Le géant aveuglé a braillé autant qu’il a pu « Levan, je suis aveuglé, je suis ligoté, je suis assommé, j’ai la tête qui explose ! Que m’a tu fais ? Levan, tu m’as rendu fou ! »
J’ai fui comme le vent.
J’ai suivi le conseil de Kamy, je n’ai pas fait preuve de vanité en ricanant et en criant mon vrai nom. Je suis la dernière génération a avoir lu l’Odyssée en 6e, autant que ça me serve à quelque chose !
Je suis repartie, avec toujours en tête l’idée de revenir sur mes pas pour donner à Kamy une sépulture digne. Mais j’avais désormais la certitude qu’elle avait été dévorée et que je ne retrouverai que ses os, blanchi et peut-être quelques-unes de ses affaires. Il faut tout de même que je lui rende hommage.
Le beau temps est revenu, il fait une chaleur douce et la nature est brillante, lavée par l’orage de la veille. J’ai sauvé ma machette dans mes aventures : c’est ma compagne la plus précieuse. J’évite désormais les chemins et les routes trop exposées. En repassant le pont d’Évieu, je ne retrouve pas la horde de zombies morts de faim. Mais je me méfie tout le temps.
Après le pont, je traverse des bois, je m’élève un peu. Je prends le temps de contempler le paysage silencieux. Rien ne semble avoir changé depuis des millénaires. Sans les hommes, sans les voitures, sans les avions, tout est beau. Apaisé. J’ai envie de me perdre, de rester là pour toujours, de m’égarer, de m’abandonner. Mais c’est un piège, encore une fois. Il ne faut pas dévier de ses objectifs. C’est en arrivant vers La Roche Percée que je trouve enfin la dépouille de Kamy. Je la reconnais à sa chevelure noire. Je ne veux pas voir combien elle a été dépecée, déchiquetée, démembrée. Elle a subi ce qu’elle aussi faisait subir aux hommes qui la défiait dans la cathédrale. Mis à part Nicolas, je réalise que tous ceux que j’ai croisés sur ma route sont devenus cannibales. Je n’avais pas voulu le comprendre. Moi-même, en mangeant la cellulose protéinée, je suis devenue anthropophage contre mon gré.
La Roche Percée est un lieu sacré. Un lieu chargé d’une spiritualité et d’un mystère qui me pénètre immédiatement. C’est là qu’il faut que je fasse un dernier hommage à Kamy. Je creuse pour elle une tombe en contre bas du chemin. C’est douloureux, c’est épuisant. Je pleure et je me lamente. J’ai aimé cette femme, sa folie, sa bêtise, son grand rire, ses obsessions, son visage aux pommettes hautes. J’ai aimé sa douceur et son éternelle enfance. Elle reposera là, désormais, au cœur de la mère nature. Je fabrique un petit décor avec du bois et des cailloux : une étoile, une croix, un croissant. Et un cœur. Plus que jamais le monde a besoin d’œcuménisme et d’amour.
J’ai refait les incantations bizarres qu’elle m’avait apprises.
J’ai gravé son nom dans une pierre, avec un silex.
J’ai eu l’impression d’être aux débuts des temps. Au début de l’humanité.
Et puis je suis repartie.
Mon objectif n’a pas changé. Je veux rejoindre Lyon. Je veux voir ce que les Hommes deviennent, ce qu’ils ont organisé, comment la société s’est réinventée.
Il fallait que je reprenne le bon chemin. La route d’argent. Les étapes, les églises pour se mettre à l’abri. Le plan de départ.
Alors direction Morestel. Je laisse sur ma gauche la route des terres basses, de sinistre mémoire et j’avance sans crainte. J’y arriverai, j’en ai la certitude.

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