mercredi 24 août 2011

Fiction estivale - Changement de décor (1, 2, 3, 4, 5, 6, 7)

Prologue.

Même si tout ce qui va suivre peut ressembler au monde réel, croyez l'auteur. Remettez-vous en à lui. Les lieux, les gens, les situations, tout est inventé. Bien entendu, la petite société est une petite société telle que nous en connaissons. Il se peut que la petite ville de province vous fasse penser à celle où vous vivez, à celle où vous passez vos vacances, à celle où vous avez vécu enfant. Il se peut que vous pensiez reconnaitre un homme ou une situation. Mais ce ne sera que le fruit du roman. Le roman s'inspire du réel et nous renseigne sur lui, mais il est faux. Jamais il n'y eut en Normandie une Mme Bovary telle que celle de Flaubert. Cependant, vous croyez la connaître. Ainsi que vous pensez mieux connaître la Normandie du XIXème siècle grâce à Flaubert. 


On reconnaîtra peut-être le plagiat que je fait éhontément d'une œuvre de David Lodge. Faute avouée, à demi pardonnée...


Tout cela étant dit, je tiens à commencer mon histoire par cette petite formule magique qui permet d'entrer dans le monde imaginaire...

**********

Chapitre 1.

Il était une fois, dans une petite ville riante de province, une population pleine de drames et d'espoir, comme il en existe partout.

Deux hommes qui ne s'étaient jamais vus se trouvaient côte à côte pour la première fois. Le premier était au volant d'une Jaguar grise reluisante. Il s'appelait John et était au téléphone avec sa femme Barbra, qu'il venait de quitter quelques instants plus tôt. Ils s'étaient à peine croisés à la table du petit déjeuner. Leur villa était trop grande et quand l'un était à la cuisine pour le petit déjeuner et que l'autre était sur la terrasse, on pouvait savourer son premier café sans se dire bonjour. Cette maison n'était pas leur première maison. John avait fait fortune dans l'immobilier. Dans les années 70, il avait touché un héritage correct qui lui avait permis d'acheter son premier appartement. Un petit F3 en centre ville. Il n'avait pas attendu longtemps pour le revendre, en faisant une bascule incroyable. Les crises successives aidant, il avait progressivement acheté plus grand et il avait fait fortune ainsi.

Dans la deuxième voiture, arrêtée au même feu rouge, il y avait Tim. Il n'était pas au téléphone. Il lorgnait la Jag' de son voisin occasionnel avec envie. A 36 ans, Tim roulait toujours dans une Ford Fiesta toute cabossée, qui crachait ses poumons au démarrage. S'il l'avait gardée, cette première voiture, ce n'était pas vraiment par sentimentalisme. Il l'avait achetée avec un prêt étudiant, qu'il avait remboursé tant bien que mal avec l'argent de ses premiers jobs au MacDo et malgré ses longues études, il n'avait jamais eu les moyens de s'en payer une autre. Il venait de sortir de chez lui pour se rendre à son travail. Il était CDD dans une agence d'intérim.

Chapitre 2.

Cette ligne de départ pourrait faire penser au lièvre et à la tortue de la fable. Il n’est pas certain, cependant, que ce soit la tortue qui gagne. Le gars de 60 ans qui a réussi sa vie compte bien réussir sa retraite aussi. Le trentenaire qui rate tout depuis toujours est souvent résigné.

Cependant, imaginez la situation : un garçon au regard envieux, tout concentré sur le détail d’un Jaguar et de son propriétaire braillant dans son Blackberry. Le feu passe au vert. La Ford ne bouge pas. La Jaguar non plus. Les véhicules qui se sont amassés derrière commencent à klaxonner. Nous avons à faire à l’inverse exact de ces défis que les hommes se lancent parfois aux feux, à grand renfort d’œillades orgueilleuses et de coups d'accélérateur rageurs.

Non. Nous avons à faire à deux ahuris, l’un bavant devant ce qu’il n’aura jamais, l’autre perdu dans sa bulle, dans le moelleux d’une voiture confortable, échangeant des banalités avec son épouse.

Les bruits de klaxons finirent tout de même par réveiller nos deux protagonistes. Dans des gestes désordonnés, ils démarrèrent en même temps, puis calèrent, puisqu'ils étaient en seconde, puis redémarrèrent, faisant des petits signes de la main pour s’excuser...

Dans la confusion, Tim et John braquèrent leur volant à l’opposé de la direction qu’ils avaient choisie.

Et voilà comment, dans un carnage de tôles froissées et de fumées blanchâtres, nos deux personnages firent connaissance autour d’un constat à l’amiable.

Chapitre 3

Pendant ce temps-là, Barbra, la femme de John, sirotait tranquillement son café sur sa terrasse. Elle venait de raccrocher d’avec son mari. Ils avaient eu une discussion acharnée à propos de la déco d’une des chambres d’amis de l’étage. Elle avait repéré des petites choses sympathiques à Maison du Sud, dans un style colonial du meilleur goût. Mais il aurait préféré chiner d’authentiques meubles anciens aux puces. Madame prétendait, sans doute à raison, qu’elle n’était pas Valérie Damidot et qu’elle n’était pas là pour rafistoler des vieilleries.

Pendant ce temps-là, Tim se disait que c’était une tuile de plus qui lui tombait sur le coin de la figure.

John sortit de sa voiture, les bras en l’air, l’air désolé, l’air pressé, l’air important. Il avait rendez-vous à la banque pour faire fructifier ses sous, préalablement placés sur des actions SocGé. Il trouvait que c'était un peu mou, en ce moment...

« - Bon, jeune homme, je n’ai pas le temps. Je vous laisse ma carte ?
 - Ah non ! Pas question, monsieur. On fait un constat tout de suite !
 - Écoutez, de toute façon, j’ai presque rien, je vous assure, je peux attendre un peu pour faire le constat...
 - Vous pouvez peut-être attendre, mais pas moi. Je dois vite m’arranger avec l’assurance pour réparer : ma voiture est morte, là. Et j’en ai besoin pour aller au boulot...»

Le boulot. Tim avait tout de suite pensé à ça. Il était CDD pour une boîte d’intérim. Depuis 10 ans. Un CDD de 10 ans, bien sûr, ça n’existe pas. Et pourtant, la boîte d’intérim avait trouvé la combine. Les contrats d’embauche, ça les connaissait. Il y avait trois agences, dans trois villes différentes et Tim faisait des contrats dans chacune de ces agences, à tour de rôle...Les trois villes étaient distantes d’au moins 30 km chacune. Il lui fallait une voiture...

Chapitre 4

Pendant ce temps-là, à l’autre bout du monde, dans son appartement de fortune, mesurant tout de même 630 m2, Serge K. Démone, l’ancien P.D.G du Financement Mondial de la Finance, luttait contre ses démons. Cela faisait trois fois qu’il montait sur son toit terrasse, vêtu de son peignoir blanc. Il ressassait cette histoire de jeune homme qu’il aurait peut-être violé, dans une chambre d’hôtel, quelques semaines plus tôt.

Ce fait divers avarié avait jeté le trouble sur toute la planète. Bien sûr, SKD était une sorte de fierté pour la France : les gloires françaises, de part le monde, depuis Édith Piaf, se faisaient rares. C’est un peu comme si on avait plus que le Roquefort et SKD, en ces difficiles périodes de crise. 

On se disait au moins qu’on avait un économiste renommé, exerçant un véritable pouvoir sur ce pauvre monde, pour représenter le pays. Mieux que notre président qui nous ridiculisait si souvent, en déclarant la guerre après la signature de l’armistice, la fin de la crise la veille d’un crack boursier et à cours d’argument, poussant devant lui les charmes de son épouse.

SKD attendait un appel. Il avait fait acheté à un ami américain un téléphone à carte, un portable jetable. Il cherchait à être discret : il se savait espionné par les plus hautes instances d’État.

Si tout se passait bien, il prendrait un avion privé affrété spécialement par un groupe secret, pour regagner la France le plus rapidement possible.

Évidemment, il n’atterrirait pas à Orly, mais sur un petit aérodrome de province. C’était un homme en Jaguar qui viendrait le chercher.


Chapitre 5

Tim et John s’étaient finalement assis à la terrasse d’un café pour établir le constat. Tim serait en retard, peut-être même qu’il ne pourrait pas aller au boulot ce matin-là, mais tant pis. Il savait bien que ce serait grave : en plein mois d’août, il était seul à l’agence et s’il n’ouvrait pas, personne ne le ferait à sa place. Il allait se faire taper sur les doigts, sévère.

Il expliqua cela à John. Il expliqua que sa position de CDD était tellement fragile qu’il risquait de se faire virer, pour un coup pareil. Mais de toute façon, il n’avait guère le choix. Pourtant, il était un bon employé. Ponctuel, sérieux : il connaissait son boulot mieux que personne. Malgré sa précarité, il s’accrochait, il faisait même du zèle. Qui sait ? Un jour où l’autre, on l’embaucherait peut-être en CDI. Dans le fond, il savait bien que ça n’arriverait jamais. Mais il continuait d’y croire, et à chaque fin de CDD, lorsqu’il ne savait même pas s’il y en aurait un prochain, il se prenait à espérer comme un insensé.

John écouta, sidéré. Il balbutia : « Vous avez fait des études ? Non, parce que les études, ça aide...»

Bien sûr que Tim avait fait des études. Ses parents s’étaient même saignés pour ça et lui, avait passé tous les étés de sa jeunesse à faire la plonge chez MacDo. Bac +5 : bac, BTS, IUT. Il avait le niveau d’ingénieur en informatique et technique de vente. Il avait fait des stages partout.

John balbutia encore : « De mon temps, c’était pas comme ça...Moi, par exemple, pour mon premier job, j’ai passé une annonce dans le journal local et j’ai eu 35 lettres d’embauche en retour. Je n’avais qu’un bac. Mais c'est la crise, pour les jeunes...»

Eh oui, Papy, pensa Tim, tu as mangé le pain blanc de 4 générations...

« - Et maintenant, vous bossez dans quoi ? osa le jeune homme.

- Oh, moi, je ne...enfin...je gère des immeubles...
- Vous êtes gérant d’un syndic ?
- Non, non....j’ai des immeubles et je loue les appartements...
- Ah ! Vous êtes rentier, quoi...»

La discussion aurait pu s’arrêter là, tant ces deux protagonistes vivaient dans des mondes parallèles....Mais le portable de John sonna.

Chapitre 6

De l’autre côté du globe, plongé dans la nuit, un homme avait fini de faire les cents pas, le portable à la main, impatient de recevoir un appel. Il avait décidé d’appeler directement le contact français qui pourrait l’aider. C’était John.

John décrocha bien vite : un appel de SKD, ça ne se refuse pas.

« - Bonjour ! Ou plutôt bonsoir...Alors, quelles sont les nouvelles ?
- Bonsoir. Je vous pose la même question. A-t-on des nouvelles de ce jet qui devrait me propulser en Europe, loin de toute cette histoire ?
- Pour l’instant, non...répondit John, tout déconfit.»

L’entretien prit fin bien vite : la déception de SKD était sensible...

Quand John reposa son BlackBerry sur la table, il était tout pâle.

Il jeta un regard un peu gêné à Tim qui ne comprenait pas tout, mais qui avait saisi que l’appel était très important : John s’était soudain redressé, il avait pris un air un peu digne et accroché un sourire flagorneur à sa face.

L’air interrogateur du jeune homme eut raison du vieux rentier : il se mit à expliquer tout ça. Il avait trop de choses à garder pour lui et le secret l’empoisonnait.

« - C’était SKD. Oui, le SKD de l’affaire SKD. Celui de la télé, du Grand Parti de Gauche, celui du FMF. Je suis en contact avec lui de manière tout à fait secrète, pour le faire revenir en France, bien qu’il n’ait plus son passeport et que l’affaire soit en cours, là-bas, aux USA. N’allez pas raconter ça, hein, je vous fais confiance. Vous avez une tête qui me revient : tenez, vous pourriez être mon fils.
- Alors...Vous...SKD...balbutia le contrat à durée déterminée...
- Oui...
- Alors vous êtes de gauche ?» articula Tim...

La question interloqua John.

Tim s’imaginait qu’un homme qui roule en Jaguar et qui est rentier est forcément de droite. Il râle forcément de payer trop d’impôts, il pense forcément que si tout va mal, c’est à cause des jeunes, des immigrés, des socialistes...

« - Oui, c’est vrai, en général, c’est ce qui se passe. Et d’ailleurs j’étais en bonne voie pour devenir le vieux con que vous décrivez, il y a encore pas si longtemps. Mais il m’est arrivé une aventure qui m’a remis dans le droit chemin...Je vais vous raconter...»

Il commanda un autre vittel citron...


Chapitre 7
« - C’était il y a trois ans. J’étais à Londres pour affaires : ils ont là-bas des idées révolutionnaires en ce qui concerne l’immobilier. Je venais d’acquérir un immeuble en plein Paris hausmanien et j’avais bien sûr loué les beaux appartements au prix fort, sans problème. Il me restait les chambres de bonnes sur les bras et la loge de la concierge. Et c’est pour ça que je suis allé voir en Angleterre, les dernières avancées du libéralisme en la matière. C’est eux qui ont inventé les apparts loués à la semaine ou au week-end pour les touristes. Un coup de génie : là où on pouvait louer à de pauvres étudiants qui n’étaient pas forcément solvables, un 9 mètres carrés pour 700 Euros, on pouvait facilement louer au même prix, à la semaine pour des riches russes ou des Japonais en vadrouille Paris. 700 fois 4, le calcul est vite fait...Même si on ne trouve pas à louer toute l’année et d'autant plus qu'avec deux ou trois magouilles avec les impôts, ça devient carrément rentable. Bref. J’étais à Londres, je travaillais le jour, j’allais de rendez-vous en rendez-vous, de diner en diner et je profitais de la nuit pour faire du tourisme à Soho, si vous voyez ce que je veux dire. J’avais presque oublié que je n’avais plus 20 ans. Et c’est justement dans les bras d’une charmante demoiselle de Soho que je fis un infarctus.»

L’heure avançait, Tim écoutait poliment. Il avait l’impression d’avoir en face de lui un de ces mecs super riches. Un autre monde, qu'on ne voit qu'à la télé, dans les séries. Il pensait évidemment à son agence d’intérim fermée, à la colère de ses patrons, très riches, eux aussi, qui n’hésiteraient à le virer...John repris son récit...


« - C’est pour ça que je suis au vittel, aujourd’hui, dit-il en buvant une gorgée. Alors voilà, j’étais en Angleterre sur le point de claquer dans un bordel, je ne voulais surtout pas qu’on prévienne ma femme qui m’aurait fait une scène bien mauvaise pour ma santé...Et pour mon couple. Alors je me suis fait embarqué à l’hôpital. Je n’avais pas ma carte vitale Européenne et d’ailleurs, en Grande-Bretagne, ça n’aurait pas marché. Et je voulais, autant faire se peut, que ma femme ne s’aperçoive de rien. J’ai dû payer les examens, les prélèvements,  les médicaments, les soins, l’opération (je me suis fait poser un stent), les journées et les nuits d’hôpital. J’ai senti passer la facture. Et ça a été comme une révélation : la sécurité sociale, c’est l’invention du siècle. Il faut tout faire pour conserver ce système en l’état. Parce que même si j’avais pu payer, je n’ai pas pu cacher la note à ma femme : ça faisait un trou dans le budget déco, je vous assure...Alors, imaginez-vous à ma place...»

Tim s’imaginait très bien, mort d’un infarctus, en plein milieu de Soho...
(à suivre)

 






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