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mardi 17 octobre 2017

Carte Mère - Deuxième partie - Chapitre 7

VII 

Nous avons frappé à la porte du vieux, en vain. Sur le palier avec notre petit Tupperware à la main, nous avions l’air fin. On n’a pas insisté. Si ça se trouve, il était derrière l’œilleton et n’a pas voulu nous ouvrir. Alors nous sommes retournées chez moi, pour boire un café et un digestif. Nous avons passé une bonne soirée, finalement, à nous parler de nos séries préférées et des derniers livres que nous avions lus. Petit à petit, nous avons été moins ivres et j’ai fait une tisane. La nuit avançait et nous avions la voix un peu cassée. Soudain, toutes les deux, en même temps, nous avons pensé à ce pauvre Monsieur Ninne. Nous avons senti l’urgence qu’il y avait à aller encore frapper à sa porte. Pas pour les bolognaises, que j’avais remises en riant dans le frigo, en disant que je lui donnerai dans l’ascenseur. Juste parce que tout à coup, nous étions inquiètes de ne pas l’avoir vu depuis plusieurs jours. Presque en même temps, nous avons dit « Si ça se trouve, il est mort ! » avant de nous raviser, effrayées par nos paroles.

Pour nous protéger d’une parole que nous pressentions prémonitoire, nous nous sommes dit que nous allions l’effrayer, à cette heure tardive, mais que nous devions en avoir le cœur net.

Alors on y est retourné. On a frappé, encore et encore. On a fini par appeler les pompiers qui ont défoncé la porte sur la foi de nos dires : non, nous ne l’avions pas vu depuis longtemps, mais il ne partait jamais en voyage, il ne prenait pas de vacances. Nous ne l’avions jamais vu en compagnie d’une quelconque famille, non plus. Alors le bélier des pompiers fit son œuvre. Et l’odeur à peine perceptible que je croyais due aux poubelles nous sauta au visage.

Monsieur Ninne était étendu de tout son long dans son salon, dans une mare de sang séché. Il avait un pistolet dans la main. Jennifer a crié. J’ai joué les dures. Je l’ai prise dans mes bras pour la réconforter.

Mes réflexes de journaliste me poussaient à en savoir plus, à demander aux pompiers ce qu’ils en pensaient. C’était de toute évidence un suicide. Quand avait-il eu lieu ?

Mon orgueil de journaliste était écorné. Je n’avais rien vu, rien entendu. Je pouvais être la risée de mon métier. Mais personne ne me reprocha cela, ce soir-là. Tout le monde était effondré. On a recherché un peu, dans les affaires du vieil homme : avait-il une famille, des amis, des connaissances à prévenir ? Les pompiers ne pouvant pas s’occuper d’un cadavre avéré, s’en allèrent assez rapidement, après avoir prévenu les forces de l’ordre. Nous avons eu un moment de flottement, avec Jennifer, en croyant que ce mort allait nous rester sur les bras. Ninne était seul. Rien dans son appartement ne pouvait laisser supposer une vie sociale. Le capitaine nous a rassuré : ce sont les autorités judiciaires qui allaient prendre le relais.

L’odeur était terrible. Nous avons décidé de refermer la porte et d’attendre la suite des événements.

Jennifer a demandé si elle pouvait dormir chez moi. Elle n’était pas rassurée, la pauvre petite, avec un cadavre se délitant doucement à côté de chez elle. Comme je la comprenais. Nous avons donc passé une nuit agitée et pleine de cauchemars. A sept heures, nous étions debout. Il nous fallait du café. Il nous fallait parler, encore et encore, pour ne rien dire, pour dire « c’est terrible, c’est angoissant et j’ai mal dormi. » Pour expulser des images de sang se répandant sur le plancher qui nous avaient poursuivies dans notre mauvais sommeil. Pour dire « À quelle heure ouvrent les pompes funèbres ? Peut-on trouver cette information sur Facebook ? Il faudrait regarder. Tout le monde est sur Facebook, de nos jours… » Et on a vérifié. Oui, les pompes funèbres sont sur le réseau : on peut choisir sa pierre tombale, on peut contracter un plan de financement pour ses obsèques, on peut liker les jolies plaques funéraires. Bref, on peut être « ami » avec les fossoyeurs. C’est le monde moderne. Cependant, nous devions attendre la police.

Un homme et une femme en uniforme, que j’ai trouvés très jeunes pour cette terrible tâche, accompagnés d’un médecin légiste, sont arrivés à 10h. Ils ont constaté officiellement le décès, très froidement, professionnellement. Ils ont fait embarquer le corps pour procéder à une autopsie. Il fallait déterminer la cause du décès, même s’il nous semblait qu’il y avait peu de doute. Ils ont ramassé délicatement, avec des gants, l’arme qui était restée sur le plancher. Ils nous ont demandé si on connaissait bien la victime, si nous étions de sa famille et qui prendrait en charge les frais des obsèques. Devant nos mines dubitatives, ils nous ont vite rassurées : si une personne est seule, les frais sont prélevés sur la succession. Ninne était propriétaire de son appartement, il n’y aurait pas de problème. Ces deux jeunes policiers avaient déjà l’habitude. Jennifer m’a bombardée de questions : est-ce que je jugeais opportun d’acheter une plaque ou quelque chose comme cela ? Savait-on si ce serait une inhumation ou une incinération ? Est-ce que quelqu’un savait ce que le mort en pensait ? Est-ce qu’on devait lancer une enquête généalogique pour trouver un membre de sa famille ? Devant nos interrogations et sans doute notre panique croissante, la petite policière s’est approchée de nous. Elle a pris Jennifer par l’épaule, elle m’a regardée dans les yeux et elle a dit :

« - Ne vous en faites pas. Nous sommes là. C’était un monsieur de votre famille ?
- Non, ai-je répondu, c’est bien le problème. Nous le connaissions à peine, nous sommes ses voisines. Mais nous avons recherché, hier soir, avec les pompiers et nous n’avons pas trouvé de proches à contacter. Monsieur Ninne semble absolument seul au monde.
- Dans ce cas, c’est à la mairie de prendre en charge les obsèques, mais seulement après l’enquête judiciaire, obligatoire. Ne vous en faites pas, vous n’aurez rien à faire. Vous pouvez nous laisser finir, si vous voulez. L’odeur n’est pas agréable et puis il faut que vous pensiez à autre chose : vous avez déjà dû passer une nuit épouvantable… »

Jennifer devait aller travailler à 11h, de toute façon. Je suis rentrée chez moi, l’odeur de putréfaction collée aux narines, partout sur mes vêtements, emprisonnée dans mes cheveux. J’ai fait une lessive, j’ai pris une douche et j’ai repris du café. La mort rodait encore, même après ces ablutions et je tournais en rond, peut-être dans l’espoir d’y échapper. Il aurait fallu que j’aille à Pôle Emploi pour avoir des informations sur ma situation, que je m’inscrive ou je ne sais quoi, mais une sorte de phobie administrative, à moins que ce ne soit juste une flemme indépassable, me cloua chez moi, devant mon ordinateur.

À la place de démarches officielles, j’ai mollement cherché des petites annonces. Le monde avait tellement évolué depuis la dernière fois que j’avais cherché du travail dans le milieu du journalisme : on parlait maintenant « print » et web, on parlait mise en page, mise en ligne sur site internet, on parlait réseaux sociaux, graphisme, photo et vidéo, montage, même. J’avais 45 ans et une formation lointaine pour le journalisme papier…J’avais une expérience. Mais avais-je le « dynamisme, l’excellent relationnel, l’esprit d’entreprise » nécessaire pour participer avec « enthousiasme à la véritable aventure que constituait le lancement d’un web média complet » telle que cette petite annonce l’écrivait ? J’ai éteint l’ordinateur et j’ai mangé les spaghettis qu’on avait destinées au voisin et j’ai eu la vision épouvantable du cerveau en bouillie de Ninne en savourant la sauce bolognaise.

J’étais désormais prise d’une curiosité malsaine : la porte de l’appartement d’à côté n’avait pas été réparée. Étrangement, les policiers n’avaient pas posé de scellés. La tentation était grande…

lundi 16 octobre 2017

Carte Mère - Deuxième Partie - Chapitre 6

VI 


D’humeur un peu plus calme, j’ai proposé à la jeune fille d’entrer. Nous ne pouvions pas rester sur le palier, où cette odeur insistante planait encore. Je me suis entendu dire : « Je vous invite, venez dîner avec moi. » Je crois avoir décelé de la surprise sur son petit visage souriant et triste à la fois. Elle n’a pas hésité un instant pour accepter, pas même une petite formule de politesse, un petit mouvement de recul. Je ne crois pas que c’était par manque d’éducation. Elle souffrait vraiment d’une solitude sévère.

Je ne savais pas ce que j’allais lui faire manger. J’ignorais ce que j’allais lui raconter et ce qu’elle me voulait. Mais soudain, j’étais prête pour l’aventure d’une rencontre. Si j’étais rentrée seule, je savais que toute fraîche chômeuse, je risquais de passer ma soirée à me morfondre sur mon canapé, à zapper frénétiquement tout en surfant sans but, après avoir sommairement grignoté n’importe quoi. Je me connaissais tellement : au bout du troisième jour de vacances, en général, je finissais ainsi, échouée, larvaire, la tête lourde, migrant vers mon lit à des heures bien trop tardives. Alors mon invitation était très égoïste et j’ai fait des pâtes à la bolognaise : on a toujours un steak haché et un peu de coulis de tomate au fond du congélateur…

J’ai servi deux verres de vin et je me suis mise à cuisiner. Elle s’est assise sur une chaise haute, au petit bar qui sépare ma cuisine et mon séjour. Elle m’a demandé si j’allais bien. En coupant les oignons, j’ai finalement été beaucoup plus bavarde que je ne l’aurais voulu. Je lui ai dit que j’avais démissionné suite à l’affaire Rasier. Je lui ai expliqué le déroulement des événements en faisant rissoler les oignons dans un peu d’huile d’olive. Le Côte du Rhône que j’avais ouvert me réchauffait le cœur. Et puis dès que l’on fait roussir un peu d’oignon, pour peu que l’on ait faim, on se détend, on se libère, on pense au sud, aux vacances…Alors j’ai tout expliqué, j’ai parlé de ma mère et même de mon avocate.

Mlle Lekan, qui m’avait demandé de l’appeler Jennifer, m’a écoutée avec beaucoup de patience, buvant son vin à petites gorgées. Et puis elle m’a dit que j’étais dans un moment de grand bouleversement dans ma vie. Je me suis demandée si c’était ironique ou si elle se prenait pour une astrologue psychologisante. Elle a ajouté que notre vie était faite de cycles successifs, que c’était ainsi.

Un total détachement.

Elle a bu encore. Elle s’est resservi un verre. Elle s’est mise à parler d’elle, un long monologue, une logorrhée alcoolique, une tirade telle que les gens trop seuls peuvent en tenir.

« - J’ai toujours fait ce qu’on m’a dit. J’ai toujours obéi à l’école. L’élève modèle. J’ai travaillé pour les examens, j’ai eu mon concours à force d’abnégation. Je me suis nourrie de boîtes de thon, durant toutes mes années de fac, j’ai passé ces années de jeunesse sans sortir, sans m’amuser, pour payer mon loyer du CROUS. Une chambre universitaire crasseuse que j’ai dû lessiver et rafistoler avant de m’y installer. Gros budget de boule Quies pour supporter les fêtards des chambres d’à côté quand je devais me lever à 5h pour réviser mes cours. Je suis une laborieuse, tous mes professeurs me l’ont toujours dit. Une besogneuse. Mais j’ai toujours cherché à plaire : à mes parents, aux profs, aux employeurs de mes jobs d’été. On a toujours pensé que j’étais gentille, mais un peu limitée. On a toujours cru que je ne m’en sortirai pas. Avez-vous vu cet air maladif que je me traîne, ce visage pâle et maigrichon ? J’en ai joué pour me faire plaindre et pour qu’on s’apitoie un peu et mes réussites en sont toujours parues plus grandes. Aujourd’hui, je suis juste un numéro parmi tous les numéros qui forment le beau corps professoral de l’Éducation Nationale. A chaque rentrée, je ne sais pas où j’atterrirai, je ne sais pas si je serai dans un collège ou dans un lycée. Je ne sais pas si j’aurai des BTS ou des sixièmes. Les gens ne connaissent pas cette réalité. Ils pensent que le travail de prof est simple, bien payé et rempli de vacances. Mais je peux avoir, du jour au lendemain, à préparer des cours pour des cinquièmes ou pour des adultes post bac et sans savoir si ce sera à Dôle ou à Belfort. Ce n’est pas la même chose, mais c’est le même métier. C’est un peu injuste de dire que les gens pensent que c’est un métier facile. Je rencontre aussi beaucoup de gens conscients des difficultés : ils me regardent avec pitié et me demandent si je vais bien. Ils penchent la tête, navrés, vous savez. Ils disent « Les jeunes d’aujourd’hui sont tellement différents, tellement… » Ils ont des enfants les gens, des petits enfants. Et ils se rendent bien compte, quand ils les ont quinze jours pendant les vacances, que c’est insupportable, que ça tape sur le système. Qu’on ne comprend rien de ce qu’ils racontent, qu’ils passent leur temps avec leur téléphone, leur tablette, leur console de jeux…Et alors ils prennent conscience que c’est à moi de gérer ça pendant tout le reste de l’année. Malgré tout, il subsiste en même temps, en parallèle, un doute sur le sérieux de mon métier. C’est un paradoxe incroyable. On sait que c’est un métier difficile, mais on a une opinion mauvaise des enseignants. On ne croit pas vraiment que c’est difficile, vous voyez. Tenez une anecdote : un nouveau collègue de maths est arrivé en septembre. Je suis dans un collège classé en éducation prioritaire. Très difficile. Le type est arrivé avec un petit costume, une petite mallette. Il n’avait pas le look. Presque la cinquantaine. On a parlé un peu et on a compris qu’il était ingénieur dans l’industrie avant. Il gagnait le triple d’un prof. Il avait des horaires de bureau, cinq semaines de vacances par an et des RTT, un comité d’entreprise intéressant, un arbre de Noël pour ses gosses et un treizième mois. Oui, il devait avoir un peu de pression, des coups de bourre…Mais de là à devenir prof…On n’a pas compris. On ne comprend toujours pas, d’ailleurs. Il a sa petite cravate, il a décidé de vouvoyer les élèves parce qu’il pensait que ça assoirait son autorité, mais au bout de trois heures avec les sixièmes , il était déjà bordélisé. Ce n’est pas un établissement facile, mais les sixièmes, c’est gérable, même s’ils ont un peu remuants. Lui, il n’y arrive pas. Il fait des rapports, il met des punitions, il a une moyenne épouvantable, parce que les élèves n’écoutent pas les cours – il ne sait pas se faire écouter d’eux – et parce qu’il fait des contrôles complètement inadaptés. Il a eu son concours les doigts dans le nez, forcément. Il a fait des études d’ingénieur : il a le niveau intellectuel requis. Mais il ne sait pas comment fonctionne un enfant. Et on ne nous l’apprend pas. Je peux paraître sévère avec ce collègue. Mais je n’ai pas de quoi être fière. Avec les sixièmes , c’est vrai, je m’en sors. Mais avec les troisièmes, c’est souvent un enfer. Ils ne montent pas sur les tables, mais pour faire cours pendant 20 minutes, il faut que je fasse la police pendant 30 minutes. C’est comme ça. Je sais que c’est le cas pour mes collègues aussi, plus ou moins. Mais je me sens nulle et inutile. Et puis je suis loin de chez moi, loin des miens. Quand je rentre le soir, je rumine encore et encore, je me repasse en boucle mes cours, mes échecs, ce que j’aurais dû dire, comment j’aurais dû réagir face aux provocations de ces ados qui me testent mais qui ne me détestent pas, finalement. Ils sont…attachiants et je les aime bien. »

Elle a repris son souffle, elle a bu encore. Et elle a ajouté qu’elle ne savait pas pourquoi elle me racontait tout ça. Que ça ne m’intéressait pas, sans doute, que ça n’intéressait personne, d’ailleurs. Mais que ça sentait très bon et qu’elle était morte de faim. Alors nous sommes passées à table.

 Nous avons mangé un peu en silence, parce que nous n’avions finalement pas grand chose à nous dire, après nos grands soliloques. Les confidences passées, nous étions retombées au niveau de la conversation de tous les jours.

« - Avez-vous vu M. Ninne ces derniers jours ? Je ne l’ai pas croisé, me semble-t-il ?
 - C’est vrai. Je ne l’ai pas vu non plus. Je n’avais pas tellement ma tête à moi, mais je crois bien que je ne l’ai pas vu depuis quelques jours. Voulez-vous reprendre un peu de spaghetti ?
- Merci, j’en ai pris deux fois, déjà. Elles sont délicieuses, mais je crois que vous en avez fait un peu trop. Et si nous les proposions à M. Ninne ?
- À ce vieux râleur ?
- Savez-vous quel est notre point commun, à nous trois qui vivons sur le même palier ?
- Nous sommes des râleurs ? Non. Vous n’êtes pas vraiment une râleuse…
- Mais non. Nous sommes seuls. Je ne vous ai jamais vu ramener quelqu’un ici. Et M. Ninne non plus. Allez, faites une boîte avec le reste de pâtes et un peu de sauce. J’imagine qu’il doit manger des haricots sans même prendre la peine de sortir une assiette…
- Vous avez raison. Noël approche, soyons un peu généreux…
--> »

dimanche 15 octobre 2017

Carte Mère - Deuxième partie - Chapitre 5


J’ai passé encore une belle nuit. Très apaisée. Soulagée d’avoir pu parler de l’affaire avec quelqu’un. Sans rire, un bon avocat, cela pouvait faire office de psy. Était-ce plus cher de l’heure ? Pour l’instant, cela ne m’avait coûté qu’un coup de foudre…

Suzy hantait désormais mes pensées. Suzy Pasquet. Il fallait que j’en apprenne plus sur elle. J’ai commencé par taper son nom dans la barre de recherche de Google. Réflexe de journaliste. Pas grand chose : un profil professionnel sur Linkedin, un compte Facebook très maîtrisé ou presque pas renseigné. Quelques anciens articles de presse dans lesquels son nom était cité pour des affaires. Et une homonyme célèbre, une auteure de livres pour la jeunesse, morte il y a quinze ans.

Encore une navigation inutile. De toute façon, nous allions nous revoir. Et je tacherais de faire meilleure impression…

En attendant il fallait que je prenne des nouvelles de ma mère. J’ai fait le déplacement. Il fallait que je marche et le soleil glacial, le grand ciel bleu me poussaient dehors. A la maison de retraite, c’était l’effervescence : la grippe arrivait. Il fallait mettre un masque, des chaussons sur les chaussures et se passer les mains au désinfectant avant d’entrer. Une autre fois, cela m’aurait rebutée pour de bon. Mais j’avais un courage à toute épreuve ce jour-là : j’aurais pu affronter ma mère nue et son amant. Peut-être même la maîtresse de son amant. La responsable du service m’a expliqué que les côtes de ma mère allaient mieux. Qu’elle vivait plutôt bien, pour l’instant, la convalescence : qu’elle restait tranquille. Mais elle ajouta aussi qu’au bout de quelques temps, quand les blessures seraient un peu moins douloureuses, elle risquait d’avoir envie de se lever et de se remettre à gambader…C’est là qu’il faudrait être vigilant. Peut-être alors qu’on lui donnerait quelques calmants pour que tout se passe bien. Elle m’a demandé si je n’y voyais pas d’inconvénients, par pure convenance, je pense, parce que je n’avais pas mon mot à dire. Est-ce bien une vie, que d’être sans mémoire, sans douleur et sans même quelques réflexes ? Sans pouvoir se lever et marcher si l’envie nous en prend ? Que reste-t-il d’un être humain quand on lui retire tout ça ?

J’ai finalement passé un peu de temps près du lit de ma mère. Elle était calme et souriante. Je lui ai demandé si elle avait mal, mais elle avait oublié, elle ne savait pas. Elle avait le regard vide, mais elle avait l’air heureuse. Je suis sortie rassurée mais ce n’était pas auprès de ma mère que j’avais passé un après-midi. C’était auprès d’une inconnue. Elle ne se souvenait pas de mon enfance, pas plus que de sa vie de femme. Elle n’avait plus que quelques réflexes vitaux : respirer, dormir, sourire et un peu de vocabulaire. Elle qui avait été une jeune femme épanouie, une militante féministe, une mère libérée, active, autonome. Elle avait été amoureuse, aussi, follement. De son mari, mais aussi d’autres hommes. Je l’avais découvert plus tard, à la mort de mon père. Elle n’avait pas divorcé, mais elle avait vécu sa vie, si libre, si vivante. Son époux avait fermé les yeux, sans doute parce qu’il l’aimait pour cette indépendance, pour cette hardiesse. Elle m’avait raconté tout cela, un soir de confidence. C’était sa manière de me sermonner, à demi-mot, pour mon manque d’audace. Elle aurait voulu que je vive ma vie, me disait-elle, que je m’éclate, comme disent les jeunes. Elle m’en voulait de rester « vieille fille », de ne pas avoir d’enfant. A ce moment-là, j’aurais pu la faire grand-mère, encore, et je me posais tellement de questions. La société toute entière, mes amies, mes cousines, mes collègues, me renvoyaient l’image d’une femme inutile et stérile. Les femmes de mon âge ont parfois cette tendance épouvantable à porter leurs enfants comme des oriflammes, comme des blasons, des sujets de fierté et de satisfaction, qui les rend insupportables. Combien de soirées, de déjeuners, de discussions deviennent pesantes, lorsque le sujet s’engage sur les interminables maladies infantiles ou sur les réussites scolaires, sur les petites phrases tellement mignonnes, sur les progrès et sur les talents des petits des autres. Et je n’avais pas tellement envie, alors, que ma mère en rajoute. D’autant que je ne savais pas – et que je ne sais toujours pas vraiment – où je navigue et qui je suis : est-ce que j’aime les hommes ? Est-ce que j’aime les femmes ? Suis-je asexuelle, a-sentimentale, ou suis-je bi ? La réalité, c’est que je m’en fichais, que je ne voulais pas le savoir. Misanthropie assumée.

Pourtant, ce jour-là, au chevet de ma mère malade, le souvenir de cette discussion me revenait avec nostalgie, comme si elle était déjà morte et que ma mémoire me rappelait le meilleur de notre vie commune.

Sur le chemin du retour, j’ai profité des lumières de la ville, dans le froid glacial de la nuit, les volutes de vapeurs que les haleines des passants pressés laissaient s’échapper, les groupes d’adolescents qui riaient en marchant, qui se poussaient des coudes, qui attendaient les vacances avec excitation. L’ambiance était à Noël, déjà, même s’il restait encore deux petites semaines à patienter. Le marché de Noël battait son plein et les baraques qui avaient le plus de succès étaient celles qui vendaient à boire ou à manger. Les vendeurs de babioles faisaient grises mines, le chaland ne faisant que flâner sans s’arrêter devant les stands de bois.

Prise d’un frisson, — manque de chaleur humaine ou refroidissement ? —, je décidais de commander moi aussi un vin chaud. Les bribes de conversation des autres consommateurs me parvenaient. On parlait du dernier épisode de neige de pollution tombée sur le nord est : les particules fines de l’atmosphère et le froid qui forment des flocons et qui retombent comme de la neige, malgré l’anticyclone, malgré le ciel bleu. J’avais dû lire le même article que celui qui parlait : le sujet était étayé par les propos de plusieurs physiciens, chercheurs, experts. C’était à la fois fascinant et effrayant. La discussion s’enflammait, cependant. Celui qui avait lu la publication scientifique présentait cela comme une intox, un complot. Il soupçonnait les journalistes d’écrire n’importe quoi. Un autre tentait d’expliquer le phénomène rationnellement, mais un troisième expliquait qu’il s’agissait du givre tel qu’on en avait toujours connu. C’est alors que le premier reprit la parole, l’air mystérieux. « Non, les amis. C’est une autre histoire, je vous explique : c’est les chemtrails. » Les autres l’ont observé un instant, sans comprendre. Les quoi ? « Les chemtrails. C’est la fumée des avions, vous savez, dans le ciel, quand on voit ces traînées blanches…Eh bien ce sont des produits chimiques ou des armes bactériologiques qu’on nous balance dessus… » Les autres étaient tout de même incrédules. « Pourquoi on nous balancerait des trucs comme ça ? Et qui d’abord ? » Alors l’autre s’est un peu empêtré dans des explications lues sur internet : « Ben c’est pour réguler la population : ça rend les femmes stériles, par exemple…Mais on nous cache la vérité. Et il y a aussi des chemtrails pour réguler le climat, pour nous faire croire au réchauffement climatique…Et puis toutes les nouvelles maladies sont répandues comme ça : le cancer, l’Alzheimer…Evidemment, ce sont les puissants de ce monde, qui…Enfin, comme toujours les sionistes, les franc mac...» Les autres ont fait mine d’approuver, sans grande conviction. Mais ils ont conclu par un « Ouais, de toute façon, on nous cache tout. On nous mène en bateau…Et ce n’est pas aux journalistes qu’on peut faire confiance. »

On était en plein dans l’ère de la post-vérité ou plutôt dans l’ère des crédules incrédules : ils se croyaient plus malin en ne croyant rien de ce qu’on leur racontait. Même si des chercheurs, dans des articles sérieux et sourcés énonçaient des propos argumentés, il y avait toujours des personnes, de plus en plus nombreuses, pour ne pas les croire : si toutes les opinions se valaient, si la liberté d’expression existait, on pouvait bien penser autrement que ces soi-disant experts. Et puis, on pouvait toujours douter. Le doute est sain. Mais le doute était exclu du discours de cet homme : on nous ment, cela était une certitude. À partir de cela, tous les discours de spécialistes ou d’universitaires reconnus étaient suspects. Ils étaient même par principe remis en cause. Il restait alors une place folle pour le complot. Pour la parole de n’importe qui, pourvu qu’il ne soit pas reconnu par le « système ». Ce que vous lisez sur internet, pourvu que cela soit partagé par un « ami » digne d’un peu de confiance, devient parole d’évangile. Et vous tournez en boucle, en plus, dans un petit milieu qui s’alimente et qui finit par penser comme vous, puisqu’il lit les mêmes articles, puisqu’il voit les mêmes vidéos. Cela fonctionne pour tous les types de complots, pour toutes les idéologies : les chemtrails, le FN, le djihad…

Et que se passe-t-il quand un journaliste dit du mal d’un politicien ? Pour qui l’adepte du complot prend t-il parti ? Je crois que je me fais des illusions : ces hommes qui sortent du travail, visiblement, qui discutent en buvant un coup, après leur journée de bureau, ces Français moyens, salariés, entre 30 et 50 ans, ne lisent pas le journal. A vrai dire, peu de gens lisent le journal : les retraités, abonnés pour les mots croisés et les avis de décès et quelques corporations qui ont le journal sur leur lieu de travail. Tout à coup, il m’apparaissait que ces hommes n’avaient pas entendu parler de Rasier et de cette affaire qui occupait tout mon esprit et qu’ils étaient sans doute plus au fait des derniers rebondissements de la présidentielle aux USA que de la politique locale. Les affres de la mondialisation…

Ce soir-là, étonnamment, je n’avais pas envie de me connecter au vaste monde par le truchement d’internet. Et comme par hasard, alors que j’ouvrais la porte de mon appartement, ma voisine surgit de chez elle, comme un polichinelle de sa boîte.

samedi 14 octobre 2017

Carte Mère - Deuxième partie - Chapitre 4

IV 

Elle s’est jetée dans mes bras quand j’ai ouvert. Je n’avais pas l’habitude à ce genre d’effusions. Elle m’a demandé si elle pouvait entrer.

Elle m’a expliqué, dans un discours heurté, émaillé de sanglots, qu’elle était seule dans cette ville. Qu’elle avait obtenu cette mutation à 400 kilomètres de chez elle, qu’elle ne rentrait que pour les vacances près de sa famille et près de son chéri. Elle disait que c’était injuste de faire ça aux jeunes professeurs, de les déraciner en plus que de les installer dans des établissements difficiles dans lesquels les élèves se conduisaient comme des sauvages. Qu’on ne réglerait pas les problèmes d’intégration et qu’on ne relèverait pas les résultats catastrophiques des enquêtes PISA en fichant des débutants dans les endroits où vivaient les enfants les plus en difficulté. Et que c’était de cela que je devais parler dans mes journaux, plutôt que de faire du populisme de bas étage.

Encore une fois, cette petite me surprenait autant qu’elle me dérangeait. Je lui ai fait un café, elle ne l’a pas bu. Elle m’a regardée, désespérée. Je ne savais pas quoi lui dire alors j’ai prétendu que j’étais occupée et que j’allais sortir bientôt, ce qui n’était pas faux, mais ce qui était lâche. J’avais en fait envie de lui dire des horreurs : lui dire que ce métier n’était pas fait pour elle, qu’elle n’avait qu’à aller trimer dans une grande surface, si elle voulait vraiment savoir ce que c’était que le travail, qu’elle avait quand même les vacances et un salaire correct, bien plus élevé que celui de la majeure partie des jeunes de sa génération. Et puis qu’elle s’accroche un peu, que le métier vient avec le temps, bon sang. Si on abandonne tout de suite…

Mais j’ai contenu ma pulsion méchante. Je lui ai juste dit : « Prenez un arrêt, vous êtes à bout. Allez voir votre docteur, prenez des vitamines. L’hiver est froid et cette période, là, avec la nuit qui tombe si vite, c’est épuisant pour tout le monde… » Des banalités.

Elle a pris sa tasse de café. J’ai cru qu’elle allait me la lancer à la figure. Mais elle l’a juste reposée en glissant : « Je n’aime que le thé… » Et elle est rentrée chez elle.

J’ai fini mon dossier, sans penser à cette petite. Je suis partie chez l’avocate.

Son cabinet était décoré avec des tableaux et des œuvres d’arts très modernes et très prétentieuses. Elle voulait rendre ostensible sa réussite et son influence. Elle était installée au dernier étage d’un immeuble neuf, tout était blanc et extrêmement lumineux. Le soleil rasant de ce mois de décembre sec entrait par les baies vitrées immenses qui donnaient sur l’attique très enviable, malgré le froid qu’on devinait grâce aux traces de givre qui dessinaient comme des stalactites sur les barrières translucides qui bordaient le toit-terrasse. C’était une femme à peine plus âgée que moi. Elle frôlait une cinquantaine élégante et bien entretenue, très chic et très sportive, maquillée avec beaucoup de goût, juste assez pour souligner ses grands yeux noirs et sa bouche bien dessinée. Elle avait un tailleur très strict et des escarpins aux talons hauts mais confortables. La parfaite working girl telle que les magazines féminins nous la vendaient depuis des dizaines d’années : celle qui arrivait à concilier vie professionnelle et vie privée, la super woman toute puissante. Mon pull à col roulé qui cachait un peu mon eczéma et mon jean m’ont fait honte, soudain. Mais après tout, j’étais une toute nouvelle chômeuse, il fallait aussi que j’assume mon nouveau rang social. J’ai exposé mon cas, en toute franchise, sans calcul. Si l’on ne pouvait pas se confier à un avocat comme à un psychiatre, alors cela n’avait pas d’intérêt. Elle m’a écoutée, elle a jeté un œil à mon dossier. Elle a estimé, soupesé, elle a posé ses lunettes puis les a remises. Elle m’a souri : « Ce Rasier — je le connais, je vous le dis, mais cela n’influencera pas mon jugement —, il ose. Il porte plainte, parce qu’il a tout intérêt à faire parler de lui : la pub est toujours bonne à prendre, même si elle semble négative. Mais surtout, il a intérêt d’avoir quelques tribunes pour pouvoir s’exprimer, pour pouvoir dire sa vérité et se dédouaner. Mais pas sûre qu’un juge veuille ouvrir le dossier : soyons net, c’est mince. Vous avez fait votre travail, vous avez cet enregistrement qui prouve ce que vous avez écrit. Et puis vous n’avez écrit que l’article en page Région, qui est factuel et ne concerne pas la plainte. Pour le reste… C’est la rédaction…Mais…avez-vous de quoi prouver que vous n’étiez pas derrière l’ordinateur qui a publié l’enregistrement sur le web ? Je vous demande ça, mais je ne pense pas que ça change grand chose…»

Peut-être que ça ne changeait rien, mais je n’avais pas le moyen de le prouver. Et cela avait été fait avec mon pc professionnel. J’avais fait l’erreur de le laisser sans protection.

Elle a eu comme un moment de doute, mais elle l’a vite dissipé en étant très rassurante : « À mon avis, ça n’ira pas plus loin, Madame. Si la rédaction a un bon avocat, on devrait vite passer à autre chose. Vous savez qui les défend ? »

 Je ne savais pas. Elle a ajouté qu’elle pensait que c’était Maître Bonneterre qui était probablement l’avocat de Rasier. L’honorable avocat s’était fait une spécialité dans la défense des personnages publics. Elle n’en a pas dit plus.

Je me suis levée pour partir…Je ne savais pas tellement quel était l’usage en terme de paiement : comme chez le médecin ? Pour un simple conseil ? Est-ce qu’on attendait d’en savoir plus ? Elle a vu mon hésitation et m’a confortée dans ma première idée : nous verrions ce que le dossier donnerait. Elle s’est assurée que j’avais une copie des documents que je lui avais remis avant de les garder. Elle m’a serré la main. Assez fermement. Assez chaleureusement. Peut-être était-ce mon état de fatigue émotionnelle, peut-être était-ce le soleil qui descendait à l’horizon derrière elle, au-dessus des toits en se reflétant sur le fleuve qui serpentait dans la ville, peut-être était-ce les beaux yeux de cette femme…Je ressentis soudain un trouble dont j’avais complètement oublié les effets. L’estomac plein de papillons et les joues brûlantes…L’envie soudain de prendre son visage dans mes mains, de me noyer dans ses yeux sombres…Une demie seconde d’égarement. Mais il a fallu que je me fasse violence pour relâcher sa main et sortir dignement, malgré ce désir puissant qui m’avait saisie. Je n’étais pourtant pas loin de penser, quelques heures plus tôt que mon cœur était desséché, incapable d’aimer qui que ce soit.

vendredi 13 octobre 2017

Carte Mère - Deuxième partie - Chapitre 3

III 

J’ai suivi quelques temps les commentaires sous l’annonce du politicien. Ses amis l’encourageaient et le félicitaient. Quelques réactions étaient plus désagréables, mais elles étaient aussitôt effacées par Rasier.

Je lui ai envoyé un message privé. « Bonsoir, j’espère que votre épaule va mieux. Je suis sincèrement navrée de tout ce qui nous arrive. J’ai démissionné aujourd’hui. J’attends désormais des nouvelles de la justice. Bonne fin de soirée. »

Je n’ai pas recherché le dialogue. Mais j’ai pesé chaque mot : politesse presque excessive, pronom « nous », empathie…J’en faisais trop, il sentirait que ce n’était pas honnête et le "nous" l'énerverait. Mais je voulais qu’il sache que j’avais lu.

Peut-être ne le saurait-il jamais. J’ai appris il y a quelque temps que les messages privés que l’on envoie aux personnes qui ne sont pas parmi nos contacts tombent dans une autre boîte et ne nous sont pas notifiés. J’ai vérifié : cela s’appelle « Messages filtrés ». Le grand réseau décide pour nous de ne pas nous montrer ceux qui cherchent à nous joindre…J’avais là quelques « Bonjour, que deviens-tu ? » de vieilles connaissances remontant au collège et au lycée, auxquelles j’ai soigneusement évité de répondre, évidemment. Il est pratique de prétendre qu'on ne sait pas se servir de ces nouvelles technologies, parfois.

J’ai consenti à dormir un peu, tout de même. Je ne voulais pas le reconnaître, je voulais continuer de garder les yeux ouverts, persuadée qu’il ne fallait pas que j’échappe au fatum, à ma destinée fatale, à tout ce malheur qui s’abattait sur moi en ce moment. Mais mes paupières n’étaient pas d’accord avec cette idée ridiculement romantique. J’ai fait une nuit comme il y avait longtemps que cela ne m'était pas arrivé. J’ai décidé de faire comme si j’étais en vacances, même si au fond de mon cervelet primitif régnait une petite culpabilité qui ne se dissipait pas. Je me suis levée à 9h, j’ai pris une douche brûlante pendant une bonne demi-heure, j’ai profité de l’instant, je me suis fait des œufs au plat au petit-déjeuner et j’ai même pris le temps d’aller me chercher du pain frais à la boulangerie pour les savourer. J’ai écouté de la musique, j’ai traîné en pyjama jusqu’à 11h30…Et puis mon téléphone s’est fait entendre, de plus en plus fort. La réalité revenait envahir mon cocon. C’était Gontrand. Il avait lu, lui aussi que Rasier portait plainte. Il voulait m'en informer, il avait déjà contacté la rédaction régionale et pris les références d’un avocat conseillé par la direction. Il voulait savoir si j’étais intéressée, même si j’avais présenté ma démission, pour rencontrer aussi l’avocat. Sympa de sa part : il devait avoir quelques remords finalement. C’est ce que j’ai pensé d’abord. J’ai dit oui. J’ai raccroché. Et je me suis dit presque aussitôt que c’était en fait un piège. Il voulait absolument lier nos deux défenses pour me faire porter le chapeau, c’est ça, c’est sûr. Il voulait que je prenne toute la responsabilité, l’interview, l’enregistrement…Quelle idiote…Je m’en suis mordu les doigts. Est-ce que je pouvais revenir en arrière ? Et il faudrait que je trouve un avocat toute seule ? Et est-ce qu’il avait vraiment toutes ces arrières pensées ? Je n’en savais plus rien. J’étais seule. Personne pour me conseiller. Personne pour me soutenir. Quelle conne.

J’ai cherché, à ce moment-là, vers qui je pouvais me retourner. Quand j’étais plus jeune, j’avais mon père. Je lui demandais toujours son point de vue, il changeait mes pneus crevés, me donnait des avis éclairés sur mes choix, il savait comment choisir un contrat d’assurance ou comment changer de banque. Il était mort, mais souvent, mentalement, je me tournais encore vers lui. Je ne croyais guère à la force des esprits et je n’avais pas souvent de réponses. Mais en me demandant comment il aurait réfléchi, j’arrivais au moins à apaiser mes craintes. Qu’aurait-il dit, à ce moment précis ? Débrouille-toi. J’en étais presque sûr. Il m’aurait préservée de ce dangereux Gontrand : il aurait dit qu’on est jamais mieux servi que par soi-même, que les intérêts de ce type n’étaient pas les mêmes que les miens et que maintenant que j’avais quitté le journal, ils étaient même tout à fait contraires. Il fallait que je rappelle.

Gérard Gontrand, dans toute sa mauvaise foi, a fait mine de ne pas comprendre : comment, tu ne veux pas de notre aide ? C’est un bon avocat, tu sais, et tu n’aurais pas à en payer les honoraires. C’est une connerie, ce que tu fais là. Une de plus, si je peux me permettre. Pourquoi voudrais-tu que ? Je ne comprends pas…

Je n’ai rien ajouté de plus. Je savais bien qu’il était parfaitement conscient de ce qui se tramait.

Il me restait à demander à mon père ce qu’il aurait fait pour trouver un avocat. Et bêtement, j’ai cherché sur internet. Mon père n’aurait pas fait cela. Il aurait demandé à des connaissances, il aurait su immédiatement à qui se confier. Il me manquait tellement.

J’ai téléphoné au premier nom que j’ai trouvé sur l’appli des pages jaunes. Une certaine Suzy Pasquet. Elle avait son cabinet à deux rues de mon appartement. Ma flemme l’emportait sur toutes les autres considérations. Voilà ma vie.

J’ai obtenu un rendez-vous pour la fin de l’après-midi. Et j’ai préparé un petit dossier, avec les articles de journaux, j’ai rechargé mon téléphone, pour pouvoir lui faire écouter l’enregistrement, j’ai fait des captures d’écran du journal…J’étais en train de faire tout cela quand quelqu’un à sonné à ma porte. C’était évidemment la voisine. Elle était en pleurs.

jeudi 12 octobre 2017

Carte Mère - Deuxième partie - Chapitre 2

II 

C’était un peu comme si j’étais poursuivie par ma mauvaise conscience. La voisine était là, juste derrière moi. Pour l’instant, je ne la voyais que dans le reflet de la vitrine. Elle avait le journal du jour à la main. La devanture luxueuse avait beau être éclatante, on ne pouvait pas dire qu’elle m’intéressait vraiment. Mademoiselle Lekan restait plantée, à quelques pas. Je ne pourrais pas y échapper.

Je fis volte face. J’étais déjà sur la défensive sans même savoir ce qu’elle me voulait. Dans un premier temps, elle a fait mine de ne pas me voir. Elle a fait semblant de lire le journal. Mon regard pesant a fini par lui faire lever les yeux.

« - Oh ! Ah ! Bonjour ! Je ne vous avais pas vue ! Vous allez bien ?
- Vous ne m’aviez pas vue ? Vous plaisantez, vous étiez derrière moi depuis 5 bonnes minutes.
- Ah ? Oh…Je suis souvent très distraite…
- Mais oui, c’est ça ! »

 Je fis deux pas pour partir. Elle me retint.

« - Vous avez raison. Je vous suivais même depuis un petit moment. Vous n’avez pas l’air d’aller…
- Mais qu’est-ce que cela peut bien vous faire ? »

Je suis partie pour de bon. L’histoire de la main tendue, de la fille qui veut aider, très peu pour moi. Pour qui se prenait-elle ?

J’ai hâté le pas, j’ai haussé mon col, il faisait un froid humide très désagréable. Il ne me restait qu’à rentrer chez moi, à tenter de me réchauffer, à m’étourdir d’âneries à la télévision, à mimer le bonheur du foyer, avec un plaid et un thé, à faire croire au monde entier que j’allais bien alors que j’adopterais l’attitude de celle qui grelotte de fièvre et qui soigne sa grippe. C’est un truc des réseaux sociaux, ça : nous faire croire qu’il n’y a rien de plus doux et de plus agréable que de se pelotonner seule au fond de son canapé alors qu’on pourrait boire des coups avec des amis, dans un bistrot bondé de monde. Si ça allait vraiment bien, on n’aurait pas cette allure de looser. Faute de bonheur, on cultive l’idée oxymorique de douce mélancolie.

Je pris le courrier. La maison de retraite m’envoyait ses vœux et sa facture. Ma mère, avec sa petite retraite, ne parvenait pas à tout payer. Je complétais un peu chaque mois. Cela allait devenir difficile. J’avais gardé pour l’instant son appartement, à l’autre bout de la ville. Je ne m’étais pas résignée à le louer ou à le vendre. Voilà qui occuperait le début de ma période de chômage. Et puis il allait falloir retrouver quelque chose. Je savais que mon moral ne tiendrait pas longtemps sans un but, sans un travail pour m’obliger à sortir de chez moi, à rencontrer du monde, à oublier que je suis seule et vide.

Pour l’instant, cependant, il convenait de déconnecter — le mot convient-il vraiment ? — complètement. Je me suis noyée dans Facebook, j’ai fait autant de tests idiots que possible, j’ai liké un nombre incalculable d’articles aux titres racoleurs, j’ai ri autant que l’on peut rire intérieurement en lisant des blagues qui ne m’auraient même pas émue quand j’étais encore en CM2. J’ai joué encore et encore à Candy Crush.

On ne se nourrit pas de ces navigations-là. On perd son temps et on est incapable d’en retenir quoi que ce soit. Demandez à quelqu’un ce qu’il a fait de sa journée, après une telle activité. Il ne saura rien vous répondre. Qu’aura-t-il retenu des pages de buzz lues et des dialogues amorcés avec des amis virtuels ? Rien. Un être ayant passé sa journée au bistrot aura vu et entendu bien plus de faits marquants.

Mais sur le cerveau, ces heures de surf inutiles agissent comme une drogue : on a l’impression de faire quelque chose, réellement. On a l’impression de progresser à ces jeux imbéciles, de devenir plus habile, plus stratège, plus rapide. Du moins s’en convainc t-on…Je m’en persuadais. En plus, faute de ne rien apprendre et de ne rien vivre, on s’abrutit, on s’engourdit physiquement.

C’est vers 9 heures du soir, avec un trou noir d’une après-midi dans ma vie que je me suis décidée à me lever de mon fauteuil pour jeter un œil dans mon frigo. Mon corps se rappelait à moi par la faim. Et je n’avais pas grand chose à lui donner. Je ne pouvais pas encore aller chercher une pizza en bas. J’ai jeté des pâtes dans de l’eau, j’ai ajouté du gruyère et de la sauce tomate dessus. Il fallait bien que je m’habitue aux vaches maigres. J’ai avalé cela en trois coups de fourchette et il me fallait du sucre pour contenter mon appétit. J’ai trouvé une tablette de chocolat que j’ai avalée en boulimique. Entièrement. Jusqu’à l’écœurement. Alors je suis retournée devant mon ordinateur et j’ai continué de me vider le cerveau sur les réseaux sociaux.

Ce petit suicide, cette procrastination coupable ont pris fin devant le post de Samuel Rasier qu’un ami avait partagé sur son mur. C’était son communiqué de presse officiel annonçant sa plainte contre le journal et contre moi, pour atteinte à la vie privée. Mon nom était là, sur Facebook. Pour une fois, c’était mon vrai nom. Pas mon pseudo. Un coup de poing au creux de l’estomac. Ma première réaction fut de penser qu’heureusement, l’ami qui avait partagé cela ne me connaissait pas sous mon vrai patronyme.

mercredi 11 octobre 2017

Carte Mère - Deuxième Partie - Chapitre 1

II. Mémoire partiellement endommagée 


Retourner au travail ? Regagner ma couette ? J’étais à deux doigts de vouloir devenir ermite. M’éloigner de la société humaine, trouver un emploi de gardienne de phare. Je ne voulais plus rencontrer la voisine, cette folle furieuse qui croyait que les gens mouraient derrière leur porte sans que personne ne s’en aperçoive. Je ne voulais plus voir mes collègues : lequel avait donné mon code, lequel avait fouillé dans les fichiers de mon cloud ? Je ne voulais plus avoir à faire à ces gens étranges, à la maison de retraite : qui peut trouver cela normal que des petits vieux couchent ensemble ? Je ne reconnaissais plus le monde qui m’entourait. Je voulais fuir la réalité.

Me connecter à Facebook. La connerie, au moins, y est assumée. Et puis je pourrais peut-être me faire plaindre un peu : qu’on pleure pour moi, même virtuellement, même juste avec un petit smiley triste, voilà qui me remonterait le moral. Alors j’ai publié un statut : « La vie me malmène, en ce moment…Ma mère à l’hôpital, la folie qui s’empare du bureau et ma voisine qui pète les plombs…Qui dit mieux ! :’( »

Les réactions ne se sont pas faites attendre. Un flot de commentaires gentils, pour me remonter le moral, des tas de petits cœurs, des « likes » en pagaille. Pas un seul message personnel, pas un mail, en revanche. Et surtout pas une âme charitable pour me proposer de boire un coup ou de passer à la maison. Il ne faut pas pousser trop loin la compassion. Pas de débordement du virtuel dans le réel…

Il était 10h30 quand j’ai eu enfin le courage de sortir de chez moi. Je pris la décision d’affronter le regard des collègues, de braver la rancœur de Gontrand. Je poussai la porte avec cette appréhension des premières fois, sans savoir si j’étais vraiment à ma place, si je serais accueillie ou rejetée. Je poussai un soupir de soulagement en constatant que personne n’avait levé le nez de son ordinateur dans l’open space et que tout semblait normal et apaisé. On mettait en page, on réécrivait mollement des dépêches AFP, comme d’habitude. Dans son bureau, tout au fond, Gontrand était au téléphone.

Je me suis assise devant mon ordinateur. Il était allumé comme toujours, comme si rien ne s’était passé. Les machines ont une mémoire, mais n’ont pas de cœur. Je devrais m’en inspirer.

J’avais quelques articles à terminer, des dossiers sur du long terme, des événements récurrents. Aucune polémique, aucun scoop en vue. Actualité froide. Reposant. Je travaillais tranquillement quand le chef est enfin venu me taper sur l’épaule. J’ai sursauté. Il a murmuré :

« - Pas d’inquiétude, c’est juste moi. Comment vas-tu ? Je suis désolée pour tous ces tracas, ces derniers jours. J’ai lu sur Facebook que ta mère était à l’hôpital…comment va-t-elle ? »

J’ai marmonné qu’elle avait des côtes cassées, rien de grave, qu’elle était d’ailleurs retournée dans sa maison de retraite. Je pivotai légèrement mon fauteuil pour me retrouver face à lui. Droit dans les yeux :

« Tu as fouillé mon ordinateur. Tu as trahi ma confiance. J’avais demandé explicitement qu’on ne diffuse pas cet enregistrement. Ne crois pas que demander des nouvelles de ma mère va changer quoi que ce soit. »

« Ma cocotte », a-t-il commencé…

Je ne l’ai pas laissé terminer. Ma chérie, ma cocotte…Ce type puait la misogynie de base. Il fallait que je trouve un autre job. Le sentiment de n’être pas prise en compte, en tant que femme, déjà, et aussi en tant que personne. Donner des avis qui ne sont jamais suivis…La sensation de n’être pas considérée, de n’être même pas écoutée. Il fallait que j’arrête avec cette presse quotidienne régionale qui ne menait nulle part et qui m’était toxique. C’était un lieu en retard sur l’évolution naturelle du monde. Comme si rien n’avait changé ici depuis des centaines d’années, malgré les ordinateurs, malgré internet, malgré les datas qui voyageaient aussi vite que la lumière. Un lieu de primates qui croyaient chaque jour inventer le feu. Les correspondants locaux se prenaient pour des reporters héroïques, on les voyait sur le terrain — de pétanque — avec leur gros appareil en bandoulière. Plus l’objectif était gros, plus leur ego était imposant. Et puis les journalistes voulaient à tout prix poser leur signature partout dans le journal, à chaque page si possible. Marquer le territoire avec leurs petites initiales. J’avais joué à ce jeu-là assez longtemps. Il était temps d’aller ailleurs.

« Tu trouveras ma démission sur ton bureau en fin de journée. » Cette phrase m’a presque échappée. Mais ma décision était prise déjà depuis ma lecture de l’édito de Gontrand à propos de Rasier.

Je n’avais pas de plan de carrière, je n’avais pas de planche de salut, je ne savais pas ce que je ferais demain. Je ne savais pas si je pourrais payer mon loyer le mois prochain. La fin de mon monde, mais le début d’une aventure. À 45 ans. Un petit vertige m’a pris.

Dans ce moment troublé, comme en pilote automatique, j’ai dérapé, encore une fois : « - Tu ferais mieux de te renseigner sur Rasier. Il a failli mourir dans un accident de voiture. À cause de tes conneries… »

Pourquoi avais-je dit ça ? Mystère…Mais j’ai vu les yeux du chacal, du prédateur. Il avait de quoi se mettre sous la dent pour la suite de son feuilleton. « Comment le sais-tu ? Dis-moi tout ! »

« Débrouille-toi ! » Peut-être que j’avais juste envie de lui donner l’impression qu’il perdait la meilleure journaliste de sa rédaction. Celle qui était capable de rapporter un scoop par jour. Même si je savais bien que tout ça n’était que pur hasard.

Je suis sortie sans mon ordinateur, mais cette fois, il ne trouverait rien dedans : j’avais déconnecté tous les comptes, changé les mots de passe. Je lui laissais une coquille vide. Et puis j’avais rendu ma carte SIM professionnelle.

Il était déjà dans son bureau pour téléphoner à l’hôpital…Je lui souhaitais bien du courage : les chants de Noël et les infirmières revêches, c’était désormais pour lui !

Ma lettre écrite, je sortais pour la dernière fois de cette rédaction. Je me retrouvais un peu vide, un peu inexistante, un peu coupable de n’avoir plus rien à faire soudain. Il aurait fallu peut-être que je me mette à m’intéresser au sort de ma mère ou à la santé mentale de la voisine. Je marchais juste dans les rues que l’esprit de Noël commençait à remplir de ses décorations propices aux achats. Il y avait quand même, assis sur les pavés glacés, ça et là dans les rues piétonnes, des mendiants emmitouflés dans des fripes essayant de nous émouvoir avec des pancartes « J’ai faim », nous qui avions commencé, il y avait déjà une bonne dizaine de jours à nous gaver comme des canards de papillotes et de bûche, pour préparer notre foie.

Le centre ville était triste en milieu d’après-midi, un jour de semaine. Malgré les sapins passés à la bombe blanche, malgré les guirlandes lumineuses et les gros cadeaux factices emballés dans du papier brillant, on ne voyait que les vitrines vides, les commerces délaissés, les enseignes à vendre. Les centres villes de provinces se mettaient à ressembler à ce que nous imaginons des temps de guerre. Des magasins abandonnés par des commerçants criblés de dettes. Et seules les grandes chaînes de vêtements parvenaient à survivre vaguement, à coup de promotions monstres, de relances des clients par SMS et de marchandise chinoise si peu chère qu’elle nous filait des boutons.

Encore une fois, j’ai pris conscience de la fin de ces années de prospérité qu’on avait crue infinie. On a été naïfs et on a vraiment pensé que la croissance et l’abondance seraient là pour toujours. On n’avait pas vu venir la fin du système. D’ailleurs, bien peu étaient ceux qui s’en rendaient compte, même en se promenant dans ces rues désertes. Le pouvoir public faisait tout pour masquer la misère, à grands renforts d’opérations culturelles et divertissantes. Il fallait à tout prix faire venir les gens au centre ville, pour les faire consommer. Mais tous les commerces non alimentaires, pas immédiatement utiles étaient en train de disparaître. Comment un marchand de babioles pouvait penser vivre de ses bijoux artisanaux, de ses carnets à spirales, de ses crayons de couleurs amusants…Comment une petite épicerie de petits produits bio pouvait espérer tenir le choc face à la grande distribution. Personne ne se nourrit vraiment de petites terrines sur des toasts, même si elles sont fermières et à l’ail des ours, personne ne s’abreuve de bière artisanale quand la kro est à 1,50 € le litre.

Mais toutes les excuses étaient bonnes et on mettait ça sur le dos des parkings, des zones sans voiture, des zones avec voitures, des parcmètres, des zones de stationnement gratuit. Par exemple, lorsqu’on décidait que le centre ville serait entièrement gratuit, les premiers à protester étaient les commerçants : car les autres commerçants en profitaient pour venir se garer toute la journée devant les vitrines de la concurrence. Et si on mettait du stationnement payant, on reprochait aux autorités publiques de ne pas favoriser l’attractivité. Tout cela était insoluble. Simplement parce qu’en fait, tout le monde faisait ses courses au supermarché ou sur internet. Et que le pouvoir d’achat n’était plus à la hauteur pour faire du shopping.

Il y avait aussi les enseignes luxueuses qui survivaient très bien à la crise.

J’étais devant une boutique dans laquelle ma nouvelle rémunération de chômeuse m’interdirait bientôt d’entrer. Rêveuse ou perdue dans mes pensées sombres, je n’avais pas remarqué qu’on me suivait.