faut que je m’adapte. Il faut que j’accepte que je vis dans un monde nouveau. 

Malgré mes doutes, le fenouil m’a calmée. Je suis retournée dans la maison du papier toilette en espérant trouver des serviettes ou des tampons. Ce village est mon supermarché. Même si on ne pourra pas compter sur un ravitaillement régulier. 

J’ai trouvé des tas de choses : des produits ménagers, des boîtes de conserves, du savon, des draps, de la lessive…j’ai fait mon marché. Et je suis retournée à la maison sélectionnée la veille pour essayer d’en faire quelque chose. 

J’ai commencé le grand ménage, du sol au plafond. Nicolas a ramoné la cheminée et a relancé le fourneau. On a délogé des insectes et des rats. Des cadavres de chauves-souris. 

On a testé en riant des boîtes de conserves périmées depuis vingt ans au moins. Tout avait un goût de fer. Nicolas est allé chercher de la viande séchée et des haricots grains de son jardin et a mis mijoter cela sur le coin du feu, avec des herbes…Une véritable potion magique. L’allégresse avec laquelle nous avons travaillé m’a fait oublier un peu plus que j’avais quatre-vingt-dix ans. J’ai réellement retrouvé l’énergie et l’insouciance de mes vingt ans. 

On s’est embrassés. On a retrouvé des livres d’enfant, dans cette vieille maison : Le Club des Cinq, Harry Potter, Boule et Bill. A chaque fois, c’était une bouffée de nostalgie et comme un surplus de jeunesse qui nous était accordé comme par magie. 

On n’en revenait pas. 

On a retrouvé des piles, un poste radio et tout un tas de CD. Des antiquités, véritablement. Les piles du poste fonctionnaient encore et on a braillé des chansons de Queen, de Mickael Jackson, de Madonna. On était jeunes et vieux à la fois. C’était bizarre et c’était bon. 

La nuit est tombée. J’ai un toit sur la tête, j’ai un lit avec des draps propres. Je suis au chaud et en sécurité. Aucune raison d’avoir peur du loup.

dimanche 18 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Épisode 13




 « Ne te soucie pas trop du drone. Tu te rendras vite compte que l’iA ne dort jamais que d’un œil… » me déclare Nicolas, toujours très suspicieux. 

Je lui en veux un peu : « Mais pourquoi tu ne considères pas ça comme un outil, comme quelque chose qui pourrait nous aider ? Là, moi, j’aimerai bien qu’elle nous envoie un robot ou deux pour retaper cette bicoque ! Ou bien qu’elle nous envoie…je ne sais pas, moi, du papier toilette, des rations de cellulose protéinées pour tenir le coup ou encore qu’elle rétablisse l’électricité dans ce bled ! » 

« Tu peux toujours rêver ! Ce n’est pas son projet d’aider un gars comme moi qui ai décidé de rester à la cambrousse. » 

C’est contradictoire : l’iA a eu besoin de nos connaissances. Pour nous remercier, elle nous a rajeunis. Et elle nous a placés là…Ce n’est peut-être pas un hasard. Il nous reste à découvrir pourquoi. 

 Il me fait la moue et il me remet les pieds sur terre : « En attendant que les drones te livrent tes courses, il va falloir que tu penses à faire des stocks de feuilles…Et crois-moi, en débarquant en plein hiver, tu es un peu dans la… » 

Je le coupe sec : « Non, c’est bon, je n’ai pas envie du tout de penser à ça. Je n’y arriverai pas. C’est trop pour moi. Je ne suis qu’une vieille bonne femme, citadine, inadaptée, une vieille bourgeoise dans un corps de jeunette. Je… » 

Il s’éloigne sans m’écouter. Il se dirige vers une maison, quelques mètres plus loin. Une ancienne maison bourgeoise très belle. Une fenêtre donnant sur le jardin ne lui résiste pas longtemps. Il entre. Quelques minutes plus tard, il ouvre la grande porte d’entrée et se plante sur le perron. 

« Cette maison est trop grande, mais elle est en meilleur état, j’en conviens. C’est à toi de voir. Peut-être qu’en te cantonnant au rez-de-chaussée, c’est chauffable. C’est à toi de voir. Viens ! » 

L’intérieur semble figé dans le temps. On ne peut pas ouvrir tous les volets : ils sont électriques. Mais dans la pénombre, on devine la silhouette des meubles couverts de grands draps blancs. Les gens ne sont pas partis précipitamment, on dirait. Nicolas m’explique que la maison était une résidence secondaire et qu’elle n’a pas été vraiment quittée… 

C’est une grande maison bourgeoise, qui respire les vacances en famille, qui respire les jours heureux, les balades en forêt de l’automne, les marrons dans la cheminée, les retours de plage en été, harassés de chaleur, les longues siestes, les volets mi-clos laissant filtrer la lourde torpeur du soleil, les parties de Monopoly, les salades de tomates et le melon. C’est un havre, ce sont des souvenirs. On a envie d’être là, malgré la poussière, malgré les toiles d’araignée, il y a une douceur de vivre. Et j’ai tout de suite envie de vivre là. 

Nicolas me ramène encore sur terre violemment : « Il fait plus froid dedans que dehors, dans cette baraque ! » 

Visiblement, la maison était chauffée avec une pompe à chaleur, électrique. Il n’y a qu’un petit insert dans le salon. Un élément de déco plutôt que de chauffage…Et ça, c’est rédhibitoire. Je remarque alors des panneaux solaires sur le toit…Serait-ce une solution ? Mais le rabat-joie se moque : « Tu as des compétences en électricité, toi ? Surtout avec des panneaux solaires qui ont peut-être 50 ans ? » 

Il faut chercher une autre maison. 

Nous parcourons le village désert, les anciennes prairies qui redeviennent lentement de la forêt. Le temps est lumineux et glacial. 

Dans l’autre monde, celui d’avant, j’avais eu la chance de devenir propriétaire à 50 ans. J’avais fait des tas de visites aussi. Mais là, visiter des ruines, cela commençait à me lasser. Je n’ai même pas d’appareil photo pour faire de l’urbex. C’est dommage : c’est un témoignage pour l’Histoire que j’aurais pu faire ! Des maisons de grands-parents, des appartements de hipsters, des pavillons bourgeois. 

Mais à chaque fois, des masures délabrées, des vieilles bicoques sans chauffage. Alors quand on est entré dans ce logement attenant à un corps de ferme, rénové en gîte, sans doute, dans les années 2050, vu les couleurs vives, on a su immédiatement que ça serait là. On a tout de suite validé le fourneau trônant au milieu de la petite cuisine ouverte sur le salon. Une salle de bain. A l’étage, une chambre. Chaleureux et chauffable immédiatement. Pas trop sale, pas trop vieux. Un bon coup de ménage, une bonne aération et l’odeur de poussière devrait vite disparaitre. 

Devant la maison, un petit terrain en friche à cultiver. 

On est dans l’ancien chef-lieu, au bord de la route devenue presque impraticable. Autour, il reste des lieux inexplorés : j’aurai de quoi aménager quelque chose. 

Pour la journée, c’est bien assez. Alors retour au chaud, chez Nicolas. Je dors comme un bébé sur son canapé.

samedi 17 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Épisode 12


 Les plaisirs sensuels sont les seuls qui peuvent faire oublier quelques instants les soucis. Mais une fois la douceur du pain, du beurre et du miel évanoui sur mes papilles, la réalité me revient en plein cœur. 

 Nicolas est plus pragmatique que moi : il me parle déjà du choix de la maison dans le village, de la manière de trouver du bois de chauffage, de me procurer des vivres. 

 Mais j’ai besoin de temps. Et de beaucoup plus de plaisirs sensuels pour tenir à distance les problèmes du survivalisme pour lequel je ne suis vraiment pas prête. 

 Son corps a trente ans et le mien en a vingt. Nos désirs s’expriment malgré nous. Malgré notre âge réel.

 Sous sa chemise, je devine des bras musclés. Il fut un bibliothécaire chétif, je suppose, dans une autre vie. Mais le maniement de la hache et de la pioche, le grand air et un rajeunissement miraculeux lui forge une allure incroyable, virile, solide et rassurante. C’est aussi le seul être humain que je connaisse. C’est aussi le premier homme que je vois depuis plus de vingt ans. J’ai envie de lui. J’ai envie qu’il me renverse sur le canapé. J’ai envie du contact de sa peau, de la chaleur d’un baiser, j’ai envie de ses mains qui courent sur mon corps. Je ne peux pas lui dire cela comme ça, de but en blanc. 

 Je lui demande s’il est possible de prendre une douche… 

 Il me regarde comme s’il me voyait pour la première fois et comme si cela le surprenait : j’ai un corps. Il a un instant de panique et il court dans tous les sens pour me trouver une serviette, pour me montrer comment fonctionnent les toilettes sèches, comment on se sert de la douche sans gaspiller l’eau. C’est un système astucieux de seau d’eau attaché à une chaine, qu’on remplit à moitié avec la bouilloire et à moitié avec l’eau glacée de la citerne, pour obtenir la température idéale. 

 Et là, dans la petite salle de bain, je retire enfin cette combinaison étrange. Je découvre mon corps de vingtenaire et toutes les sensations qui vont avec une douche chaude. Bien trop courte…Juste le temps d’un seau d’eau qui se déverse. J’ai mal géré et je me retrouve pleine de savon. Je ressors de la salle de bain enroulée dans la serviette, dégoulinante. Il me regarde en souriant, affalé dans le canapé. J’ai envie de lui…Je joue la maladresse et je laisse glisser la serviette. Il laisse échapper un « oh ! », il se lève pour la ramasser. Il me suffit d’un pas ou deux et je me retrouve à quelques centimètres de lui quand il se relève. Sa bouche se retrouve contre la mienne, très délicatement. Je frissonne. Il remet la serviette sur mes épaules et laisse glisser ses mains sur mes bras. J’ai trop envie de lui. Je lui déboutonne la chemise, mes mains rencontrent son torse et se heurtent à la boucle de sa ceinture. Je ne veux pas paraître trop empressée…Mais c’est lui qui se révèle vorace. Il a trente ans, ou…cent ans, je ne sais plus… mais cela doit faire très, très longtemps qu’il n’a pas eu à faire à une petite jeune ! Je n’ai pas le temps de faire du calcul mental…Et là, debout, alors que son jean gît à ses pieds, sur le parquet, le plaisir m’emporte. 

 C’est une redécouverte de moi-même. Une grande respiration que l’on reprend après une plongée en apnée. Une ivresse instantanée et radicale, une chaleur qui envahit chaque cellule de mon corps et qui me rend une énergie que j’avais perdue en découvrant ma nouvelle condition. L’orgasme est le meilleur atout d’un moral d’acier. 

 Nicolas aussi a dans les yeux quelque chose qui pétille et qui me rend heureuse, après cet intermède. Il me trouve des vêtements chauds, un peu trop grands. Et il m’entraîne en riant dans le village qui sort doucement des brumes matinales. Il me promet que nous allons trouver des trésors dans les maisons abandonnées. Des vêtements, des meubles, tout ce qu’il faut pour m’installer dans un nid douillet. Mais d’abord, il faut choisir la meilleure maison pour cela : des petites fenêtres et des gros murs, aucune ouverture au nord et une petite surface. Une ancienne petite maison comme celle de mon arrière-grand-mère. 

 Il connaît les lieux comme sa poche et l’exploration est joyeuse, même si le village est endormi, couvert de ronces, que les anciennes villas en moellons tombent en ruine : les tuiles s’écaillent, des pans entiers de toits sont effondrés. En très peu de temps, tout s’est détérioré. 

 « Rien n’était prévu pour durer. Toutes les constructions depuis les années 2000 sont légères, montées trop vite, sur des fondations mal fichues, avec des murs qui ont pris l’eau. L’être humain ne croyait déjà plus en l’avenir, à cette époque. Il ne construisait plus pour durer. Il bâclait. Il savait qu’il n’aurait pas de descendance ou alors que sa progéniture partirait…Et puis surtout, il fallait faire du profit. On montait une maison en 6 mois, on la vendait trop chère et on la revendait encore plus chère quelques années plus tard. La spéculation…Et puis on s’est rendu compte que l’argent sur un compte en banque, ça ne nourrissait pas son homme…Mais c’est une autre histoire… » 

 Il est intarissable. 

 Et on arrive devant une maisonnette de deux étage…Sale, poussiéreuse, froide. J’ai un mouvement de recul. Un mouvement de dégoût. Mais il est content de lui. Il m’assure que c’est ce qu’il me faut. Oui, il va y avoir du travail…Mais… 

 Je me décourage à nouveau devant la porte branlante, les fenêtres disjointes, le plancher pourri… 

 Je me dis qu’il faut que l’iA vienne me sauver de ce cauchemar…C’est alors que je me rends compte que je n’ai plus entendu le léger vrombissement du drone depuis la veille…

mardi 13 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Episode 11




 Il a nourri les poules, ramassé les œufs, il a ravivé le feu, fait chauffer de l’eau qu’il est allé chercher dehors, il a pétri une pâte qui levait sous un torchon dans un saladier, au coin de la cuisinière. Et il a mis cuire un pain qui emplit la maison d’une odeur incroyable. 

 Je n’ai rien fait. 

 En sortant doucement de cette lourde léthargie qui m’a envahie, j’ai honte. Je commence à rassembler mes maigres affaires, le bonnet et les gants que j’ai trouvés dans la première maison que j’ai visitée, le sac à dos avec les boîtes de conserves périmées…J’ai toujours cette infâme combinaison dont on m’a affublée à la sortie de « conservation ». 

 Il me regarde faire sans rien dire. 

 Je tente un au revoir et merci, un peu pâteux, un peu maladroit. Il me regarde, goguenard… « Ben t’as l’air maline, comme ça ! Où comptes-tu aller, avec ton petit sac à dos, le ventre vide, en plein hiver ? » 

 Je bredouille que si mes souvenirs sont bons, il y a deux ou trois villes à proximité, à quelques heures de marche, que ça me réchauffera, que je ne saurais pas, moi, vivre comme ça, en ermite et que… 

 Il me coupe la parole d’un grand rire ! « Mais non, ma pauvre ! Les villes alentours sont, elles aussi, désertées : seules les très grandes villes sont encore peuplées ! » 

 « Les très grandes villes ? Mais je ne comprends rien… » 

 « C’est simple : l’iA a fait des calculs savants que personnes n’est vraiment capables de comprendre. Mais l’idée est bête comme chou : en ne gardant que les dix plus grandes villes de France, on mutualise tout, les énergies, les ressources alimentaires, les matériaux… » 

 Je suis dubitative. Incrédule, même…Comment tout le monde…Je ne sais plus…Les quatre-vingt millions de Français, à la louche, pourraient s’entasser dans les dix plus grandes villes de France ? 

 « Vous n’êtes pas une oie blanche, tout de même ! Vous avez 90 ans, vous pensez bien qu’il y a eu du tri… » Et son regard s’est obscurci. 

 J’ai laissé tomber mon sac à dos à mes pieds, et là, dans la cour devant la vieille ferme de mon arrière-grand-mère, j’ai réalisé que j’étais revenue dans un monde si différent de celui que j’avais laissé il y a vingt ans. Un monde, je le crains, plein de traumatismes. Un monde plus rationnel et beaucoup moins humain. 

 Et j’ai réalisé que j’étais coincée. Piégée. Comment s’en sortir, quand on est aussi inadaptée à la nature que je le suis ? 

 Devant ma mine déconfite, Nicolas en rajoute une couche : « Je n’ai pas assez de vivres pour tout l’hiver à deux. Ma maison n’est pas idéale pour deux. Il faut trouver une autre solution. » 

 Je ne peux pas rejoindre une grande ville à pied. Genève est à plus de soixante-dix kilomètres. Lyon à plus de cent. Je n’arriverais jamais à vivre à la campagne…Seule…

Il me prend par le bras, doucement et m’invite à rentrer au chaud. Puis il sort du four un pain à la croûte dorée et croustillante de chaleur…

samedi 10 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Episode 10


 La vraie nouvelle, en dehors de la gourmandise, c’est l’existence des abeilles. Leur non disparition, surtout. Ce n’était pas gagné : les pesticides, les maladies, les frelons asiatiques…Les raisons de la disparition des insectes pollinisateurs étaient tellement nombreuses que ce miel ressemblait à un miracle.

 Il m’a quand même fait remarquer que sans les abeilles, il n’y aurait pas non plus de poires…Et il s’est gentiment moqué de moi devant mon air ahuri. Eh oui ! Pour qu’un fruit arrive à maturité, il faut bien qu’un insecte pollinise la fleur… 

 Je réalise soudain combien je suis éloignée de la nature. Combien il me serait difficile de vivre à la campagne, en autarcie, comme ça. Il me dit que lui aussi était un intellectuel déconnecté du monde, bien loin d’avoir les connaissances d’un survivaliste. Mais la nécessité fait l’homme. 

 Il m’explique qu’après l’exode de tout le monde vers les grandes villes, les arbres, les renards, les grenouilles et…les insectes ont lentement repris leurs droits. D’ailleurs, il doit faire attention à ses poules : les bêtes sauvages sont là, tout autour. Et l’été, les moustiques sont un vrai fléau ! Il ne faut pas croire que la vie à la campagne, c’est le paradis. 

 Il n’empêche que le plus beau cadeau fait à la nature, par l’homme, c’est sa disparition. 

 Pendant que nous parlons, le temps change, le soleil s’est éteint doucement, et une petite neige sèche s’est mise à tomber. 

 Le froid ne nous atteint pas, à l’abri des gros murs de pierres, dans la petite cuisine de mon arrière-grand-mère. Nicolas remet une bûche dans le poêle. Il a fini par me dire son nom. Nicolas Reverdie. Comme une promesse pour que la nature retrouve ses couleurs. Grâce à lui, je retrouve le goût de la poire et le goût du miel. La sensation de chaleur, le confort. C’est un peu comme si je retrouvais le goût de la vie. Parler, rire, manger, boire. Oui, boire : le moindre verre d’eau, cette verveine, le lait qu’il a mis dans l’omelette et que j’ai voulu sentir, d’abord, puis que je n’ai pas résisté à goûter, tout cela m’a paru extraordinaire. Les choses si simples, si minuscules, ces choses auxquelles nous n’attachons aucune importance quand nous les avons en abondance, soudain, me sautent à la gorge et m’emplissent d’émotion. La fatigue d’une si longue journée, de l’angoisse de me retrouver dans le grand tout me saisit. Nicolas me donne une couverture et je m’endors dans le grand canapé qui occupe presque toute la place dans la minuscule cuisine. Je suis bercée par les craquements du bois qui se consume lentement dans la cheminée. Ce sommeil n’a rien à voir avec celui sur le sol dur et blanc sur lequel j’ai passé les vingt dernières années. Ce sommeil est moelleux et doux. Il est sans question. 

 A mon réveil, pourtant quelque chose a changé dans l’attitude de mon hôte. Je n’ai aucune idée de l’heure mais je sens bien qu’il s’agite déjà depuis longtemps quand j’émerge enfin et j’ai immédiatement l’impression d’être un meuble gênant, là, au milieu de sa vie.

jeudi 8 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Épisode 9

Photo d'une photo de Pierre-Olivier Beaulieu.

 Il faut qu’il m’explique. Mais il n’a pas l’air tellement disposé. Il a sorti un bocal et ses yeux pétillent déjà à l’idée de me faire goûter ça. « Un petit dessert ? » Ce sont des poires au sirop. Je pense à cet instant à mon estomac qui n’avait rien connu de solide depuis 20 ans. Je pense à tout ce système digestif qui doit se remettre en marche après avoir été nourri on ne sait pas trop comment, par magie, par des particules fines, par des nutriments gazeux ou je ne sais quelle autre invention des machines. Je ne sais pas si je supporterai le choc. Mais l’envie de mes papilles gustatives qui redécouvrent leur existence est trop forte ! Et à la première bouchée, je fonds : quelle douceur, c’est vanillé, c’est sucré et acidulé, c’est tendre, ça enveloppe le palais. Les mots ne suffisent pas à dire ce que je ressens. 

 Je fais tout de même part de mon inquiétude à mon hôte. Mais il me rassure : lui aussi est sorti de « conservation » et il a mangé à nouveau sans problème. Après tout, nos corps ont rajeuni, ils sont beaucoup plus robustes qu’avant notre long sommeil. Et puis nos corps sont heureux de retrouver leurs fonctions naturelles… 

 Alors je me lâche sur les poires au sirop et je me sens si bien que je pourrais dormir. Mais le sucre n’a pas le même effet sur mon hôte : pris d’un nouvel élan, il m’explique un peu. 

 « La manipulation mentale…Aucun risque pour moi : je n’ai jamais été addict des réseaux. J’avais un compte facebook, comme tout le monde, mais franchement, ce machin n’avait aucun intérêt pour moi : des pubs et des gens pleins d’autosatisfaction sur leur vie de grande consommation, non merci ! Mais c’est par ces trucs que c’est arrivé : les tik tok, X, instagram et je ne sais quoi. Déjà, les gens ne pouvaient plus s’en passer, ça vous le savez. Ça a été le vecteur, en quelque sorte. Bon, vous savez déjà qu’avec l’iA, les contenus viraux avaient changé de nature…Des vidéos rigolotes de chats, on est passé à des contenus plus fous, plus surréalistes, plus invraisemblables, mais avec une apparence tellement réalistes qu’une chatte n’y aurait pas retrouvé ses petits ! Eh bien à un moment donné, l’iA a réussi à faire croire à tout le monde qu’il fallait quitter les campagnes pour se rassembler dans les très grandes villes. C’est dingue, non ? » 

 Je hausse les épaules. « C’est n’importe quoi ! Les gens n’ont pas pu tout abandonner, comme ça, sans une raison vraiment… » 

 « Mais si, mais si ! L’iA a promis monts et merveilles, madame. Un paradis sur terre, des immeubles comme à Dubaï, des bijoux de technologie, une vie facile accessible à tous…Alors les ânes ont couru comme un seul homme. » 

 Je n’y crois qu’à moitié. Et puis un détail me revient : dans le dernier rêve que j’avais fait, le rêve envoyé par l’iA, justement, non seulement les villes étaient détruites, mais en plus les derniers « féconds » vivaient dans les bois, en se cachant…Ce n’était pas cohérent. 

 En m’ouvrant de cela au barbu, je ne rencontre qu’un grand rire : « Ne croyez pas ce que l’iA veut vous mettre dans la tête ! Même si pour cette histoire de fécondité…Vous reprendrez bien une poire ? » 

 Et voilà qu’il faisait encore des mystères…En attendant, une question me trottait dans la tête : comment avait-il fait ses poires au sirop sans sucre industriel ? 

 « Ce sont des poires que j’ai d’abord pochées au miel et que j’ai stérilisée ensuite…J’ai tâtonné longuement sur la recette, c’est pas mal, non ? » 

lundi 5 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Épisode 8

 Il ne répond pas. Il se terre dans un mutisme grincheux qui semble lui rendre ses cent ans. Je n’insiste pas. La communication repose sur l’échange, il faut que je me livre aussi. Un peu. 

 « Alors voilà. Je m’appelle Charlotte Bertrand. J’ai 70 ans, 90 ans et 20 ans. Je ne sais pas si cela signifie que j’ai 180 ans. En tout cas, je ne sais pas où j’en suis entre mon corps et ma tête. J’ai été conservée, par l’iA durant 20 ans quand j’ai enfin pu prendre ma retraite : j’étais professeur de français, avant. J’ai été éducatrice dans l’associatif, j’ai été élue dans ma ville, j’ai fait des tas de jobs quand j’étais jeune, j’ai travaillé dans une boulangerie, dans des restaurants, dans une banque, j’ai été ouvrière agricole, employée communale…C’est long, une carrière quand on devait aller jusqu’à 70 ans. Bref…A la fin, j’avais plus d’expérience et de compétences que la plupart des jeunes, tout simplement parce que j’avais commencé avant que l’iA prenne la place de tout. J’ai fait marcher un peu mon cerveau. C’est pour ça que j’ai été « conservée », si j’ai bien compris : j’avais des données qui intéressaient la machine…J’avais plus de souvenirs que si j’avais 1000 ans, comme disait le poète…Voilà…et vous ? » 

 Je retente… 

 Il a levé un sourcil quand j’ai cité Baudelaire, mais il me jauge encore un peu. Il a mis des pommes de terre coupées en rondelle dans une poêle avec du beurre et l’odeur me fait saliver. Je lui propose mon aide pour préparer quelque chose. J’ai des souvenirs de cuisine, je lui dis. Je suis d’un autre temps… 

 Mais il casse déjà des œufs, il bat déjà l’omelette et il m’ignore complètement. 

 Alors je continue un peu. 

 « J’ai eu de la chance d’avoir un métier qui était encore un besoin après l’avènement de l’iA. » 

 C’est bien pour dire quelque chose, parce que je sais que prof, ça n’a pas servi à grand-chose avec l’iA. Les enfants ne voyaient plus l’intérêt d’apprendre quoi que ce soit, tout leur était livré sur un plateau et en plus, on ne leur offrait pas d’avenir enviable : la planète était fichue, on mangeait du plastique, on n’avait plus d’eau, la nature était apocalyptique…L’important, pour tenir une classe, c’était de savoir lancer les casques de réalité virtuelle, en veillant à ce qu’ils soient bien rechargés. Cela facilitait grandement la gestion de la classe. Et même si on essayait, après une séance d’apprentissage, de revenir sur les connaissances, les capacités linguistiques des enfants étant proches du néant, c’était toujours très léger. 

 Il devait savoir tout ça, l’homme aux fourneaux. Il a haussé les épaules et il a grogné. Et puis il a glissé, désabusé : « Oh, vous savez, moi j’étais bibliothécaire. Autant dire gardien de musée…J’étais le seul à lire les livres que je gardais… » 

 On avance ! Je me tais, je l’écoute, attentivement. Il me sert une omelette d’anthologie. Un goût incroyable. Je me dis que mon estomac ne supportera jamais un délice pareil. 

 L’homme des bois a dévoré. Le feu lui est venu aux joues. C’était peut-être les petits verres de vin qu’il se servait, aussi. Moi, j’avais refusé. J’avais repensé à Ulysse, à Circé, au poison des Lotophages et je me suis dit qu’il ne fallait pas boire n’importe quel breuvage quand on n’est pas en terrain connu. 

 Et sa langue s’est déliée encore un peu… 

 « Je pense que c’est pour ça que j’ai été « conservé », moi : j’ai passé ma vie à lire des livres. J’avais dans la tête des mots, des textes, des idées, des histoires…Pour me remercier, cette saloperie d’iA m’a rajeuni et maintenant, je suis condamné à une sorte d’éternité faite de solitude. Je ne sais pas vraiment si c’est bien. Je me débrouille, j’ai mes poules, une chèvre, des moutons. Je mange sûrement bien mieux que le reste de l’humanité, mais c’est du boulot ! Surtout pour un intellectuel comme moi…Même si lire des livres m’a drôlement aidé ! Regardez, par exemple, ces patates…Elle m’ont donné du fil à retordre. Je pensais que les patates, ça poussait plus ou moins tout seul…Mais je ne savais rien de la terre qui va le mieux pour, je ne savais même pas comment les planter…Je pensais qu’il fallait des graines, j’ai paniqué, au début. Et puis j’ai lu des bouquins, des vieux almanachs du fermier, des traités de botanique…J’ai utilisé le fonds de la petite bibliothèque, vous savez, celle qui est à côté de l’école. Mais j’ai pillé aussi toutes les maisons du village, quand tout le monde a déserté. J’ai trouvé des trésors dans les greniers. Des livres que personne n’avait touché depuis des années… » 

 Je l’ai coupé, n’y tenant plus : « Mais pourquoi tout le monde a déserté, bon sang ! » 

 « Alors comme ça, ça ne vous intéresse pas, ce que je vous raconte ! Pourquoi ils sont partis, ces cons ? Parce que c’était des cons, voilà tout ! Que voulez-vous que je vous dise. Moi, j’étais déjà une sorte d’ermite, avant, je lisais mes bouquins, je ne fréquentais pas les autres et encore moins les réseaux sociaux. Alors j’en sais rien… » 

 « Vous plaisantez ! C’était sûrement…Je ne sais pas, une catastrophe naturelle ? Une grande sécheresse..euh…Je ne sais pas…La fin du pétrole ? Un virus ? Une grande épidémie, non ? La famine ? »

 « Mais non, mais non ! Vous le savez bien, déjà avant votre conservation, on mangeait de la cellulose protéinée, on était malades tout le temps, confinés en permanence…on était déjà rationnés en eau…C’est pas nouveau, ce que vous me dites là ! Un peu d’imagination, que diable ! » 

 J’adore sa façon de parler…Du fil à retorde, que diable…cet homme est l’expression même de la nostalgie ! Mais est-ce qu’il va cracher le morceaux, nom d’une pipe en bois ?! 

 « Non, c’est pas les aléas climatiques : jusqu’à vos 70 ans, combien de grandes tempêtes, de canicules, d’épisode de gouttes froides invraisemblables avez-vous vécus ? Non, c’est pas ça ! C’est la manipulation mentale ! » 

 « La quoi ??? » 

 « C’est ce que prétend l’iA, en tout cas… »