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jeudi 12 octobre 2017

Carte Mère - Deuxième partie - Chapitre 2

II 

C’était un peu comme si j’étais poursuivie par ma mauvaise conscience. La voisine était là, juste derrière moi. Pour l’instant, je ne la voyais que dans le reflet de la vitrine. Elle avait le journal du jour à la main. La devanture luxueuse avait beau être éclatante, on ne pouvait pas dire qu’elle m’intéressait vraiment. Mademoiselle Lekan restait plantée, à quelques pas. Je ne pourrais pas y échapper.

Je fis volte face. J’étais déjà sur la défensive sans même savoir ce qu’elle me voulait. Dans un premier temps, elle a fait mine de ne pas me voir. Elle a fait semblant de lire le journal. Mon regard pesant a fini par lui faire lever les yeux.

« - Oh ! Ah ! Bonjour ! Je ne vous avais pas vue ! Vous allez bien ?
- Vous ne m’aviez pas vue ? Vous plaisantez, vous étiez derrière moi depuis 5 bonnes minutes.
- Ah ? Oh…Je suis souvent très distraite…
- Mais oui, c’est ça ! »

 Je fis deux pas pour partir. Elle me retint.

« - Vous avez raison. Je vous suivais même depuis un petit moment. Vous n’avez pas l’air d’aller…
- Mais qu’est-ce que cela peut bien vous faire ? »

Je suis partie pour de bon. L’histoire de la main tendue, de la fille qui veut aider, très peu pour moi. Pour qui se prenait-elle ?

J’ai hâté le pas, j’ai haussé mon col, il faisait un froid humide très désagréable. Il ne me restait qu’à rentrer chez moi, à tenter de me réchauffer, à m’étourdir d’âneries à la télévision, à mimer le bonheur du foyer, avec un plaid et un thé, à faire croire au monde entier que j’allais bien alors que j’adopterais l’attitude de celle qui grelotte de fièvre et qui soigne sa grippe. C’est un truc des réseaux sociaux, ça : nous faire croire qu’il n’y a rien de plus doux et de plus agréable que de se pelotonner seule au fond de son canapé alors qu’on pourrait boire des coups avec des amis, dans un bistrot bondé de monde. Si ça allait vraiment bien, on n’aurait pas cette allure de looser. Faute de bonheur, on cultive l’idée oxymorique de douce mélancolie.

Je pris le courrier. La maison de retraite m’envoyait ses vœux et sa facture. Ma mère, avec sa petite retraite, ne parvenait pas à tout payer. Je complétais un peu chaque mois. Cela allait devenir difficile. J’avais gardé pour l’instant son appartement, à l’autre bout de la ville. Je ne m’étais pas résignée à le louer ou à le vendre. Voilà qui occuperait le début de ma période de chômage. Et puis il allait falloir retrouver quelque chose. Je savais que mon moral ne tiendrait pas longtemps sans un but, sans un travail pour m’obliger à sortir de chez moi, à rencontrer du monde, à oublier que je suis seule et vide.

Pour l’instant, cependant, il convenait de déconnecter — le mot convient-il vraiment ? — complètement. Je me suis noyée dans Facebook, j’ai fait autant de tests idiots que possible, j’ai liké un nombre incalculable d’articles aux titres racoleurs, j’ai ri autant que l’on peut rire intérieurement en lisant des blagues qui ne m’auraient même pas émue quand j’étais encore en CM2. J’ai joué encore et encore à Candy Crush.

On ne se nourrit pas de ces navigations-là. On perd son temps et on est incapable d’en retenir quoi que ce soit. Demandez à quelqu’un ce qu’il a fait de sa journée, après une telle activité. Il ne saura rien vous répondre. Qu’aura-t-il retenu des pages de buzz lues et des dialogues amorcés avec des amis virtuels ? Rien. Un être ayant passé sa journée au bistrot aura vu et entendu bien plus de faits marquants.

Mais sur le cerveau, ces heures de surf inutiles agissent comme une drogue : on a l’impression de faire quelque chose, réellement. On a l’impression de progresser à ces jeux imbéciles, de devenir plus habile, plus stratège, plus rapide. Du moins s’en convainc t-on…Je m’en persuadais. En plus, faute de ne rien apprendre et de ne rien vivre, on s’abrutit, on s’engourdit physiquement.

C’est vers 9 heures du soir, avec un trou noir d’une après-midi dans ma vie que je me suis décidée à me lever de mon fauteuil pour jeter un œil dans mon frigo. Mon corps se rappelait à moi par la faim. Et je n’avais pas grand chose à lui donner. Je ne pouvais pas encore aller chercher une pizza en bas. J’ai jeté des pâtes dans de l’eau, j’ai ajouté du gruyère et de la sauce tomate dessus. Il fallait bien que je m’habitue aux vaches maigres. J’ai avalé cela en trois coups de fourchette et il me fallait du sucre pour contenter mon appétit. J’ai trouvé une tablette de chocolat que j’ai avalée en boulimique. Entièrement. Jusqu’à l’écœurement. Alors je suis retournée devant mon ordinateur et j’ai continué de me vider le cerveau sur les réseaux sociaux.

Ce petit suicide, cette procrastination coupable ont pris fin devant le post de Samuel Rasier qu’un ami avait partagé sur son mur. C’était son communiqué de presse officiel annonçant sa plainte contre le journal et contre moi, pour atteinte à la vie privée. Mon nom était là, sur Facebook. Pour une fois, c’était mon vrai nom. Pas mon pseudo. Un coup de poing au creux de l’estomac. Ma première réaction fut de penser qu’heureusement, l’ami qui avait partagé cela ne me connaissait pas sous mon vrai patronyme.

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