mardi 14 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 5


 Mon répit est de courte durée. 

Au déjeuner, alors que tout le monde est en train d’exprimer une gratitude silencieuse pour le gratin de poireaux au jambon et à la béchamel de cellulose protéinée – ce n’est pas mauvais, il faut le dire, l’arôme de synthèse noix de muscade est plutôt réussi – l’homme s’éclaircit soudain la voix. Il avale lentement une dernière bouchée avant de se lever avec solennité. 

Nous le regardons tous, bouche bée. Nous n’avons pas l’habitude qu’il se passe quelque chose. Il faut dire que je ne suis là que depuis 19 jours, mais jusque-là, tout s’est toujours passé dans un silence pesant, ponctué par le cliquetis des couverts et les mastications qui se voulaient pourtant des plus discrètes. 

Il prend la parole et c’est la première fois que je l’entends prononcer plus de trois phrases. 

« Chères femmes de la maison. Nous avons besoin de prendre l’air, de faire connaissance et de nous détendre. Perrette, notre nouvelle hôte, n’a pas la santé nécessaire pour devenir l’hôtesse de la vie. » 

J’ai un moment d’admiration pour ce petit jeu de mot…Hôte, hôtesse. Cet homme a des lettres et cela me plait. Mais je me reprends en réalisant qu’il parle de moi. 

Il continue : « Nous allons préparer nos affaires pour un séjour de 7 jours dans notre résidence secondaire à la montagne. Espérons que le bon air nous permettra de recouvrer nos forces. » 

Le repas s’achève avec des poires au sirop. Je me souviens de celles de Nicolas. J’ai failli pleurer. Mais il ne faut pas que je cède, il ne faut pas que je craque, il faut que je continue de faire bonne figure, d’être combattive. 

L’information essentielle, c’est que nous allons voyager. Ceci sera peut-être une opportunité pour m’enfuir. 

Je n’ai pas beaucoup d’affaires à préparer. J’ai dans mon armoire, dans ma petite chambre, seulement quelques tenues, toutes identiques : cette même combinaison beige et moulante. Des sous-vêtements en coton blanc : chaussettes, culotte et soutien-gorge. Des baskets blanches. Deux paires. 

Habillée comme ça, j’ai l’impression d’être une héroïne de dessin animée de mon enfance : une Totally Spies… 

Pour la toilette, j’ai une brosse à dent et un savon. J’ai demandé à avoir de la crème et du déodorant, mais on m’a dit que c’étaient des denrées rares et que ce n’était pas la peine, à mon âge : « Vous avez la peau souple et vous sentez bon ! » 

A 90 ans, pourtant, je ne cracherais pas sur un peu de confort ! Peut-être que la maison secondaire nous offrira des surprises. J’ai tenté de demander des informations à la gouvernante, mais elle m’a fait comprendre qu’encore une fois, j’étais beaucoup trop curieuse. 

Le chien est venu me rejoindre en fin de journée. Je l’ai fait monter sur mon lit et je lui ai prodigué quelques caresses. C’est le seul être de cette maison qui m’inspire une confiance totale. Il porte un collier rouge avec son nom gravé sur une médaille. Soské. Je ne sais pas d’où vient ce nom étrange : dans mon autre vie, j’aurais fait une recherche sur internet, pour trouver l’origine, la langue, la signification. Ici, je dois me contenter de mon imagination. 

Pourquoi ce chien ? C’est presque le seul élément de loisir et d’agrément dans ce lieu. Pas de télévision, pas de livre, pas de tableau aux murs. Pas de jeu, pas d’écran, quels qu’ils soient. On s’ennuie. 

La culture a-t-elle complétement disparu de ce monde ? 

Le départ est fixé pour le lendemain après-midi. J’ai encore une matinée à tuer avec mes copines, les potentielles parturientes. Pendant la séance de sport quotidienne, je leur demande si elles regardent parfois la télé, si elles jouent. Je sais qu’elles ne lisent pas : elles n’ont jamais appris. Mais à toutes mes questions, je n’obtiens pour réponse qu’un petit rire surpris et marquant leur incompréhension. Elles n’ont même pas l’air de savoir de quoi je parle. Loisir, détente, culture, voilà des mots qui ne leur évoquent rien. 

Une grande tristesse me prend…Il reste le sport, alors redoublons d’effort sur les squats, en attendant de partir pour la montagne.

lundi 13 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 4

 


Le matin du 19e jour, je me suis réveillée. Ce qui signifie que je n’ai pas réussi à lutter contre le sommeil. La peur m’a envahie. J’ai aussitôt repensé à mon adolescence, à mes premières fois avec un garçon, avec la peur de tomber enceinte. Je me souviens qu’une fois, même, j’avais acheté un test de grossesse. C’était idiot. On avait utilisé un préservatif. Mais j’avais peur…d’un accident. 

Alors ce matin, évidemment, j’étais effrayée. Entre deux étirements, pendant la séance de sport avec mes nouvelles copines, j’ai demandé comment ça se passait : il fallait que j’en ai le cœur net. Elles étaient tellement excitées, elles, tellement heureuses à l’idée de porter la vie ! J’ai joué le jeu : j’ai moi aussi surjoué la joie d’enfanter. 

Marie a commencé par un laïus très pieux, évidemment : « Si Dieu le veut, je porterai la vie ! Quel honneur, quel bonheur ce serait de porter un bébé! » 

J’ai pensé à l’Esprit Saint, à l’ange Gabriel et à l’annonciation : Marie allait vivre une histoire biblique, inséminée en restant vierge, un véritable miracle. Mais j’ai gardé mes sarcasmes pour moi et je me suis reprise en posant des questions techniques. 

« Avez-vous déjà eu des tentatives ? » 

Elles n’ont pas l’air de comprendre. Je recommence : « Est-ce que vous avez déjà été inséminées ? » Je ne sais pas comment le dire autrement. 

 Elles me regardent toujours comme une bête curieuse. Je simplifie : « Vous avez déjà eu l’honneur de… »

 Je ne sais plus quoi dire. Ce qui me vient est ridicule, mais je tente le coup quand même : « Vous avez déjà vu le loup ? La petite graine ?... » Le ridicule ne tue pas. Et j’ai l’impression de voir une étincelle dans l’œil de mes congénères : « Un loup ? Ici ? Mais non ! » 

Mince. Elles ne sont vraiment pas malines. Il faut dire que mes expressions imagées sonnent très début de siècle ! Alors je tente encore autre chose : « Vous avez déjà eu des bébés ? » 

« Aaaaaaah ! » 

Mona me fait son plus beau sourire : « Oui ! J’ai déjà eu un petit garçon ! Il est dans la maison d’à côté ! Je le vois tous les jours faire du vélo dans la rue. Il est beau… » 

Son sourire se voile un peu. Il est là, juste à côté, mais elle doit continuer de vivre sa vie routinière en ne voyant son fils que par la fenêtre. Mais elle se reprend vite et elle me dit qu’elle espère vite retomber enceinte. J’embraye donc : « Oui ! Et comment ça se passe, alors ? » 

 Elles éclatent de rire. Je n’ai pas trop envie de rire, de mon côté…Je leur explique que la gouvernante m’a raconté que ça se passait la nuit, pendant le sommeil et qu’on était inséminées comme par magie… 

Elles ont encore ri. Elles m’ont dit : « Tu es bête ou quoi ? C’est l’homme qui vient, enfin ! Tu sais bien comment on fait les bébés, quand même ! » 

Et mon inquiétude s’en va : s’il était venu cette nuit, je l’aurais senti…Mais mon inquiétude revient : il faut donc vraiment avoir une relation sexuelle avec ce bonhomme ? Et là, les trois grâces s’extasient : c’est un honneur, un grand honneur, c’est une chance, on ne peut pas refuser, c’est un homme fertile, c’est rare, c’est un privilège, nous devons accepter et nous donner…à cette sorte de dieu ! 

Je suis dans une secte. Je n’ai plus l’âge pour ce genre de conneries…Il faut que je trouve une solution…Mais pourquoi la gouvernante m’a raconté que c’était pendant le sommeil que tout se passait. 

« Elle n’a pas voulu te faire peur, je pense. Tu es si jeune. Mais rassure-toi, l’homme de la maison est très doux, très gentil…ça se passera bien. » 

J’ai envie de vomir. Mais il faut continuer de faire bonne figure. Je ne peux pas me permettre de révéler mes véritables pensées. Que se passerait-il, si… ? 

Je pose la question : « Et si ça ne marche pas ? » 

Nono développe un peu une réponse : « C’est normal, ça ne marche pas à tous les coups. Déjà, notre température est prise chaque jour et nous ne sommes visitées que les jours où nous sommes fertiles nous aussi. Au début, j’étais réticente, je n’étais pas prête. Il m’a fallu 12 mois. L’homme est très patient… » Mona embraye : « Il m’a fallu 6 fois. » et Marie, avec sa tête de ravie de la crèche « J’ai été plus rapide la première fois. Du premier coup ! Mais depuis mon retour de couches, plus rien…J’attends et je sais que Dieu sera généreux. » 

Amen… 

J’ai donc le sentiment de ne pas avoir été visitée. Il faut dire que je ne suis pas en forme, que je n’ai plus mes règles depuis longtemps et que mes relevés de température ne doivent pas montrer des signes positifs. Je respire un peu.

dimanche 12 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 3


 Après le repas du midi, nous sommes sollicitées pour des travaux de ménage. Passer le balai, ranger la cuisine, récurer. Nous ne sommes pas pressées, pas exploitées : ce sont de menues tâches, des broutilles. On nous dit que cela nous maintient en forme. Pendant ce temps, les autres femmes ont droit à une pause, à une sieste. 

Nous sommes souvent accompagnées par le chien de la maison. Soské. C’est un petit bouledogue français caille, extrêmement attachant. Souvent, au lieu de vraiment passer le balai, nous jouons avec lui, nous le gratifions de mille caresses et nous lui lançons une balle qu’il ne ramène jamais. 

Ensuite, la petite bête va dormir et nous avons le droit, nous aussi de regagner nos chambres. 

S’en suit alors un long moment d’ennui avant le repas du soir. Il faut dire que nous n’avons pas de livre. Nous n’avons qu’un tout petit cahier, un carnet à spirales, plus exactement, à petits carreaux, avec un crayon de papier. C’est le seul divertissement qui nous est offert. Je sais encore écrire, mais j’imagine que mes jeunes congénères dessinent. 

Plus encore que pendant la nuit, c’est en fin de journée, avant le repas du soir que la tentation du sommeil m’envahit. Je ne sais pas comment résister. Je ne sais toujours pas ce qui se passe si je m’endors. Il faut que je le demande à mes nouvelles copines. Elles ont sans doute déjà expérimenté l’insémination, puisque c’est de cela qu’il s’agit. Il faut que je leur demande comment elles sont arrivées là, elles, quelle est leur histoire. 

 Marité m’a raconté que sa sœur, Ambroisine, avait été capturée. Est-ce que cela se passe toujours comme ça ? Est-ce que parfois des femmes se déclarent volontaires ? 

J’écris un peu, mais surtout, je me lève et je marche. Il ne faut pas que je m’arrête. Je suis au bord de l’épuisement total, mais il faut que je résiste encore un peu. 

Mes observations sont la seule chose qui me tient encore en éveil : j’arrive vite à deux conclusions. La seule porte ouverte vers l’extérieur, ce sont les livraisons du marché noir chaque matin. Je connais le fameux Patron qui m’a amené ici, mais il n’est pas digne de confiance. Il m’a déjà trahie une fois, il recommencerait s’il en avait l’occasion. Je ne suis qu’une monnaie d’échange, pour lui. 

Deuxième conclusion, j’ai maintenant trois « amies » : Mona, Marie, Nono. Je ne sais pas si je peux vraiment m’y fier, mais c’est un début. Il faut que nous continuions à faire connaissance. Et nous arriverons peut-être à être plus que des amies : des complices. 

Il y a Soské, le chien, aussi, mais je ne sais pas s’il pourrait être un allié…Je ne sais pas comment. Mais je sens que quelque chose est possible de ce côté-là. 

Et finalement, il faut que je me réjouisse d’être ici : je n’ai pas mangé à ma faim ainsi depuis bien longtemps maintenant. Dans ce quartier, dans cette maison, on sent que l’argent coule à flot. L’or, sans doute : il y a le marché noir, l’illusion de l’abondance, les pelouses bien taillées, les petits chiens, complétement inutiles, donc parfaitement luxueux, il y a foison de personnel nourri, logé, blanchi, quelque chose de fou. Il faut aussi que je comprenne qui sont ceux qui ont ces moyens démesurés : le vrai pouvoir est là. 

La vraie liberté est là.

samedi 11 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 2


 La nuit est toujours une torture : garder les yeux ouverts coûte que coûte, ne pas juste me lamenter sur mon sort, mais essayer d’établir un plan, trouver des idées pour m’évader. J’active ma mémoire : tous les films, toutes les séries, tous les livres que j’ai lu, toutes les histoires d’évasion, de fuite…Prison Break, La Grande évasion, Les Évadés, Monte Cristo, Papillon…Je fais des listes, je m’occupe l’esprit. Je n’ai plus les détails de toutes ces escapades, je ne sais plus lesquelles furent de vraies réussites, lesquelles ne sont que des fictions. Il me semble que la plupart du temps il faut creuser les planchers, faire des tunnels et avoir des complices. Sans cela, point de salut. 

 Ici, les fenêtres n’ont pas de barreaux, mais les murs ont des oreilles. Il y a des femmes partout et personne n’est digne de ma confiance. Il n’y a qu’un seul homme dans la maison. Je l’ai rencontré une fois. Il s’est incliné devant moi. Il n’a rien dit. Il m’a jaugée, il m’a scrutée…un peu de plus et il me tâtait, me soupesait comme on faisait autrefois sur les foires avec les vaches ou les chevaux. Je me suis sentie réduite à mon corps. 

Il a détourné les yeux après une longue minute qui m’est apparue comme une éternité. 

Il est sorti de la pièce en demandant à la gouvernante comment je m’appelais. La vieille a répondu « On lui a attribué le nom de Perrette. Elle est arrivée ici avec un pot de lait. » Ils ont ri délicatement, un rire convenu, entre deux complices, comme si c’était une excellente blague. 

 L’absurdité de la situation me saute au visage. Ce monde fonctionne en vase clos, les gens sont cantonnés à des fonctions et les règles de vie sont figées, pleines d’interdits et de non-dits. Une hiérarchie bien précise. L’homme est tout en haut. La gouvernante est la véritable maîtresse des lieux et les autres sont des êtres insignifiants. 

Sauf les jeunes femmes qui sont intouchables : des meubles précieux. 

Nous n’avions rien à faire, sauf nous maintenir en forme : bien manger, rester actives, faire un peu de sport. J’avais l’habitude d’une vie plus mouvementée, surtout ces derniers temps ! Alors, pendant les 18 premiers jours, j’ai essayé de comprendre comment fonctionnaient les choses. 

Dans les histoires d’évasion, il y a toujours des routines qui peuvent être des failles. 

Dans la maison, tout le monde joue un rôle particulier : les femmes les plus âgées cuisinent, font le ménage, s’occupent des enfants. Les plus jeunes sont juste condamnées à attendre de tomber enceintes. C’est mon lot. Mais je fais tout pour l’éviter. 

Les tâches sont mécaniques : le matin, après le petit déjeuner, très rituel, autour d’un lait chaud et d’une tartine recouverte d’une pâte d’amande pilée vaguement sucrée, sensée booster notre fertilité, les servantes s'agitent dans tous les sens : réceptionner les provisions, préparer les légumes, accommoder la cellulose protéinée pour le repas du midi... Ensuite, on m’invitait systématiquement à aller dans le jardin pour m’aérer. Nous étions quatre jeunes filles. J’ai appris à les reconnaître, malgré leur ressemblance : elles avaient toutes les cheveux plus longs que moi, de jolies brunes, toutes moulées dans la même combinaison. Elles étaient athlétiques et faisaient à peu près la même taille. 

Au début, on ne se regardaient pas : on s'évitait. J’ai compris que nous étions des concurrentes. Il a fallu que je leur fasse comprendre que je n’étais pas une ennemie. J’ai souris timidement, pour commencer. Mais cela n’a pas suffi. Et puis j’ai proposé que l’on fasse ensemble un peu de sport. Je leur ai dit ce qu’elles voulaient entendre : il faut que nous bougions, que nous restions en forme. Et je me suis mise à faire quelques mouvements de yoga, d’abord : le souvenir d’une autre vie. Et puis après les échauffements, des squats, des abdos et un peu de course. Elles m’ont suivie. Et au bout d’une bonne demi-heure d’agitation, on s’est assises sous un arbre, sur l’herbe, transpirantes et souriantes. L’endorphine a produit son petit miracle : sous son emprise, on se découvre des amies ! 

Elles ont consenti, dans un premier temps, à me dire les noms qu’on leur avait attribués ici : on avait trouvé que la première avait un sourire mystérieux et on l’avait appelée Mona. La seconde était très pieuse et priait Dieu tout le temps : ce fut naturellement Marie. La dernière n’avait pas été très commode, à son arrivée. On l’avait appelé Nono, parce qu’elle avait coutume de refuser tout d’un signe de la tête. Une poupée qui dit non. 

Nous nous sommes données rendez-vous chaque matin.

vendredi 10 avril 2026

Il n'y a rien - Saison 5 - La Liberté - Épisode 1


« Il y a plus d’une forme de liberté. On est libres ou on est libérées. Au temps de l’anarchie, vous étiez libres. Aujourd’hui vous êtes libérées. » 
 
Tante Lydia in La Servante écarlate, Margaret Atwood, 
Nouvelle traduction 2020 (Michèle Albaret-Maatsch.)

 

 Je suis devant un lave-vaisselle, une assiette à la main. Je me demande ce que je fais là. J’ai noté dans un petit cahier, le seul petit cahier qu’on a le droit de posséder ici, j’ai compté les jours. Voilà seulement 18 jours que je suis dans cette maison, dans ce quartier chic, dans cette nouvelle vie. Cela m’a semblé une éternité. 

J’ai mon assiette sale à la main, devant ce lave-vaisselle ouvert et je ne sais plus ce que je dois faire. Je crois que je suis toujours sous le choc, toujours engluée, toujours sous emprise : comme si la gouvernante n’avait jamais enlevé sa main de mon bras. 

 Je ne comprends pas ce qui m’arrive et si je voulais me débattre, m’enfuir ou même crier, je sais que je n’y arriverais pas. 

On m’a mise dans une petite chambre sans fioriture. Un lit, un petit bureau, un tapis rond et beige au sol. Pas de miroir, pas de tableau aux murs. Une tapisserie grisâtre. 

On m’a habillée d’une combinaison très moulante, beige clair, presque comme une deuxième peau, comme si j’étais nue, bien que vêtue : cela ne laisse aucun doute sur mon genre. Je suis bien une jeune fille. 

Pourtant, je ne suis pas à ma place et je le sais. Mais ici, nous sommes coupées de tout. Les femmes sont coupées du monde. Le test a été fait : je suis fertile et je suis jeune, même s’il y a quelques bizarreries dans mon ADN. Personne ne veut croire que j’ai 90 ans, en vérité. 

J’ai tenté de le dire à la gouvernante. C’est la première personne que j’ai revue, en me réveillant. J’ai senti son regard sur moi, avant même d’ouvrir les yeux. J’étais déjà dans la petite chambre. J’ai sursauté, j’ai même crié, je crois, en croisant son regard froid, fatigué et ombré de mépris. J’aurais préféré me réveiller dans le blanc glacial de l’hibernation imposée par l’iA. J’aurais préféré qu’il n’y ait rien. 

Le printemps si beau de ces derniers jours de cavale, ces derniers jours un peu fous, s’est assombri. Elle m’a expliqué mon rôle : celui de porter la vie, celui de servir la vie. D’être une femme, une vraie : une mère. Je ne suis pas une mère. 

J’ai déjà vécu ma vie, je le sais : je suis incapable de porter un enfant, encore moins d’en élever un. J’ai vécu dans un siècle où l’on ne faisait plus d’enfant, d’ailleurs : les catastrophes climatiques incitaient à y réfléchir à deux fois. Un monde dans lequel on ne peut plus voyager, respirer, boire de l’eau…où le cancer menace, où les guerres font rage, ce n’est pas un monde pour faire naître des enfants. Aujourd’hui, le monde n’est pas plus beau. Il n’est pas plus sûr. L’iA impose une dictature absurde et je ne veux toujours pas mettre au monde un enfant dans ces conditions. 

Je l’explique à la gouvernante. Elle me dit que je n’ai pas le choix. Toutes les femmes jeunes et fertiles sont réquisitionnées. C’est la règle. 

 Je ne me soumettrai pas, lui dis-je, à des relations sexuelles, avec quiconque ! 

 Elle explose de rire : plus personne ne procède ainsi. Tout se passera pendant mon sommeil, je ne me rendrai compte de rien. Je serai inséminée, de la manière la plus civilisée qui soit. 

 Tu parles d’une civilisation ! 

Voilà donc 18 nuits que je ne dors plus. Impossible de fermer l’œil. Je rumine. Je veux éviter le pire, j’ai peur. J’imagine qu’une sorte de robot va entrer dans ma chambre, à moins que ce ne soit encore un drone. Le drone inséminateur, une main gantée qui s’enfoncera en moi. J’en frémis d’horreur. Pour mettre à profit ces nuits sans sommeil, j’essaie d’imaginer un plan pour m’enfuir. Il faut que je trouve une solution. 

Mais le jour, nous sommes occupées et surveillées en permanence : nous devons faire des courses, des tâches ménagères, préparer les repas, dont la base est toujours la cellulose protéinée, mais agrémentée de légumes, de produits laitiers ou d’œuf que le chef de maison se paie au marché noir. Nous avons de la chance, on nous le fait bien sentir. On mange à notre faim et contre cela, nous devons allégeance. Sauf que si l’on nous nourrit bien, c’est surtout pour augmenter nos chances de fertilité. 

Je ne suis pas dupe. Alors je mange peu. Je picore, je m’étiole, je m’affaiblis. Le manque de sommeil creuse mes joues de cernes épouvantables. D’ailleurs voilà longtemps, maintenant, que je n’ai pas eu mes règles. La dernière fois, j’étais encore dans le petit village avec Nicolas. Le stress, l’angoisse, l’aventure, le manque de nourriture, tout cela m’a dévitalisée, je le sens bien. Ou plutôt, a donné un autre sens à ma vie : je ne me suis jamais sentie aussi vivante que lorsque j’étais sur la route, en train de courir tous les dangers, face aux zombies, dans les ruelles du vieux Lyon ou dans les caves du marché noir. 

Là, je me sens morte. Réduite à la potentialité d’une grossesse, réduite à mon ventre. Tout se révolte en moi, à cette idée. 

J’ai laissé tomber l’assiette que je tenais. Le fracas sur le carrelage a précipité d’autres femmes dans la cuisine. On me demande si je vais bien. Je me dégage de ces bonnes intentions, de ces bras qui se veulent amis. Je n’ai pas d’amie, ici. J’ai seulement des concurrentes, des traîtresses peut-être, qui profiteront de la moindre occasion pour me dénoncer. Je me méfie de tout le monde. 

Je regagne ma chambre, prétextant un malaise. On me laisse faire. Les femmes jeunes possèdent tout de même un pouvoir : celui d’être un bien précieux. Un bien auquel on ne peut pas toucher. 

A présent, je comprends mieux pourquoi les drones m’ont protégée, pourquoi le Président a demandé à me voir : je suis une bête curieuse. Il n’y a plus d’enfant, il n’y a plus de jeune. Ou presque plus. Dans le quartier de sécurité où je me retrouve emprisonnée, nous sommes les derniers spécimens. 

Mais j’ai un avantage sur les autres : mon expérience. J’ai 90 ans. Il faut que ce soit ma force ! J’arriverai à m’échapper !

mardi 7 avril 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Episode 18

 

Ce qui devait arriver arriva : la gouvernante, dans un geste d’agacement finit par m’arracher ma casquette ! Et les quelques mèches folles que je cachais dessous se sont éparpillées sur mon visage. 

 « Qui êtes-vous, bon sang ? Vous êtes une fille, n’est-ce pas ? », s’écrit la vieille femme, indignée « Vous êtes très jeune, en plus. » 

J’essaie de protester en prenant une voix plus grave, en remettant ma casquette, en plaisantant vaguement… « Une fille ? Quelle idée ! Non, je suis un garçon…Oui, par contre, je suis jeune ! Je n’ai pas tout à fait mué, vous comprenez…» 

 Mais cela ne marche pas vraiment. Elle me regarde, suspicieuse. Inquiète. Elle interroge du regard le Patron. Et puis…les choses prennent une tournure bien plus sombre. 

« Qu’est-ce que vous voulez ? C’est un échange, c’est ça ? Vous voulez récupérer Ambroisine en échange de la gamine ? » 

Ce qui m’inquiète, c’est que le Patron ne me regarde pas un seul instant. Et qu’il ne dit pas non. Il ne dit pas oui non plus. Je ne sais pas si c’est prémédité ou si c’est une idée qui lui plaît, subitement. Je ne sais pas s’il réfléchit à toute allure en se disant que de toute façon, je n’y couperai pas, maintenant que je suis démasquée. Je le lis dans ses yeux : il est en train de peser le pour et le contre. S’il me laisse là, qu’a-t-il à y perdre ? La négociation pour Ambroisine en vaut peut-être la peine. 

Comment pourrai-je me tirer de ce mauvais pas ? Je me rends compte soudain que ce que j’avais pris pour une balade de santé, une aventure sans conséquence, c’est en fait un périple dans un pays en guerre, dans une France déchirée et oppressée : il y a les riches et les pauvres, ceux qui sont fertiles et ceux qui ne le sont pas, les jeunes et les vieux, ceux qui sont enfermés, les esclaves cliqueurs, sans rien d’autre à vendre que leur corps et peu, bien trop peu de gens libres. Je l’étais, jusqu’à ce moment… 

La main de la gouvernante se referme sur mon bras. Le Patron a conclu l’affaire, d’un regard. Il récupérera Ambroisine et me laissera là. Je crains pour Ambroisine : tout juste sortant de ses couches, comment suivra-t-elle ? Mais c’est sur mon sort qu’il faut que je me lamente. Je n’ai pas vocation à rester ici pour le reste de mes jours. Il faut que je m’échappe ! Pas question qu’on décide à ma place. D’ailleurs, l’iA ne voudrait pas : mon destin n’est pas ici, on me l’a dit ! Où est l’iA ? Où sont les drones qui me suivaient partout jusqu’à présent ? 

J’essaie d’arracher mon bras, j’essaie de me lever et de m’enfuir. Je ne sais pas où aller, ma rébellion est inutile, dérisoire. On me rattrapera, on… 

Et j’ai reçu un coup sur la tête.

mardi 31 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 17


 Avant même d’entrer, le Patron m’a regardée de la tête au pied et il m’a poussée derrière la haie d’une belle villa : « Avec ta jolie figure toute fraîche, tu vas te faire embarquer…Ils vont vouloir te faire faire un test de fertilité et tu es bonne pour rester coincée là pour les 20 prochaines années, pour pondre des gosses. Mets ma casquette, déjà, rentre tes cheveux dedans. Sors le tee-shirt de ton jean. Voilà. Et…attends… » Il sort de son sac une grosse miche de pain cuite par notre copain maraîcher : la cuisson au feu de bois a laissé des bouts de charbon sur le fond… Du bout des doigts, il prend un peu de noir et m’en barbouille les joues et le menton, pour que j’ai l’air d’avoir un peu de barbe…Est-ce que je ressemble à petit gars ? Selon lui, ça devrait passer… 

Le Patron connaît l’endroit comme sa poche. Il fait des livraisons très souvent ici. 

 Je lui demande, naïvement, si on paye en temps de clic, ici aussi. Il rigole. Non ! C’est bon pour les pauvres, ça. On est bien gentils avec les Marité, avec les cliqueurs, on leur laisse quelques poireaux en échange de quelques heures de clics, mais l’or, les dollars mondiaux et les bitcoins sont toujours d’actualité pour les riches ! Comment feraient-ils, sinon ? On n’a jamais que 24h par jour ! 

Je me souviens de la ferme dans les bois, je revois le Président dans son bureau luxueux… je me souviens de ces privilégiés qui avaient tout et je les compare au dénuement total de Marité qui paie de sa santé la moindre fraise qu’elle peut trouver au marché noir. La lutte des classes, hélas, a été gagnée définitivement par les plus riches. Les autres sont des esclaves. 

On est donc au milieu d’un lotissement de luxe, magnifique, gardé comme la Banque de France, avec des miradors, des agents de sécurité et des hautes grilles. 

La première villa que nous livrons ouvre ses portes : c’est une vieille dame qui se présente à nous. Le Patron m’explique rapidement, à voix basse : « Dans chaque maison, il y a une gouvernante qui garde les femmes qui y vivent. Pour chaque villa, il y a un homme. » 

« Pour plusieurs femmes ? » Je ne peux pas cacher mon étonnement. 

Oui. Un homme pour plusieurs femmes. Pour 4 ou 5 femmes. Les hommes font partie de la caste des bourgeois. Ils ont subi des tests de fertilités… 

Il n’a pas le temps de tout me dire. Mais je comprends bien l’essentiel. J’ai lu la Servante écarlate…il y a si longtemps… 

Les victuailles font briller les yeux de la gouvernante qui semble découvrir les bienfaits d’un sourire sur les rides de son visage. Elle nous demande même si on veut un café. Ce n’est pas de refus ! Un café ? Un vrai café ? Oui, les riches ont encore du café. C’est fou, non ? Il faut dire que les zones de production ont changé, avec les modifications du climat : le climat tropical est en Normandie, aujourd’hui. Et le café normand est excellent. 

En tout cas, cette pause dans cette cuisine rutilante, devant cette tasse de café, c’est un bonheur. Nous avons eu une très longue journée. Il ne faut pourtant pas que je me relâche trop : je suis un garçon, il faut que je reste dans mon rôle. Je ne retire pas ma casquette et je sens bien que la gouvernante tique. Je ne respecte pas les règles élémentaires de savoir-vivre. Je me méfie, parce qu’elle me fait penser à une de mes grands-mères et je sens bien qu’elle serait capable, dans un geste d’agacement, de m’arracher mon couvre-chef en m’attrapant la visière. Je me recule sur ma chaise. Le Patron sent mon malaise. Il se lève, poliment, et déclare que nous avons encore quelques livraisons à effectuer. Mais la gouvernante me fixe étrangement. Et je ne trouve pas d’autre solution que de lui demande, ex abrupto, si elle connaît une certaine Ambroisine. De toute façon, je suis là pour ça… 

Son regard oscille entre l’étonnement et la joie. « Ambroisine ? Vous la connaissez ? Chère Ambroisine ! Elle a accouché hier ! » 

Nous tombons bien ! Formidable, félicitations à la maman et au papa, bienvenue au monde à ce nouveau-né ! Est-ce que c’est une fille, un garçon ? Combien de kilos et comment s’appelle-t-il ? 

« Ambroisine…C’est sa dernière fois…Mais quelle femme ! Quelle formidable maman ! Elle est là depuis 14 ans et elle a mis au monde 8 enfants. Un peu plus d’un tous les deux ans ! Quelle régularité ! » 

La gouvernante est comme en transe en évoquant cela. « Nous pouvons la voir ? Nous serions ravis… »

 Mais là, le regard de la vieille femme se glace ! « Pourquoi ? Qu’est-ce que vous lui voulez ? Elle se repose évidemment. Mais en plus, elle doit se préparer. C’est sa dernière fois : elle doit endosser bientôt la robe de gouvernante. Comme moi… » 

Nous pensions avoir touché au but du premier coup, mais cela ne sera peut-être pas aussi simple…