lundi 5 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Épisode 8

 Il ne répond pas. Il se terre dans un mutisme grincheux qui semble lui rendre ses cent ans. Je n’insiste pas. La communication repose sur l’échange, il faut que je me livre aussi. Un peu. 

 « Alors voilà. Je m’appelle Charlotte Bertrand. J’ai 70 ans, 90 ans et 20 ans. Je ne sais pas si cela signifie que j’ai 180 ans. En tout cas, je ne sais pas où j’en suis entre mon corps et ma tête. J’ai été conservée, par l’iA durant 20 ans quand j’ai enfin pu prendre ma retraite : j’étais professeur de français, avant. J’ai été éducatrice dans l’associatif, j’ai été élue dans ma ville, j’ai fait des tas de jobs quand j’étais jeune, j’ai travaillé dans une boulangerie, dans des restaurants, dans une banque, j’ai été ouvrière agricole, employée communale…C’est long, une carrière quand on devait aller jusqu’à 70 ans. Bref…A la fin, j’avais plus d’expérience et de compétences que la plupart des jeunes, tout simplement parce que j’avais commencé avant que l’iA prenne la place de tout. J’ai fait marcher un peu mon cerveau. C’est pour ça que j’ai été « conservée », si j’ai bien compris : j’avais des données qui intéressaient la machine…J’avais plus de souvenirs que si j’avais 1000 ans, comme disait le poète…Voilà…et vous ? » 

 Je retente… 

 Il a levé un sourcil quand j’ai cité Baudelaire, mais il me jauge encore un peu. Il a mis des pommes de terre coupées en rondelle dans une poêle avec du beurre et l’odeur me fait saliver. Je lui propose mon aide pour préparer quelque chose. J’ai des souvenirs de cuisine, je lui dis. Je suis d’un autre temps… 

 Mais il casse déjà des œufs, il bat déjà l’omelette et il m’ignore complètement. 

 Alors je continue un peu. 

 « J’ai eu de la chance d’avoir un métier qui était encore un besoin après l’avènement de l’iA. » 

 C’est bien pour dire quelque chose, parce que je sais que prof, ça n’a pas servi à grand-chose avec l’iA. Les enfants ne voyaient plus l’intérêt d’apprendre quoi que ce soit, tout leur était livré sur un plateau et en plus, on ne leur offrait pas d’avenir enviable : la planète était fichue, on mangeait du plastique, on n’avait plus d’eau, la nature était apocalyptique…L’important, pour tenir une classe, c’était de savoir lancer les casques de réalité virtuelle, en veillant à ce qu’ils soient bien rechargés. Cela facilitait grandement la gestion de la classe. Et même si on essayait, après une séance d’apprentissage, de revenir sur les connaissances, les capacités linguistiques des enfants étant proches du néant, c’était toujours très léger. 

 Il devait savoir tout ça, l’homme aux fourneaux. Il a haussé les épaules et il a grogné. Et puis il a glissé, désabusé : « Oh, vous savez, moi j’étais bibliothécaire. Autant dire gardien de musée…J’étais le seul à lire les livres que je gardais… » 

 On avance ! Je me tais, je l’écoute, attentivement. Il me sert une omelette d’anthologie. Un goût incroyable. Je me dis que mon estomac ne supportera jamais un délice pareil. 

 L’homme des bois a dévoré. Le feu lui est venu aux joues. C’était peut-être les petits verres de vin qu’il se servait, aussi. Moi, j’avais refusé. J’avais repensé à Ulysse, à Circé, au poison des Lotophages et je me suis dit qu’il ne fallait pas boire n’importe quel breuvage quand on n’est pas en terrain connu. 

 Et sa langue s’est déliée encore un peu… 

 « Je pense que c’est pour ça que j’ai été « conservé », moi : j’ai passé ma vie à lire des livres. J’avais dans la tête des mots, des textes, des idées, des histoires…Pour me remercier, cette saloperie d’iA m’a rajeuni et maintenant, je suis condamné à une sorte d’éternité faite de solitude. Je ne sais pas vraiment si c’est bien. Je me débrouille, j’ai mes poules, une chèvre, des moutons. Je mange sûrement bien mieux que le reste de l’humanité, mais c’est du boulot ! Surtout pour un intellectuel comme moi…Même si lire des livres m’a drôlement aidé ! Regardez, par exemple, ces patates…Elle m’ont donné du fil à retordre. Je pensais que les patates, ça poussait plus ou moins tout seul…Mais je ne savais rien de la terre qui va le mieux pour, je ne savais même pas comment les planter…Je pensais qu’il fallait des graines, j’ai paniqué, au début. Et puis j’ai lu des bouquins, des vieux almanachs du fermier, des traités de botanique…J’ai utilisé le fonds de la petite bibliothèque, vous savez, celle qui est à côté de l’école. Mais j’ai pillé aussi toutes les maisons du village, quand tout le monde a déserté. J’ai trouvé des trésors dans les greniers. Des livres que personne n’avait touché depuis des années… » 

 Je l’ai coupé, n’y tenant plus : « Mais pourquoi tout le monde a déserté, bon sang ! » 

 « Alors comme ça, ça ne vous intéresse pas, ce que je vous raconte ! Pourquoi ils sont partis, ces cons ? Parce que c’était des cons, voilà tout ! Que voulez-vous que je vous dise. Moi, j’étais déjà une sorte d’ermite, avant, je lisais mes bouquins, je ne fréquentais pas les autres et encore moins les réseaux sociaux. Alors j’en sais rien… » 

 « Vous plaisantez ! C’était sûrement…Je ne sais pas, une catastrophe naturelle ? Une grande sécheresse..euh…Je ne sais pas…La fin du pétrole ? Un virus ? Une grande épidémie, non ? La famine ? »

 « Mais non, mais non ! Vous le savez bien, déjà avant votre conservation, on mangeait de la cellulose protéinée, on était malades tout le temps, confinés en permanence…on était déjà rationnés en eau…C’est pas nouveau, ce que vous me dites là ! Un peu d’imagination, que diable ! » 

 J’adore sa façon de parler…Du fil à retorde, que diable…cet homme est l’expression même de la nostalgie ! Mais est-ce qu’il va cracher le morceaux, nom d’une pipe en bois ?! 

 « Non, c’est pas les aléas climatiques : jusqu’à vos 70 ans, combien de grandes tempêtes, de canicules, d’épisode de gouttes froides invraisemblables avez-vous vécus ? Non, c’est pas ça ! C’est la manipulation mentale ! » 

 « La quoi ??? » 

 « C’est ce que prétend l’iA, en tout cas… »

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