dimanche 15 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 15


 Maintenant, évidemment, c’est moi qui ai besoin de boire ! Alors comme ça, les protéines de la cellulose protéinée, ce sont des protéines humaines ? Mais quelle horreur ! 

Je demande à mon hôte s’il a de quoi boire, pour avaler cette nouvelle. Il me répond qu’il ne sait pas lire. Je ne comprends pas, une fois de plus. 

« Ben oui… » rétorque-t-il avec son grand air benêt. « J’ai 26 ans, moi. Je ne sais pas lire. » 

Bon. Encore une nouvelle à digérer. Et à comprendre… 

« Ah oui, c’est vrai, tu étais dans le coma. Ben c’est simple : c’est l’iA qui nous a servi d’école, ces dernières années, donc plus besoin de savoir lire, ou écrire, ou compter, ou quoi que ce soit. Si, il faut savoir parler, mais ça, ça va…On n’a pas besoin d’aller à l’école, c’est l’iA qui nous apprend avec des dessins animés, tout ça… » 

C’est pire que tout ce que j’aurais pu imaginer…mais je ne lâche pas mon obsession subite pour la boisson ! 

« Mais ça n’a aucun rapport avec le fait de boire ! » 

 Il bafouille : « Je…ben c’est simple, c’est dangereux, quoi ! Je peux pas boire des trucs dans des bouteilles sans savoir lire les étiquettes ! » 

Voilà la faille, alors… 

« Fais-moi confiance, alors, Franky. Moi, il me faut un remontant et je maîtrise bien la lecture. Je te raconterai : en fait, j’ai 90 ans… » 

 Sa mâchoire se décroche… « Ben vous les faites pas, Madame…Vous devez être sacrément duraille. Va falloir que je vous fasse bouillir un moment…sauf votre respect, m’dame… » 

La recette a bien le temps d'attendre, je l'entraîne à la recherche d’un peu d’alcool pour fêter tout ça. Dans un grand bahut en bois massif et aux portes ornées de rosaces, nous trouvons des liqueurs aux étiquettes artisanales : « Prune (Savoie) 1992 », « Calva de Philippe – 2002 », « Vieux Marc de Claudius – 1999 ». Ce ne sont plus que de vieux tord-boyaux, sans doute, mais cela fera l’affaire. 

Franky se méfie tout de même un peu. Il renifle. Il trempe des lèvres timides, il me regarde et attend que je boive en premier. Alors j’y vais franco. J’ai choisi la prune, en me disant que ce serait peut-être plus…fruité. C’est fort, c’est chaud, ça brûle le gosier. C’est ce qu’il me fallait. 

Franky me demande ce que c’est. 

« De l’alcool ! » 

Et là, il recrache. 

« On n’a pas le droit de boire ça ! » 

Qui ça, on ? « Ben…l’iA nous interdit. C’est dans toutes les religions, d’ailleurs, c’est un interdit total ! »

 Logique : on peut manger de l’humain, mais on ne peut pas boire d’alcool ! C’est un fonctionnement bien absurde, qui a tout de celui d’une secte. 

Il faut donc que j’arrive à le convaincre que c’est une expérience intéressante, que les êtres humains, à travers les siècles ont toujours fabriqué de l’alcool, qu’ils en ont bu, qu’ils ont eu la vie sauve grâce à cela, que c’est un désinfectant, que cela a permis de tuer les bactéries, d’assainir l’eau…Et de dissoudre, souvent, les ennuis. Que l’effet se dissipe, rapidement, que cela ne fait pas de mal, que c’est une culture, que le goût est délicieux, que la sensation est incroyable, qu’il faut se laisser tenter, qu’ici, il ne risque rien, qu’il est seul avec moi et qu’un grand gaillard comme lui ne prend pas de risque en buvant quelques verres… 

Bref, je l’amadoue. Je le charme. 

Il me dit… 

« Levan, tu me tentes…Tu m’assures que je ne risque rien ? » 

Je te jure ! Alors il boit une première rasade. Il tousse, il éternue, il ne comprend pas. « C’est du feu ! » 

La première fois, oui, mais on s’habitue et on apprécie avec le temps. 

 Il réessaie. Il avale un verre entier. Il se détend. Et il rit. Je ris avec lui. L’ivresse arrive très vite. La vieille prune est très forte, sûrement 45°…et il n’a pas l’habitude du tout. Il a fini la bouteille. Je l’ai accompagné avec raison, juste ce qu’il faut pour me donner la force de le ligoter quand il s’effondre enfin. Je tourne son bandeau sur son autre œil. Quand il se réveillera, il pensera qu’il est devenu aveugle. Et il aura une gueule de bois terrible. 

 Avant de partir, je fouille la maison de fond en comble pour trouver quelque chose à manger. Dans les placards, un paquet de coquillettes…Et la bouteille de vieux marc. 

Je franchis la porte et j’entends grogner derrière moi. Franky est en train de se réveiller…

vendredi 13 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 14




 Je tente de me lever, je suis pressée de repartir…Et je rechute lourdement. Je suis ligotée. Je suis désormais dans une pièce…Ce que je vois ne me renseigne guère : des murs en pierre, des poutres au plafond, un grand lit sur lequel je suis attachée, de lourds rideaux de velours rouge aux fenêtres. Pour tout éclairage, un flambeau accroché au mur. La lueur vacillante sur les pierres brutes crée des jeux d’ombres et dessine des monstres qui s’évanouissent aussitôt. 

 Je me racle la gorge, je tente d’appeler…Ouh ! Ouh ! Il y quelqu’un ? Il n’y a personne. Le cauchemar recommence : suis-je à nouveau prisonnière de l’iA ? Et que puis-je faire d’autre, sinon dormir ? Alors je sombre à nouveau. Mais c’est un sommeil lourd et sans rêve, qui me saisit, un de ces assoupissements dû à la trop grande fatigue et à la faim qui fatigue beaucoup plus qu’il ne repose. Je me réveille en sursaut alors que le jour semble filtrer à travers les rideaux. 

C’est alors qu’un homme immense entre dans la pièce. Dans l’encadrure de la porte, il doit se courber un peu. Il porte un bandeau noir sur l’œil droit. Il me grogne « Comment tu t’appelles ? » Je ne sais pas pourquoi, je réponds « Le vent ». Il comprend Levan, en un seul mot et s’en satisfait. Il continue son petit questionnaire : « Que cherches-tu ? De la nourriture, comme tout le monde ? » 

Je ne peux pas nier que j’ai un petit creux. C’est bien naturel. Je réponds par une question, pour gagner du temps « Et vous, qui êtes-vous ? Quel est votre nom ? » 

Il me décline son identité avec plus de facilité que je n’aurais cru. « Franky Le Locle ». Je redouble de politesse et d’amabilité. Je suis très heureuse de vous rencontrer, enchantée, vraiment ! Il est si rare, en ces temps troublés de trouver l’hospitalité, je vous remercie de m’avoir proposé ce grand lit… 

Il est flatté, mais il me précise tout de même qu’il n’a pas mangé depuis très longtemps et que malgré la sympathie que je lui inspire, il faudra qu’il se résolve à me dévorer. 

Je sens bien se profiler le barbecue improvisé, si je ne trouve pas de solution. 

Je lui propose alors de bien vouloir me détacher, pour éviter que je ne développe un stress qui rendrait ma viande plus dure…Je ne sais pas d’où me vient cette idée qui me fait frissonner…Mais bizarrement, il semble acquiescer…Et il ajoute « Et il faudra aussi vous laver. » C’est étrange. Mais aussitôt libérée, il me conduit dans une grande salle de bains. Nous traversons quelques couloirs immenses, un salon très coquet, avec un piano, avec des meubles lourds, en bois massif. Je ne sais pas quel est cet endroit. Peut-être un ancien manoir, une résidence Relais & Châteaux… 

En passant dans une cuisine superbe, je me dis que dans les placards, il doit y avoir des bouteilles. Il faut que je fasse boire ce géant. 

Mais tout d’abord, à la douche. La salle de bain est à l’image de cette demeure : une baignoire immense, des carrelages délicats, des marbres d’Italie. 

 C’est un moment de délassement inespéré dans mon voyage. Franky a la pudeur de me laisser seule. 

L'eau chaude me permet de reprendre mes esprit : le plan de le faire boire me semble très compliqué. Je ne saurai pas m’y prendre…Il faut que je cherche autre chose. Une fois toute propre, prête à passer à la broche, je me dis qu’il ne faut pas que je baisse les bras : du tact, de la délicatesse, du savoir-faire… 

Alors me voilà enroulée dans une grande serviette de bain en train de refaire Thétis caressant la barbe de Jupiter… 

Alors, dites-moi tout…Qui êtes-vous ? D’où venez vous et pourquoi ce bandeau sur votre œil ? 

L’homme est stupéfait qu’on s’intéresse à lui « Tu veux vraiment savoir par qui tu vas être mangée, c’est ça ? » 

Oui et à quelle sauce ! Comment en êtes-vous arrivé à n’avoir pas d’autres solutions ? Manger les gens, ce n’est pas très…humain… 

« Ah ! Ah ! Ah ! Tu n’en manges pas, toi, peut-être, de l’humain ? » 

Je suis estomaquée. Non, bien sûr que non ! Je suis révoltée ! Et il me demande, sans se démonter « Mais tu as passé les 20 dernières années dans une grotte, c’est ça ? » 

Je ne comprends pas. Il ajoute : « Me dis pas que tu ne manges pas cette saloperie de cellulose protéinée, quand tu n’as rien d’autres à te mettre sous la dent ? » 

Ben oui…Mais je ne comprends toujours pas. 

« Alors ma vieille, tu sais bien ! » ...mais je ne sais toujours pas ! 

 Je lui dis qu’effectivement, j’ai passé les 20 dernières années dans…le coma. 

Il ouvre tout grand son œil. « Merde, c’est vrai ? » 

Ben oui…Expliquez-moi, que je ne meurs pas idiote, en plus d’être rôtie ! 

« Eh ben, voyons, y’a eu le scandale de la cellulose, il y a bien…au moins 15 ans, maintenant…En fait, l’iA a réussi à nous faire avaler que c’était la molécule organique la plus abondante sur terre, la plus facile à produire, surtout avec tous nos déchets et tout…Il a fallu nous introduire les bons enzymes dans l’estomac, mais ça, c’était facile…Le truc, c’est qu’on s’est vite rendu compte que ça ne suffisait pas pour nous garder en vie ! On dépérissait, on maigrissait à vue d’œil, on n’avait plus d’énergie pour continuer à faire tourner l’iA. Alors ils ont changé la recette : ils ont ajouté des protéines…Et tu crois qu’elles viennent d’où, ces putains de protéines ? » 

Il ménage son effet, il me regarde en retenant son souffle. 

Je crois que j’étais verdâtre…A deux doigts de vomir… 

« Eh…eh…Tu commences à comprendre, hein… » 

Quelle idiote j’ai été…Une révélation pareille, c’est à vous détruire le cerveau, non ?

mercredi 11 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 13


 Mais il y a la carte et il y a le territoire. Ce sont deux choses très différentes. Dans ma précipitation, j’ai loupé le premier virage et j’ai filé tout droit. De la route d’argent, je me suis emmanchée sur la route des terres basses. J’étais pourtant sûre de ma mémoire. Mais c’est comme si des vents contraires, sous cet orage terrible, m’avaient poussée ailleurs. Vers un autre destin. Évidemment, j’ai couru, couru, longtemps, avec toute ma peur, pour échapper, d’abord, pour fuir, et puis pour trouver refuge. J’avais en tête ce que j’avais pu voir sur la carte : Morestel, l’église, la tour médiévale. Je me disais que l’iA devait protéger ces monuments remarquables et que je serai en sécurité. 

 J’ai en tête une route toute droite, sans difficulté. Mais je me retrouve devant des intersections, des anciennes routes dévorées par la végétation, devant des panneaux rendus illisibles par le temps et la pollution. Je ne suis plus sûre de moi. Je traverse des bois anciens et des nouveaux, des paysages que je n’avais pas envisagés. Je suis prise par la panique. 

 Au bout d’une demi-heure, je tombe sur une zone commerciale à l’abandon, l’enseigne d’un ancien Carrefour dont tous les R sont tombés « Ca e fou »…C’est fou ! Je ne ris pas. J’ai soudain la sensation que je m’éloigne et que je me perds. La nuit tombera, je n’aurai pas de lieu sûr, je risque encore de faire de mauvaises rencontres…Et puis je n’ai plus rien à manger. 

 Il faut que je reprenne mes esprits. S’il y a une zone commerciale, alors il doit y avoir un centre-ville, c’est une règle d’urbanisme basique. Je vais chercher. Je vais trouver. Même si me diriger dans un lieu inconnu, sans carte ni boussole, sans panneau, sans même des rues bien tracées, bien définies, c’est un peu comme avancer dans la jungle. Un enfer. 

 La zone est inhospitalière. On dirait même qu’elle a été abandonnée il y a plus longtemps. Après l’orage, tout semble sale et désolé. Après la petite zone commerciale sans âme, je tombe sur le cimetière. Un fatras de ronces encombre le portail, mais le mur d’enceinte est détruit à plusieurs endroits. Je me sens attirée par le lieu macabre. Les tombes ne sont plus que des enchevêtrements de pierres, de marbres et d’une végétation erratique et abondante. Des croix et des édifices menacent de s’effondrer partout et l’on ne distingue plus ni les allées, ni les contre-allées. Si la zone industrielle était froide, inanimée, il règne ici une atmosphère habitée. C’est étrange et c’est vivant. Paradoxal. 

 Et puis je reçois un coup sur la tête. Ça, je ne le saurai qu’en me réveillant, quelques heures plus tard, les idées floues et le crâne endolori. 

 Pour l’instant, je sombre. Je coule, je ne sais plus qui je suis, ni où je suis. Je suis noyée, entourée d’eau glaciale. Et tout devient irréel. Je suis dans du lait, du miel et du vin. J’ai faim, je rêve de nourriture, me dis-je. Normal. Tout me semble normal. Ma mère vient me parler, c’est normal : elle pose sur mon front ses mains apaisantes, elle me dit « Où est-ce que tu t’es encore fourrée, ma pauvre petite ? Qu’est-ce qui t’arrive ? Viens là, viens t’en dans mes bras, viens que je t’embrasse. Comme tu m’as manquée, comme je t’aime. » C’est doux, comme le miel, comme le lait et le vin qui viennent à mes lèvres. Je voudrais que ce temps dure toujours. Je lui dis, chante, chante pour moi comme quand j’étais enfant, donne-moi ta main, toi aussi, tu m’as manquée, ô combien, ô combien tu m’as manquée, maman. Et elle sourit de son sourire si doux, si tendre. Je pleure. 

 Mais elle disparaît. Vient alors à moi Kamy. Je lui dis, surprise « Vous, ici ? » elle m’explique alors que son retour s’est mal passé, que des bandits s’en étaient pris à elle, qu’elle était morte au bord du chemin, tout ça pour quelques fraises…Mon dieu que les hommes sont affamés. Elle est fantasque, même dans la mort. Et elle me fait promettre de revenir la chercher et de lui offrir une belle sépulture, sous les hortensias qui longent le muret du jardin de la cure. Je lui promets, et je pleure encore. Nous étions ensemble, ce matin, et voilà qu’elle est morte et que je ne suis pas bien loin d’elle, naviguant dans les Enfers et parlant aux morts. 

 C’est le défilé. 

 Je vois un opposant révolutionnaire du début de l’ère de l’iA : Antinumos, c’est ainsi qu’il se faisait appeler, est un homme au front bas et aux sourcils toujours froncés, qui avait entrepris, seul, au début des années 2030, de détruire tous les relais de 6G. Il avait été arrêté et jugé pour entrave au progrès et à la technologie, grand crime contre l’humanité. Il avait été assassiné dans sa cellule par un codétenu qui ne supportait pas d’être privé de téléphone portable. 

 L’ancien révolutionnaire est maître en ces lieux : il se promène les mains dans le dos en psalmodiant un « Je vous l’avais bien dit » narquois. Mais il n’en est pas plus vivant, pour autant. S’il erre sans but, il est aussi en même temps à un grand banquet et il trinque avec des dieux, avec d’illustres personnages. Il est héros autant que maudit. 

 Et puis en vrac, je revois des oncles et des tantes, des cousins, des cousines. C’est un peu ma vie qui redéfile à nouveau devant mes yeux ou sous mon crâne. J’ai de la peine, tour à tour, devant ces morts. Ils me voient et sont heureux, ils sourient. Ils me donnent des missions : aller sur leur tombe, se souvenir d’eux, embrasser tel ou telle qui seraient encore du monde des vivant. Ils savent que je vais m’en sortir. Les morts savent l’avenir. 

 J’aimerais les retenir. Et puis ils sont trop nombreux et soudain, j'ai peur de faire de mauvaises rencontres, parmi cette cohorte du passé. Des bourreaux, des dictateurs, des monstres.

C'est ainsi que la brume se dissipe, ainsi que la douleur, sur la nuque et sur les tempes revient et me réveille. J’ai du mal à émerger. 

 Quand j’ai tout à fait repris mes esprits, je n’ai qu’une seule idée : revenir sur mes pas pour offrir un enterrement digne à Kamy.

mardi 10 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 12


 Le Rhône grossit à vue d’œil, de seconde en seconde. L’orage est terrible. Une eau marronasse roule devant moi et je n’ai qu’une seule alternative : fuir. Je ne peux pas prendre le risque de traverser, maintenant. Question timing, j’ai raté mon coup : j’ai trop cogité, j’ai loupé le moment où j’aurais pu passer en courant dans le fleuve. Mais j’aurais pris le risque d’être vue, de toute façon…Il n’y a pas de bonnes solutions. 

 Alors en catastrophe, je remonte sur le pont, juste avant de voir déferler un torrent de boue. 

 Ce que j’imagine, c’est…l’équipée sauvage du film Mad Max. En blouson noir, avec des battes de baseball, avec des haches et des chaussures cloutées. Avant de me retrouver face à eux, je m’imaginais des visages balafrés, monstrueux, des sourires de loups, des crânes rasés et des tatouages. 

 Et…ce n’est pas du tout ça. Finalement, ils ont sans doute aussi peur que moi : ils ont fait beaucoup de bruit pour rien. J’ai devant moi trois hommes et trois femmes qui ont tout de geeks des années 80. Ils ont pris tout ce qu’ils ont trouvé dans les granges du village pour s’armer : des faux, des râteaux, des pelles. C’est surprenant, ces trois freluquets à mulets, avec des sweet-shirt Levis et des baskets Nike. Ils semblent tout droit sortis de Strangers Things, cette vieille série multi-rediffusée des années 2020. Et les minettes qui les accompagnent, avec leurs robes à fleur détrempées et leurs petits bijoux fantaisies n’ont vraiment rien d’effrayant. Seules les coulures de leur mascara sur leurs joues, à cause de la pluie, leur agrandissent les yeux et leur donnent un air sale et sauvage. 

 J’utilise ma fameuse technique : je lève les bras, vous voyez, rien à craindre…Et je tente la négociation. « Je viens en paix, je ne fais que passer, je tente de rejoindre Lyon. Et vous ? » 

 Ils se regardent, ils me regardent…Un moment un peu western, le temps qui s’éternise, sous une pluie battante. Ils ne comprennent peut-être pas le français. Fort possible, normal…Je tente avec mes deux trois souvenirs d’anglais. Je suis plutôt rouillée, de ce côté-là, je n’ai pas pratiqué depuis…des dizaines d’années. 

 « Peace, I come in peace… » Et puis je me souviens qu’une voix a prononcé des paroles en français, tout à l’heure…Ils font donc mine de ne pas comprendre. Et les choses se gâtent. 

 Le premier, un petit, râblé, nerveux, sans aucun doute le plus costaud de la bande, est poussé par les autres, par des grognements. Il s’approche de moi, en montrant les dents, en tenant sa pelle à deux mains, dressée devant lui. 

 Je recule, je tente de fuir et ils se mettent à courir vers moi. Je n’ai pas beaucoup d’issues. 

 Je stoppe net et je lève les bras encore plus haut, à m’en donner des crampes, comme si je voulais toucher les nuages noirs du bout des doigts. 

 Et ils se jettent sur moi, m’arrachent mon sac à dos et le vident à terre ! Ils n’ont pas pris la peine de m’assommer avant, c’est déjà ça. Mais je sens bien que je ne suis pas encore à l’abri d’un coup de pelle. Alors je les laisse faire. Ils se ruent sur mes réserves de nourriture, ils attrapent les gâteaux, la cellulose, les quelques fraises et la viande séchée que j’avais patiemment conservée pour le voyage et ils se les fourrent, affamés, dans la bouche, salement, pire que des animaux. 

 Ils m’oublient, un instant, tentant de rassasier une faim inextinguible. 

 Je voudrais parler avec eux, je voudrais comprendre, mais ils sont inaccessibles à la discussion, trop occupés à satisfaire un besoin fondamental. Alors la sagesse de Kamy me revient. Il faut que j’accepte de perdre pour continuer d’avancer. Le mieux est de fuir, avant qu’ils n’aient l’idée de me transformer en côtelettes. 

 Ils ne me voient même pas partir. 

 Je suis plus légère, sans ce sac qui me sciaient les épaules. Mais ma survie dépendra désormais de ma ruse. Il faut à tout prix que je rejoigne Morestel. Heureusement que j’ai mémorisé le trajet : les 6 petits monstres vont sans doute dévorer aussi ma carte. Après tout, s’ils ont les enzymes pour digérer la cellulose, ils peuvent bien manger du papier ! 

 Morestel est un bourg un peu plus important que celui que je quitte. J’aurais plus de chance, peut-être. C’est à moins de dix kilomètres. Je suis encore en forme et l’adrénaline de ma mauvaise rencontre me permet de ne pas sentir la fatigue. Je décide de courir. J’y serai dans un peu plus d’une heure…si tout se passe bien !

lundi 9 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 11


Nous avions fait une quinzaine de kilomètres ensemble. Elle a rebroussé chemin et j’ai eu le cœur serré. La reverrai-je ? 

J’ai trempé mes pieds dans l’eau fraîche de la cascade, j’ai mangé un peu de cellulose et quelques fraises du jardin de la cure. Me voilà seule, cette fois-ci, face à mon destin et prête à avaler une quinzaine d’autres kilomètres. 

 Selon ma vieille carte IGN, je dois à nouveau traverser le Rhône sur le pont d’Evieu. C’est à moins d’une heure. Evieu semble être un minuscule bled sans importance. Peut-on se fier à une carte IGN d’avant 2020 ? Après le pont, normalement, il n’y a que des champs pendant de nombreux kilomètres. Les champs doivent désormais ressembler à de la brousse. Il faut suivre le goudron défoncé de la route d’Argent. Le nom m’inspire. Le temps est superbe. J’ai ma machette, pour me frayer un passage quand la végétation est trop dense. Je me sens invincible. Les dieux sont peut-être avec moi. Hermès, le dieu des voyageurs… 

Le pont est toujours debout. Il enjambe modestement un Rhône réduit à l’état de ru. Sans doute, quand la nature connaît des accès de fureur, le filet d’eau retrouve-t-il sa force légendaire. Peut-être, un gros orage d’été le fait-il gronder et ravager tout sur son passage. Mais au moment où j’arrive là, c’est un mince filet qui chantonne entre des roseaux dansants. Inoffensif. 

Mais quelque chose retient mon attention. Je ne sais pas encore quoi. Le murmure de l’eau se noie dans un silence inquiétant. Il y a des frémissements qui font fuir les oiseaux. Je suis soudain aux aguets. Kamy m’a dit qu’il y aurait des dangers sur la route. Je décide de faire preuve d’humilité et de croire en mon intuition. Je m’accroupis derrière un buisson, sous le pont et j’attends. J’observe. J’écoute de toutes mes oreilles. Les pores de ma peau deviennent des capteurs hypersensibles. 

Sur ma gauche, une végétation dense m’empêche de voir quoi que ce soit. Sur ma droite, il y a un hameau. Sur la carte, celle que j’ai apprise par cœur, il est noté « Saint-Benoît ». Quelques maisons devant lesquelles je suis passée tout à l’heure. Elles sont en ruine. Mais on sent quand on est observé. C’est comme un poids qui nous tombe dans le dos, qui nous pèse sur les épaules. C’est cela que j’ai senti. Comme si derrière les vitres sales, derrières les carreaux cassés et les rideaux défraîchit, il y avait eu quelques paires d’yeux sur moi. 

Sous la pile du pont, je me sens vulnérable. Je suis coincée, si quelqu’un arrive. Mais sur le pont, je serai encore plus en vue. J’ai déjà traversé le petit village en plein jour… 

Pendant ce temps d’observation, je n’y ai pas pris garde, mais la météo a changé. Le ciel s’est obscurci et un vent chaud s’est levé. Au loin, le premier coup de tonnerre retentit. 

Et puis, j’ai d’abord entendu comme des bruits de bottes et un raclement sur le goudron. Je n’ai pas bougé. C’est au-dessus de moi, sur le pont. Je ferme les yeux, je respire le plus doucement possible. J’entends ensuite des voix, vociférantes, venant de la gorge, rauques, rouillées…Des cris. Je tente de deviner combien ils sont. Il me semble qu’il y a aussi des voix plus hautes. Des hommes, des femmes. C’est d’ailleurs une voix féminine qui est la seule à articuler quelque chose d’audible : « Hey ! Montre-toi ! Faut payer pour passer ! » 

 Je ne vais pas me montrer tout de suite, non. Je suis seule. J’ai ma machette et contre la peau de mon ventre, glissé dans mon jean, mon flingue. Mais je me sens très démunie face à une horde. 

L’orage se rapproche. Le ciel est devenu noir, il fait presque nuit. 

Je ne vois pas qui est sur le pont, mais leurs hurlements sauvages me permettent de les imaginer féroces, armés, terrifiants. Je ne bouge toujours pas. 

 « On t’a vue passer ! » reprend la voix de femme. « Tu n’as pas franchi le pont ! Alors t’es où ? » 

Un éclair claque sur le toit de la chapelle, dans le petit village, juste à quelques dizaines de mètres. Je suis glacée de terreur. 

Il faut savoir attendre…Mais pas trop…C’est une phrase qu’aurait pu me dire Kamy. 

 Les premières gouttes d’eau, énormes, s’abattent sur le paysage. Les roseaux, sous le poids de cette pluie d’orage tressautent et dansent comme de vulgaires brins d’herbe. Devant moi, s’ouvrent deux perspectives : rester cacher sous le pont au risque de voir grossir le Rhône, comme un torrent de montagne et de mourir noyée ou bien sortir de mon trou et affronter les 5 ou 6 loubards qui barrent le pont…

dimanche 8 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 10

 

Après avoir fait le tour des portes latérales, de la crypte à la sacristie, je ne trouve pas d’issue. Kamy émerge enfin. Elle éclate d’un grand rire sardonique en me voyant tourner en rond. « Non, non, non, tu restes ! De toute façon, où veux-tu aller ? Je te rappelle que les boulangeries sont fermées : aucune chance de trouver des croissants pour le p’tit déj’ ! T’inquiète pas, ma belle, je te veux pas de mal. Tu peux te détendre. » 

 Facile à dire. Elle a tenté de m’empoisonner, elle récite des drôle d’incantations dans lesquelles il est question de démembrement et d’anthropophagie…L’habitante des lieux est incontestablement dangereuse. Je décide de montrer un peu les crocs. J’ai récupéré mon pistolet et je le brandis en lui demandant solennellement de me jurer sur le dieu auquel elle croit de ne pas me faire de mal. Je crois que j’ai touché juste. Elle s’avance derrière l’autel et se met à genoux devant le tabernacle qui trône à côté d’une petite bougie LED rouge qui tremblote. En joignant les mains, en un moment de recueillement intense, elle prononce ces paroles « Dieu, devant ta divinité, je donne avec dévouement mon cœur et mon âme. Qu’on me damne et que le diable me défasse si je mens. Je ne ferai pas de mal à cet humaine courageuse qui me le demande. Qu’en retour, elle se donne à moi. » 

Je ne crois pas vraiment en dieu ou en diable. Depuis l’iA, j’ai décidé de ne croire que ce que je vois. Mais je vous jure que lorsque sa prière prit fin, il régnait dans l’église une atmosphère particulière. Un silence nouveau, comme l’ombre d’une présence qui poussait à croire. 

Elle se releva et s’avança vers moi. Elle me serra dans ses bras, longuement, tendrement, puis me pris par la main et m’entraîna dans la crypte. Je l’avais découvert un peu plus tôt, elle s’était aménagé là une sorte de salle de bains. J’étais sous son charme. Pas au sens où on l’entend en général, dans les relations de courtoisie. Non. J’étais littéralement sous l’emprise d’un charme puissant qu’elle exerçait peut-être avec l’aide du dieu qu’elle avait prié. Très délicatement, elle a retiré mes vêtements et elle a fait couler de l’eau chaude dans une immense baignoire. Je ne sais pas si l’évêque qui vivait là avait fait installer cela…ou si c’était elle qui…D’un doigt sur ma bouche, elle me demande de me taire. De laisser le mystère et le silence m’envahir. Elle me dit « accepte ce qui est ». Elle me prend la main et m’invite à glisser dans le bain. Elle se déshabille à son tour et me rejoins. Elle s’assoit à mon côté et avant que je comprenne quoi que ce soit, elle m’attrape par les épaules et plonge ma tête sous l’eau. J’ai failli m’étouffer. Mais elle m’a vite ressortie. « Baptisée », m’a-t-elle murmuré. 

Et je me suis complétement abandonnée à ses mains, à son corps, à nos caresses. 

 Le printemps avance. Je reste encore un peu. Kyma est tendre et de bon conseil, malgré ses étrangetés, ses rituels de défense contre le grand tout. Elle a encore des choses à m’apprendre, malgré mes a priori. Elle me dit souvent qu’il faut que je me fie à mon instinct de survie, aux bons jours qui reviennent toujours, aux signes…Elle m’apprend ses incantations, elle me dit que ça lui porte bonheur. On plante dans le jardin de la cure, on commence vite à récolter. La vie est douce. Kamy semble avoir toujours 20 ans. Quand je lui dis, elle rit aux éclats. Elle me dit « Toi aussi » et nous rions ensemble. Mais moi, je sais bien que malgré l’emprise de la médecine de l’intelligence artificielle, j’ai 90 ans. Le temps humain est court. Et je n’ai pas abandonné l’idée de partir…Chaque jour qui passe, je ressasse. Kyma le sait : je partirais. Mais elle fait durer le temps de cette douce parenthèse. 

Et puis un matin d’été, brillant et chaud, elle me réveille d’un baiser. Elle me regarde intensément. Elle a préparé mes affaires, elle a optimisé mon barda. Elle me dit « tu es prête, maintenant ». Et elle me conduit dehors. Elle m’accompagne pendant plusieurs kilomètres. Elle connaît les chemins, elle connaît la nature. Plus je la découvre, plus je crois que c’est une déesse. Nous arrivons dans un lieu sublime, une cascade. Elle m’invite à faire des incantations, ensemble. Nous prions, à sa manière, si singulière. Et elle me parle, longuement. Ses yeux ont tourné. Je ne sais pas si elle est consciente. Je ne comprends pas tout… 

 « Tu iras en Enfer, tu iras par la longue route et tu croiseras des épreuves. On voudra te prendre, on en voudra à ton existence. Tu sauveras ta vie grâce à ta ruse et à ton charme. Ne sois pas vaniteuse. Tu te retrouveras démunie, dévastée, désespérée. Tu devras résister à la tentation et accepter de perdre. Au pire, choisit toujours le moindre mal. Et profite de ce que t’offre la vie. » 

C’est là que nos chemins se sont séparés. Elle est repartie dans sa cathédrale, reine en son palais.

samedi 7 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 9

 


De temps à autre, elle sort sur le parvis de la cathédrale et hurle des sortilèges. Des abracadabras étranges et effrayants. Puis elle revient à la cuisine, les yeux exorbités, en psalmodiant des formules obscures. « Drôles de drones, donnez des dindes et dézinguez les dingues. Drones désorientés, derniers des débiles, plus dangereux que Dieu, dormez donc… » Je ne sais pas où elle va chercher tous ces D… 

Elle a fini par s’apaiser et on a mangé les cardons. On a ajouté un peu de thym et de laurier, pour donner du goût, mais ce n’est pas terrible. Le bocal est périmé depuis 2077 quand même…Pourtant, ma nouvelle copine a adoré. 

Elle s’appelle Kamy. Et les cardons ne sont pas l’idéal pour ses intestins fragiles. Depuis qu’elle est seule, elle a eu le temps de passer la ville au peigne fin pour trouver des stocks de cellulose et tout ce qui pouvait être consommable. L’iA ne l’avait pas « conservée », elle n’avait pas passé 20 ans en téléchargement de données. Quand je lui raconte ça, elle n’en revient pas. Je crois même qu’elle est un peu jalouse. Mais il faut dire qu’elle n’avait pas forcément grand-chose à apporter à l’intelligence mondiale, cette fan de Jark Fax Taylor. J’essaie d’en savoir un peu plus sur elle et je tourne vite en rond. C’est une éternelle ado. Quand tout s’est arrêté, elle avait 20 ans, elle était intoxiquée au numérique, elle ne savait même pas écrire. Elle savait chanter en yaourt des chansons américaines à la mode et envoyer des vocaux sur les réseaux. C’est mince. Avec si peu de bagage intellectuel, je suis impressionnée qu’elle soit encore en vie. Elle me fait vite comprendre qu’elle n’est pas une penseuse, mais qu’elle a juste assez grande en elle, l’envie de vivre. Même s’il faut tuer des rats pour bouffer. Juste l’envie de vivre et de profiter de la magie de la vie. Les hommes ne lui manquent pas. La compagnie, en revanche, oui. Alors elle me parle, encore et encore…elle refait l’histoire. 

 « On aurait déjà dû se méfier quand on a été obligé de se faire mettre des enzymes dans l’estomac pour digérer la cellulose. C’était clair, non, déjà ? Celui qui contrôle ta bouffe, c’est celui qui a le pouvoir : on est devenu comme des toutous attendant les croquettes, après ça. Et puis ça a continué avec tous les implants de confort qu’on nous a conseillé : c’était pas cher, et c’est bien ça qui aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. La puce dans l’oreille, en fait ! Ah ! Ah ! Ah ! Te faire implanter une calculette, un téléphone ou un AmIiA dans le cerveau, pour le prix d’une baguette de cellulose, franchement, on était naïfs…Naïfs, naïfs, naïfs…Mais je suis pas bien placée pour en parler. Pour une naïve, je me pose là : j’ai toujours ces saloperies dans le crâne, d’ailleurs, meuf ! J’ai de la chance que ça ne se soit pas infecté, ou ché pas quoi…ça pourrait être bien pire. T’en a toi, de ces saloperies ? »

 Non. J’ai été « conservée » avant que tout ça se banalise. Et heureusement. Mais oui, l’iA a bel et bien pris son envol. En toute autonomie. Et je comprends mieux pourquoi Kamy est complétement cinglée. 

Cela fait donc 13 ans qu’elle est seule dans la ville : je reste songeuse. Elle me précise que je ne suis pas la première à passer. Mais…Elle garde la phrase en suspens et ferme les yeux en recommençant à marmonner : « Dites donc les drones, ça déconne dur. Drôle de coup de dé, une daronne, une dondon, une donzelle ? Donnez-moi des humanoïdes mâles, nom de dieu…Douze, que je les démembre, que je les désosse, que je les découpe, les détaille, les dévore. Mais les demoiselles ont la chair trop délicate, dégoutante, dégueulasse. Dégagez, dégagez… » 

Elle me fait peur. Elle a les yeux grands ouverts et vides comme la mer Méditerranée. J’imagine qu’un des implants qu’elle a dans le cortex frontal a foiré sur la lettre D : un déclencheur d’allitérations déboussolé. Et puis ses yeux tournent et elle me fixe à nouveau. 

« Tu veux rester ? On pourrait s’entendre, entre nana. On pourrait faire une petite communauté néo-féministe, qu’est-ce que t’en penses ? » 

Au matin de la première nuit sépulcrale dans la cathédrale, je ne pense qu’à m’enfuir. Kamy n’est pas encore réveillée. Mais en essayant d’ouvrir la lourde porte, la poignée me résiste.

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 8

 


Ce qui se passe ensuite est flou. Je suis assise, alors je ne tombe pas. Je me réveille juste, plus tard, le corps cassé, plié en deux sur la chaise d’église en bois. Ma gueule est de bois, aussi. Un étau m’enserre le crâne. Devant moi, la sorcière. 

« Désolée, j’avais besoin de vérifier deux ou trois choses. » 

 A ses pieds, toutes mes petites affaires éparpillées. 

« Promis, j’ai rien pris. Sauf le flingue, quand même…Je ne sais pas ce que tu voulais faire avec ça…Pas très douée, hein ! Je t’ai eue comme une bleue ! Bon. C’est pas tout, ça. Tu m’avais promis un casse-croûte…Qu’est-ce que tu proposes ? Tu sais ce que c’est, toi, des…cardons ? Non, parce que j’ai vu que tu l’as pris, ce bocal mystérieux qui restait dans le magasin des producteurs résistants…Je l’avais laissé, ça ne m’inspirait pas confiance… » 

Je reprends vaguement mes esprits. 

J’ai à faire à une dingue qui m’a droguée. Elle a vidée toutes mes affaires, m’a pris mon flingue…Et maintenant, elle me demande juste une recette pour cuisiner des cardons. Comme si de rien n’était ! 

 Je ne sais pas quoi répondre. Je la regarde, ébaubie, et je lui demande des comptes : « Qu’est-ce que vous m’avez fait boire ? » 

 « Oh ! la ! la ! Tu vas pas me faire une maladie pour un peu de laurier-rose dans la tisane. J’avais besoin d’être sûre ! Faut comprendre, aussi. Ça fait je sais pas combien de temps que j’ai vu personne. Pas un chat. Alors forcément, j’ai la trouille. Qui me dit que tu veux pas me dézinguer, aussi ? Que t’es pas envoyée par ché pas qui, pour ché pas quoi ! Mais faut pas te plaindre. Déjà quand j’ai vu que t’étais bien une nana, j’ai pas forcé sur le laurier-rose…J’aurais pu y aller plus fort et on serait pas là pour en parler, croyez-moi ! Enfin, toi… » 

Bon. Il faut que j’y aille avec des pincettes, elle est dingue…Je tente une petite blague : « Alors comme ça, vous êtes forte en laurier-rose, mais vous ne savez pas ce que c’est que du cardon ? » 

 Ben non… 

Alors je lui explique que dans la région, avant qu’on passe tous au papier mâché pour alimentation principale, on mangeait ça sous forme de gratin, pour les fêtes. Avec de la moelle, avec du bouillon et du fromage et que c’était délicieux. « Vous voulez qu’on tente le coup, avec ce vieux bocal ? » 

On n’a pas de bouillon, pas de fromage et encore moins de la moelle. Ce ne sera pas Noël…Mais on peut toujours essayer de faire quelque chose… 

Dans la sacristie, elle a installé une sorte de petite cuisine de campagne. 

« Depuis quand vous êtes ici ? » Cette question, c’est comme si j’avais mis YouTube en mode aléatoire : le défilé de sa vie ! 

« Oh, ben c’est simple, quand c’est arrivé, cette histoire de grand exode, quand tout le monde s’est mis dans la tête qu’il fallait aller à Lyon…moi, je cuvais une cuite, quelque chose de dingue. J’avais passé une soirée à picoler toute seule chez moi, parce que mon mec m’avait plaquée, ce salopard. Et c’est la faute de l’exode, justement…Il faut dire que ça couvait déjà depuis longtemps. On recevait des story, de réels à longueur de temps pour nous expliquer comment c’était bien, la grande ville, comment ça allait changer le monde, comment on pourrait se la couler douce. Moi, j’y croyais pas. Il faut dire que deux trois mois plus tôt, je m’étais fait piéger par un faux Jark Fax Taylor. Vous vous souvenez, Jark Fax Taylor ? Le chanteur de néo-folk-romantique, l’américain, celui avec la guitare et la mèche sur le côté, là ? Mais si, vous connaissez…Celui qui chantait « You make me feel an animal »…Non ? ça vous dit rien ? Mais où c’est que vous avez passé les 20 dernières années, vous ? C’est quand même une star mondiale, le gars, des milliards de vue en 3D, son hologramme partout dans le monde…et au-delà…C’était ce qui était marqué sur ses réseaux. Bref. Quand il s’est mis à me parler en MP sur Instagram, moi, j’y ai cru. Oui, je sais, j’étais pourtant pas la première conne…Bon, on se moque pas. J’étais jeune ! Eh ben voilà, je m’étais fait piéger et le faux Jark Fax Taylor, en me racontant qu’il voulait venir en Air b n b chez moi, parce qu’il n’avait jamais visité l’Europe, ben je l’ai cru. Et je l’ai cru aussi quand il m’a demandé des sous pour payer son billet d’aéronef supersonique. Stop ! On rigole pas. Oui, c’était le chanteur le plus connu au monde, mais il avait des problèmes avec le Fisc américain et tous ses sous étaient bloqués, ok !? Triste histoire. Ça m’a coûté bonbon, mais après cette histoire débile, j’étais vaccinée. Alors à mon mec, je lui disais, non, non, non. On se casse pas. On connait personne à Lyon, on va se retrouver comme des cons, ça pue l’arnaque, ton truc. Et donc, ben…il m’a plaquée pour partir quand même…Et j’ai pris une cuite. Et quand je me suis réveillée au bout d’une grosse nuit, j’avais un mal de crâne…Ben tiens, comme toi, là…Mais goût vodka cellulose, si tu vois ce que je veux dire. Et tout le monde s’était barré. J’avais la ville pour moi… » 

On a trouvé du sel, du poivre et on a fait chauffer les cardons dans une casserole, sur un réchaud à gaz…Elle m’a expliqué qu’elle avait toute la réserve de bouteille à gaz du supermarché de l’entrée de ville. Bon plan. 

Elle se débrouillait bien, mine de rien. Mais elle n’était pas tout à fait prête pour la solitude et ça lui montait au cerveau. Elle se prenait pour une sorcière. 


vendredi 6 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 7


 J’avance avec prudence. Je suis bien en vue, au milieu du parvis et comme je ne sais pas quoi faire pour m’annoncer, je chante. 

Je hurle la première chanson qui me passe par la tête. Je ne sais pas pourquoi, c’est une vieille chanson… 

 « Il met de la magie, mine de rien, dans tout ce qu'il fait 
Il a le sourire facile, même pour les imbéciles 
Il s'amuse bien, il n'tombe jamais dans les pièges 
Il s'laisse pas étourdir par les néons des manèges 
Il vit sa vie sans s'occuper des grimaces 
Que font autour de lui les poissons dans la nasse 
Il est libre Max, il est libre Max 
Y'en a même qui disent qu'ils l'ont vu voler » 

C’est bizarre, les réminiscences de la mémoire. C’est étrange. Tout ce couplet m’est revenu d’un coup, alors que je n’avais pas entendu cette chanson depuis…un siècle ! 

Je ne sais pas si c’était une bonne idée, de hurler, ceci dit. 

Une femme est sortie sur les marches de la cathédrale. Elle se dresse devant moi, un fusil à la main, majestueuse. Une brune aux cheveux courts, en bataille, un regard perçant et hautain. Les pommettes hautes, comme un dessin d’Enki Bilal. Une sportive, ciselée comme une coureuse de fond. Maigre, musclée. Elle est habillée d’une combinaison militaire qui souligne justement ces atouts. Elle ne dit rien. Elle observe. Elle me surplombe, elle est évidemment en position de force. Je ne sais pas quoi faire. Comme d’habitude, dans ce cas-là, j’ai ce réflexe de survie : je lève les mains. Je viens en paix. 

Je tente de faire un pas. Elle crie « Stop ! » Sa voix est rauque, sans appel. J’ai la trouille. Je tente la conciliation : « J’ai un peu de nourriture. Je peux partager. » 

 Elle baisse son fusil. Mais elle se méfie toujours « Garde les mains en l’air, approche. Doucement ! » 

Je m’exécute. Bizarrement, je me déplace en crabe, je ne sais pas pourquoi, je marche de travers. Lentement. 

Elle éclate de rire et ça me surprend tellement que je recule à nouveau. Toujours en crabe. 

Quand j’y pense, oui, la scène est comique. 

Finalement, elle descend des escaliers et s’approche de moi. Pas en crabe. Je retiens ma respiration, je suis figée comme une statue. Elle me tourne autour. J’ai toujours les mains en l’air. Je me suis musclée, de ce côté-là, à force. Je n’ai même pas de crampe. 

Elle passe derrière moi. Instinct de survie, je me retourne d’un geste brusque. Elle recule d’un pas et s’exclame « Oh ! Oh ! Oh ! Doucement, doucement… » On dirait un dresseur avec un cheval récalcitrant. On est tendues comme des arcs bandés. Toutes les deux. Je sens qu’elle n’a pas vu d’être humain depuis encore plus longtemps que moi. Alors qui est le cheval et qui est le dresseur, je ne sais plus vraiment…Il faut que je l’amadoue. Et quoi de mieux que les mots. 

« Bonjour, madame. Je suis heureuse de vous trouver, de vous rencontrer. Je ne fais que passer. Est-ce que je peux vous demander l’hospitalité, en échange d’un repas, pour la nuit ? » 

Elle ne répond pas immédiatement, elle fait durer le suspense, un peu comme une mauvaise actrice qui voudrait faire un effet, qui voudrait instaurer une tension. Mais rendons-nous à l’évidence : je suis là, avec mon gros sac à dos, les mains en l’air…et elle est là, un fusil à la main, à me tourner autour…La situation est sous contrôle et il ne peut rien arriver. 

Elle finit par parler : « Quelle idée, de chanter, comme ça, à tue-tête…Quel manque de savoir-vivre…J’aurais bien pu vous transformer en chair à pâté, moi ! C’est que j’ai le coup de fusil facile, vous savez ! » 

A bien y regarder, elle a l’air d’une sorcière. Mais je ne la crois pas tellement sensible de la gâchette. 

D’un coup de crosse dans le dos, elle me pousse vers la cathédrale. En entrant sous les hautes voûtes peintes d’un ciel étoilé, je ne sais pas si j’entre en prison ou si je trouve un havre de paix. 

Nous remontons jusqu’à l’autel. Elle me dit de prendre une chaise. Elle disparaît dans la sacristie, puis revient avec une théière et des tasses. Elle me tend un breuvage. 

 « Merci…Qu’est-ce que c’est ? » 

« Buvez ! » 

Je me méfie. C’est légitime. Elle parlait quand même de me transformer en chair à pâté il y a cinq minutes. 

 Devant mon hésitation, elle prend sa tasse et elle commence à boire. « C’est de la tisane. De la menthe, qui pousse dans le jardin de la cure. La menthe, c’est de la mauvaise herbe, du chiendent, ça repousse toujours… » 

Je suis rassurée et je trempe les lèvres…

jeudi 5 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 6


 Comme je le redoutais, le premier pont sur le Rhône est effondré. Comme si on avait voulu stopper tout, comme dans une débâcle à la fin d’une guerre. Heureusement, le fleuve, dans son ancien lit, est presque à sec. Je passe sans même mouiller le bas de mon pantalon. Une passe, une pierre, un chemin que je trace en sautant entre des flaques. Où sont-elles, les eaux de mars ? Pour un mois de mai, au cœur du printemps, c’est inquiétant, mais nous nous sommes habitués, depuis tellement longtemps. La raréfaction de l’eau a continué malgré la chute drastique de la population, malgré…je le suppose, depuis que j’ai vu les squelettes dans les voitures abandonnées…malgré les millions de morts. Mais nous le savons depuis le début : l’iA a encore plus soif que nous… 

C’est justement au moment où je fustige la grande machine, le Grand Manitou, qu’il fait sa réapparition sous forme d’un drone harceleur. « Rebrousse chemin ! Si tu repars en arrière maintenant, tu retrouveras le village et Nicolas avant la nuit ! Ton destin n’est pas ici ! Tu seras heureuse, tu auras une vie paisible. C’est là-bas que tu es utile, pour toi, pour nous, pour l’humanité toute entière. Ce n’est pas ailleurs…Écoute moi ! » Je me bouche les oreilles. Cette Sirène ne m’apporte rien. Elle ne répond pas à mes questions. Je m’obstine, j’avance. Je presse le pas. 

Mais c’est un diable sur mon épaule. Et le ton se fait menaçant. L’appareil fait mine de se jeter sur moi. Il s’accroche même à mon sac à dos. Cette fois, je sors mon pistolet. Je monte le ton. Je demande au drone de disparaître immédiatement. Et le drone m’obéit. Je n’y crois qu’à moitié…Je dois quand même avoir une certaine valeur. Je ne comprends pas vraiment pourquoi je ne me retrouve pas moi aussi, sous forme de macchabée comme les pauvres gens dans les voitures. 

 Le cœur battant, après cette mésaventure, je continue mon chemin. Le deuxième pont, sur le canal de dérivation du Rhône, est détruit aussi. Il y a un peu plus d’eau, mais le courant est faible et je peux traverser en ne me mouillant que jusqu’aux genoux. C’est rafraîchissant. Je veux rejoindre Belley. C’est un bourg dont je me souviens. Les magasins, les bâtiments importants, j’ai cela en mémoire et je pourrai trouver du ravitaillement. Je saurais me repérer et trouver un endroit pour la nuit. Les étapes suivantes seront beaucoup plus aventureuses. Je sortirai de ma zone de confort. 

Première étape dans l’ancienne zone industrielle, avant même de rentrer dans le cœur de la cité. Il faut que je me ravitaille. En 2076, les magasins d’alimentation étaient déjà réduits à un vaste choix d’arômes artificiels pour agrémenter la cellulose protéinée. Nous mangions déjà du carton depuis de nombreuses années. Mais je me souviens qu’il y avait là un ou deux commerces de « résistance paysanne ». Pour le commun des mortels, les prix y étaient inaccessibles, mais qui sait ? Il n’y a peut-être pas eu de pillage. Je tente ma chance…Mais tout est ravagé. Au milieu des rayons vides, de la poussière, de la saleté, un rat s’enfuit au moment où je force la porte vitrée. Sur une étagère, seul au milieu de rien, je trouve un bocal de cardons. Je ne sais pas ce que je pourrai en faire sur la route. Mais cela me semble le plus précieux des trésors. Je l’enfonce dans mon sac à dos que j’arrive à peine à refermer. 

Deuxième étape : un magasin de sport…Il faut que je trouve des vêtements efficaces pour le jour et la nuit, pour marcher et pour être confortable. J’en profiterai pour trouver un plus grand sac. Et puis des chaussures…J’ai déjà trop tiré sur la corde de celles que j’ai trouvées dans une maison du village. 

Pour terminer ma journée shopping, je rentre dans un supermarché pour tenter de trouver quand même un peu de cellulose. Ça dépannera toujours…Tout comme des petites choses comme des briquets, une lampe de poche, des piles et un petit réchaud à gaz…En espérant que ce matériel soit encore en état de marche. 

Je pèse une tonne. J’avancerai moins vite, mais je me sens rassurée. 

En arrivant en ville, pourtant, mon moral et ma mémoire prennent un sale coup de vieux : les rues sont rendues à la verdure, aux ronces, aux arbres, les bâtiments se sont effondrés lentement sur eux-mêmes, les façades sont mangées par le lierre, les jeunes pousses d’acacias transpercent les toitures…C’est une leçon d’humilité à chaque pas. La cité avait été florissante, riche, commerçante, animée par des centaines de passants, par des chanteurs et des musiciens, les samedis de marché, cette jolie cité, sa rue piétonne, tout est désormais en ruine. Mais tout est aussi repeint en vert. Le mois de mai triomphe. J’ai remonté lentement le boulevard du Mail. Devant la mairie, j’ai eu une pensée pour les vanités humaines. Et puis j’ai bifurqué vers la cathédrale où j’ai prévu de passer la nuit. Je me souviens que l’iA protège les bâtiments historiques…pour je ne sais quelle raison obscure. 

Le grand fronton blanc est là, devant moi. La belle tour carrée se dresse toujours, intacte, resplendissante, presque dorée sous le dernier rayon de soleil de la journée. J’ai un moment de doute en voyant la porte entrouverte. J’ai un moment de peur. S’il y avait des humains ?

mercredi 4 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 5


 Avant de partir, j’avais tenté de tout imaginer, même le pire : le monde en ruine, la nature recouvrant tout, les ponts sur les fleuves détruits, les hordes de bandits ayant pris place aux carrefours stratégiques, la police, l’armée, les milices, en vrai ou sous forme d'escadrons de drones, les anciennes villes désertées, les animaux sauvages…J’avais tenté d’anticiper : où dormir, comment trouver de la nourriture, comment être en sécurité ? 

Et puis la réalité…Bim ! C’est ce à quoi on se cogne. 

Le long des grandes routes, on ne peut dénombrer les carcasses de voitures. Je ne comprends pas pourquoi. Je ne comprends pas pourquoi soudain, les hommes ont dû laisser leur voiture. Je n’avais pas compris cela, quand j’étais au village. Mais maintenant, ce détail me frappe : mis à part les vieilles épaves de tracteurs autour de la ferme, il n’y avait pas de voiture : nulle part, ni dans les cours, ni dans les garages. Je les retrouve au bord des routes. Tout au long du vingt et unième siècle, les véhicules ont évolué. Aux alentours de 2050, ils étaient enfin tous électriques. Ils étaient tous excessivement chers et connectés, aussi. Alors pourquoi les gens les auraient abandonnés ainsi, sur le bord des routes ? De véritables bijoux de technologie, bourrés d’intelligence artificielle, d’options incroyables, qui roulaient tout seuls, qui étaient même capables de décoller du sol, de vous emmener là où vous vouliez sans avoir rien d’autre à faire que de le demander…Les gens ne les ont pas laissé pourrir là de leur plein gré. 

 Ce n’est d’ailleurs que le début de la surprise. En m’approchant de certains de ces restes automobiles, je ne peux me retenir de hurler…Blancs comme un ciel de neige, froids et durs, avec un rictus glacial, des squelettes me toisent de leurs yeux vides. Je ne comprends pas…Je ne veux pas comprendre. Et je me souviens de la petite phrase de Nicolas, quand je l’interrogeais au début et que ses réponses étaient…pythiques…mystérieuses. « Vous n’êtes pas une oie blanche, tout de même ! Vous avez 90 ans, vous pensez bien qu’il y a eu du tri… » 

Il y a presque un siècle que je n’ai pas regardé un épisode des Experts. Mais inutile d'avoir un doctorat en médecine pour comprendre que ces gens, dans ces voitures, sont morts d’un seul coup. Comme foudroyés, pendant le grand exode de 2076. Et les voitures se sont retrouvées dans les fossés. 

Il faut pourtant que je continue ma route, malgré les morts, malgré la désolation.

lundi 2 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 4

 


 Ce petit festin a marqué le début du printemps. Cette fois-ci, selon les observations météorologiques un peu hésitantes de Nicolas, plus de risque de giboulées. Dans la serre, tout commence à germer, à fleurir, à bourgeonner, comme la nature qui s’épanouit dans sa robe vert tendre. « L’hiver a laissé son manteau de vent, de froidure et de pluie… » 

Et moi, je prends des forces, boostée par la vitamine D d’un soleil doux et puissant à la fois. Je suis retournée à la ferme dans les bois, pour compléter mes vivres. Il n’y a toujours personne. C’est bel et bien une sorte de maison secondaire d’ultra riches. J’ai fouillé un peu les chambres, toujours en mode commando, et j’ai découvert qu’il s’agit de la maison de vacances d’une famille fortunée, travaillant dans l’industrie du monde virtuel, ayant des actions dans des fabriques de cellulose protéinée, dans une grande société internationale travaillant à la migration sur la Lune ou encore dans l’industrie pharmaceutique produisant des médicaments pour la fertilité. 

Nous n’avons pas de nouvelles du monde, dans notre coin perdu. Mais ces sociétés lucratives qui permettent à cette famille d’avoir une maison secondaire luxueuse et préservée de la pollution et de la misère de l’humanité, c’est un indice. Le peuple a faim, il est infécond et les plus riches ne pensent qu’à quitter le navire. 

Cela m’effraye et me fascine tout à la fois… 

Quand j’ai eu assez de farine et de sucre pour faire des gâteaux facilement transportables pour mon périple, j’ai décidé de partir. 

Un beau matin de mai, j’ai coupé mes cheveux et j’ai bouclé mon barda idéal, j’ai collé mon Glock chargé contre ma peau, sous mon blouson, j’ai lacé mes bonnes chaussures de marche et j’ai pris la route. 

J’ai calculé une première étape, en direction de Lyon, passant par Belley et empruntant ensuite d’anciennes routes départementales. 

Dans la ville, j’espère trouver d’anciens supermarchés abandonnés contenant encore quelques stocks, quelques barres de cellulose chocolatées ou quelques bouteilles de boissons énergétiques. Je prévois aussi trouver quelques vêtements chauds pour renouveler un peu ma garde-robe. 

Mais je ne fais pas fait 5 km qu’un drone me tourne déjà autour. Je l’écarte comme on essaye de se débarrasser d’un moustique, d’un revers de main. Mais comme un moustique, la bestiole mécanique insiste, bourdonnante, insupportable, collante. Elle m’interpelle : « Ne partez pas. Ce n’est pas ce que nous avons programmé pour vous. Vous devez rester. Vous devez rester. Vous nous êtes utile en restant. Vous pouvez faire des randonnées, vous pouvez nous demander à manger, vous pouvez nous demander de l’aide, mais ne partez pas. C’est dangereux. Vous aurez des problèmes. Vous ne DEVEZ pas partir. » 

Je suis presque tentée de prendre mon Glock et de tirer sur l’oiseau électronique…mais je décide de chercher à comprendre : « Pourquoi ? » J'hurle la question du plus profond de mon incompréhension. 

 La voix est interloquée. « Je ne peux pas répondre à votre question. Merci de la reformuler. » 

Je lui demande alors : « Pourquoi est-ce dangereux ? Pourquoi avez-vous besoin de moi ici ? » 

« Je ne peux pas répondre à ces questions. Secret d’iA. Secret d’iA. Secret d’iA… » 

 La machine bégaye. Bloquée, cassée, hors service. Elle finit par s’envoler. 

Je ne dévie pas de mon chemin pour si peu. Mais je sais bien qu’elle reviendra à la charge.

dimanche 1 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 3


 Le printemps offre des surprises. Surtout en ces temps de dérèglements majeurs du climat. Rien n’est plus surprenant que des arbres qui fleurissent en plein hiver. Rien n’est plus déroutant qu’une tempête de neige au mois d’avril. Pourtant, on s’habitue. Voilà bien 50 ans que ça dure. Et la nature n’a pas encore eu le temps de s’adapter. Les plantations de Nicolas souffrent. Même sous une serre, c’est compliqué de faire pousser des scaroles, quand il fait -3°. 

Il faut donc que j’attende encore avant de partir à l’aventure. Je ne peux pas laisser Nicolas dans cette insécurité après avoir mangé ses réserves cet hiver. Nous rejouons la Cigale et la Fourmi. Il est le laborieux, je suis la fille de l’air. 

Je ne pense qu’au départ. Je l’aide un peu au jardin, mais je m’échappe dès que je peux — et dès que le temps le permet — pour préparer mon départ. Je m’impose 15 km par jour, avec pas grand-chose dans le ventre. La cellulose livrée par le drone s’amenuise. Il reste des pommes de terre, toutes germées, toutes ridées. On fait de la purée, on les saute à la poêle, on cuisine une sorte de roesti en les rappant, les jours de fête. La viande séchée du chevreuil est réservée pour un repas par semaine. Nous n’en pouvons plus du chou. Heureusement, à chaque radoucissement des températures, les poules nous font quelques œufs. Il ne serait vraiment pas raisonnable de partir sans plus de vivres, mais je continue mes explorations. 

Je suis retournée à la ferme cachée dans les bois, à Ontex. La cheminée ne fumait plus et tout semblait désert. Alors je me suis approchée, la peur au ventre. J’ai tenté d’ouvrir la porte d’entrée. C’était fermé. J’ai tourné autour de la maison. J’ai regardé par les fenêtres. Personne. Pas de chiens, pas d’alarme. Le souffle court, j’ai essayé d’autres portes. Le garage, la cave. Une remise : pas de serrure, là. Du fatras pour jardiner, des pelles, des pioches, une brouette. Un grand bac avec des pommes de terre, mieux conservées que les nôtres. J’en ai fourré deux ou trois kilos dans mon sac à dos, sans vergogne. Comme tout était tranquille et que j’étais certaine d’être seule, j’ai cherché dans mes affaires une aiguille, un trombone, un fil de fer, n’importe quoi qui pourrait me permettre de forcer une serrure. Je bataille. Je n’aurais pas fait une bonne cambrioleuse, à l’époque où l’on cambriolait encore. Mais j’y arrive. Si je trouve de la nourriture, tant mieux, mais je veux surtout savoir qui vit là, pourquoi ils sont partis, comment ils vivent. Je veux comprendre. 

 L’intérieur ressemble à une maison familiale. Le contraste avec l’aspect rustique de la ferme me saute au visage. La cuisine est ultra moderne, immense, avec un piano au feu de bois magnifique, des plans de travail en marbre et des robinets sophistiqués. Je ne peux pas m’empêcher de soulever le levier d’un de ces bijoux de technologie. Et à ma grande surprise, l’eau coule. Le luxe total : l’eau sur l’évier, là, dans cette bâtisse au fond des bois. La cuisine s’ouvre sur une large pièce à vivre, baignée de la lumière crue d’un bel après-midi d’avril. Le canapé en cuir cannelle, accompagné de ses fauteuils clubs, donne au lieu un aspect suranné de cercle très privé dans lequel on boit du whisky et où l’on fume le cigare. La cheminée, majestueuse, est comme le clou du spectacle, dans ce décor de film. 

Sur la tablette, au-dessus de l’âtre, des cadres dorés viennent magnifier les portraits d’une famille de blondinets souriants aux joues rebondies. Si sur l’un de ces clichés, je n’avais pas distingué très nettement un drone voletant dans le ciel en arrière-plan, j’aurais pu jurer que c’était des photos anciennes. Celles d’une époque révolue, celles des jours heureux, au temps de l’abondance, avant la raréfaction de l’eau et l’avènement de l’iA toute-puissante. 

 Mais c’était bel et bien les images actuelles d’un bonheur qui ne ressemblait pas à l’ambiance de fin du monde qu’on connaissait partout. 

Une première conclusion m’apparait : aucun scrupule pour les patates volées. Et s’il y a quelque chose à manger dans la cuisine, je n’aurais pas mauvaise conscience en les prenant. Naturellement, la deuxième conclusion, c’est que ces gens sont très riches. 

Tout à coup, une ombre mouvante et un vrombissement que je connais bien viennent interrompre mes réflexions tellement pertinentes. Un drone, derrière la grande porte fenêtre du salon. Il faut que je file. Je repasse dans la grande cuisine, j’ouvre au hasard quelques placards. Des paquets de pâtes, de riz, du sel fin, des lentilles, de la farine…Je prends tout ce que je peux. Et, cerise sur le gâteau, j’ouvre une grande porte qui me résiste un peu plus que les autres : c’est un frigo ! Du jambon, du beurre, des pommes et des tomates. C’est ce que j’ai attrapé, presque à la volée. Mon sac est plein. Il pèse une tonne. Il est temps de repartir. Je me plaque dans l’encadrement de la porte, je cherche du regard le drone, dans le ciel. Je ne vois rien. Il faut que je traverse la prairie, complétement à découvert, avant de rejoindre l’orée du bois. Je cours aussi vite que je peux. Le drone revient, comme s’il sortait de nulle part, quand je suis au milieu de la prairie. Un haut-parleur me hurle l’ordre de m’arrêter. Je fais tomber mon sac par terre, dans les herbes hautes. Je prie pour le plus précieux de mes butins. Et je lève les bras au ciel, comme prise en faute, je me fige comme une statue. Le drone s’approche. Le drone virevolte quelques instants à 10 centimètres de mes cheveux. Rien à signaler. Le drone s’élève alors dans les airs, à plusieurs mètres et disparaît pour de bon.

 Il me faut quelques minutes pour reprendre mes esprits, le cœur battant à tout rompre. 

En rentrant dans ma petite maison, ce soir-là, je suis persuadée d’avoir vécu la plus grande aventure de ma vie. J’invite Nicolas et nous festoyons : des pâtes à la tomates…rendez-vous compte !

vendredi 30 janvier 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 2


 Nicolas prétend que sur la route, je rencontrerai des dangers. Qu’il y a sûrement des bandes, des hordes, des brigands, qui se sont échappés des villes, qui se sont organisés aux abords des villes abandonnées. Qu’on a de la chance d’être là, perdu au milieu de nulle part dans un village isolé et difficile d’accès, que ce n’est sûrement pas le cas dès qu’il y a un peu plus de commodités, de l’eau, des plaines plus faciles à cultiver et des restes de civilisation. 

 Je lui oppose que l’iA contrôle tout ça. Si l’iA est capable de nous localiser, de venir nous voir pour nous donner de la cellulose quand on est au bord de la famine, alors la sécurité doit être assurée sur le reste du territoire. 

Mais il doute et il me met le doute. Il me confie un petit Glock qu’il a trouvé dans l’appartement d’un ancien gendarme. 

Mon package grossit. Il faut que je m’entraîne à marcher avec ce truc sur le dos. Je décide donc de faire une petite randonnée jusqu’à Ontex, le village qui surplombe la vallée. C’est 4 ou 5 kilomètres, tout au plus, mais avec un dénivelé assez important. Un bon entraînement pour mes cuisses. 

En arrivant au sommet, après une ascension bien plus difficile que je ne l’imaginais, à cause de la végétation qui a mangé le chemin, je suis stupéfaite par la vue sur le lac, par la beauté des montagnes au printemps. J’ai envie de m’installer là pour toujours. J’oublie l’hiver, j’oublie la solitude. La beauté suffit à remplir une vie. Au moins pendant quelques instants. 

Je me souviens alors qu’ici, dans les années 2030, il y avait eu une expérience de ferme autonome. Si quelqu’un avait fait comme Nicolas ? 

 J’ai du mal à retrouver le chemin. C’était dans le bois, loin du village. Loin dans ma mémoire d’enfant. Avec ma mère, on faisait parfois des balades, durant l’été…C’était une ferme dans une clairière, avec des panneaux solaires sur le toit. En me frayant un chemin sur ce que je suppose être la piste en terre battue qui conduit à ce petit paradis, je ne pense pas vraiment trouver quelqu’un. Tout semble redevenu sauvage, enfoui sous une végétation déjà dense, malgré le printemps balbutiant. Personne n’emprunte ce chemin, hormis quelques bêtes. 

 Avec ma machette, je me sens en sécurité. Je tranche dans les ronces et dans les fougères. Les branches d’acacias ne me font pas peur, malgré les épines. J’avance et je reprends confiance. Oui, je suis capable d’aller jusqu’à Lyon. 

Et puis, surprise ! Autour de la ferme, s’ouvrent une immense clairière et un pré printanier, couvert d’orchis sauvages violets. C’est splendide. Le paradis est préservé. Qui vit encore là ? Dans un premier temps, je reste planquée, à distance, à l’orée du bois, derrière les troncs majestueux des hêtres et des sapins. J’observe. Il est déjà tard dans la journée. Je suis partie au soleil levant, mais j’ai mis plus de temps que prévu et quand j’arrive là, je sens déjà le soleil descendre derrière les montagnes. Il est prudent que je redescende avant la nuit Je n’ai rien vu bouger. Mais la cheminée s’est mise à fumer. Il n’y a pas de doute. Il y a d’autres humains ici. 

 Je repars sur mes traces, en courant, mon barda sur le dos. Je me promets de revenir très vite. Je suis déjà fascinée par ces autres ermites, même si j’ai hâte aussi de découvrir ceux qui sont partis. Ceux qui ont choisi de répondre aux sirènes de l’iA.

jeudi 29 janvier 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 1


 Le printemps est arrivé et tout a reverdi. Les premiers radis croquaient sous la dent. La terre n’était pas spécialement cocagne, pas vraiment d’abondance. Mais Nicolas avait la main verte. Et il avait lu tout ce qu’il avait pu trouver sur la permaculture, sur le maraîchage bio et sur l’agroforesterie. Ces théories étaient à la mode, dans les années 2020 et personne n’avait su vraiment s’en saisir pour changer le cours du destin. On avait alors l’opportunité de nourrir le monde grâce à une agriculture de proximité et on a tout gâché en continuant de produire du plastique et de l’argent. Et nous avons dû manger de la cellulose protéinée plutôt que de bonnes carottes. 

Mais ressasser le passé ne sert à rien. Nicolas a trouvé un fameux moyen d’être heureux, en cultivant son jardin. 

Pour moi, par contre, le bonheur n’est pas encore total. Il faut que j’aille au-devant de ma curiosité. 

Au sortir de l’hiver, maintenant que les jours rallongent, je me prépare. J’explore l’espace proche : j’ai commencé par des randonnées, de plus en plus longues, de plus en plus aventureuses. J’ai trouvé de bonnes chaussures dans une villa en ruine, je me suis aguerrie. Je manquais considérablement d’endurance, au début, et de muscles. Mais la montagne, ça vous forge le caractère. Je vais courir, très régulièrement, je monte au point de vue, celui où l’iA m’avait rendue au monde, après ma conservation. Et je redécouvre d’autres endroits magnifiques. La nature commence à frémir. Dans les anciens jardins, dans les anciennes propriétés, il y a encore des forsythias pour illuminer à la place du soleil quand l’astre du jour montre des faiblesses. 

J’ai dans l’idée de rejoindre Lyon. En théorie, ce sera environ 4 ou 5 jours de marche. Sur une vieille carte, j’ai tenté de tracer le parcours optimal. J’ai été biberonnée au GPS et à Google Maps. Mon cerveau a du mal à comprendre un plan. Le nord, le sud, l’échelle, tout cela me semble assez complexe. Je me suis surprise à pincer la carte à plusieurs reprises pour tenter de l’agrandir…Ce geste que l’on faisait sur l’écran du téléphone… 

Les villages alentours ont été de nouvelles ressources pour préparer mon long voyage. Sac à dos, chaussettes, gourde, vêtements chauds…Je tente de rationaliser, de m’organiser. Mais j’ai peur, en vérité. 

 Nicolas ne dit pas grand-chose, mais il me juge en silence. C’est de la folie, selon lui. Pourtant, je deviens de plus en plus endurante. De plus en plus déterminée. Il faut que je parte à l’aventure.

dimanche 25 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Episode 18


 Deux ans avant le grand exode, on vivait et on mourait encore ici. J’ai essayé d’en parler avec Nicolas. Comme toujours, il m’a rabrouée, il a ricané, énigmatique. « Bah ! Deux trois hurluberlus, aussi tarés que moi. Noéla ? Oui, c’était l’antépénultième. Juste avec moi. En fait, tout le monde était déjà parti, quand elle est morte. Il ne restait que moi et elle. Et on ne pouvait pas se saquer ! Elle était moitié folle, rendue folle par la solitude, à vrai dire. Elle continuait d’ouvrir l’école, de faire cours devant une classe vide…Une folledingue ! Et elle m’a demandé de graver sa tombe…On ne peut pas refuser ça à quelqu’un de mourant, forcément. Mais tout ça, c’est du passé et ce n’est jamais bon, de remuer le passé. » 

J’ai tenté « Les enfants avaient déjà disparu, alors ? » Il a tourné les talons et il a fait mine de remuer la soupe de chou qui mijotait sur le feu. 

J’ai lâché l’affaire, pour cette fois. La soupe de chou m’a réchauffée. La terre avait dégelé, l’attente du printemps avait une odeur de chou. C’était meilleur que la cellulose. Surtout cuisiné par Nicolas. Il mettait du romarin, du laurier. Il faisait revenir les feuilles avec du saindoux. Il connaissait aussi des racines et des baies qui embaumaient la maison en cuisant. C’était un plaisir avant même de plonger la première cuiller dans l’assiette. Et puis le breuvage coulait dans la gorge, réconfortant, apaisant, rassasiant. C’était addictif. C’était rassérénant, surtout après une journée harassante passée entre le jardin et l’étable. 

Après le repas, nous nous sommes lovés dans le grand canapé et nous nous sommes lu des livres d’avant. Il avait dans sa bibliothèque Zola et Maupassant, Hugo, Balzac et Stendhal. Le Panthéon du XIXe siècle. Ce qu’on appelait la littérature réaliste, naturaliste. Aujourd’hui, ces récits ressemblaient à de la science-fiction par leur humanité. Mais ils décrivaient pourtant notre mode de vie ramené à l’essentiel : le monde paysan, laborieux, pauvre. Au détour d’une nouvelle de Maupassant, nous retrouvons la soupe au chou, les frustrations, le travail des champs. Nous sourions. Un sourire un peu triste. Nous lisons les pages d’un grand livre qui décrit le paradis perdu : celui de l’humanité, des enfants, des entraides, des familles nombreuses, des tablées joyeuses, des misères et des solidarités, des grands cœurs et des salauds. Les autres nous manquent. Je lui dis, à Nicolas : « Je la comprends, moi, Noéla. Il y a de quoi devenir fou, à vivre seuls, comme ça. Même si on est deux et que c’est déjà mieux que rien…Mais comment vivre sans les autres… ? » 

 Encore une fois, il se moque. Les autres ? C’est l’enfer, les autres. C’est les guerres, les embrouilles. Dès la cour de récré, les gamins se harcèlent et se tapent dessus. Les réseaux sociaux, les deep fakes, les diffamations. Les querelles de clochers, la politique, le pouvoir qui salit tout, les mecs qui pensent presque la même chose, mais qui s’engueulent quand même, pour des mots, pour des riens, les gens qui s’engueulent parce qu’ils s’aiment, qui s’entretuent. C’est ça, l’humanité. C’est sale, l’humain… 

Je ne l’arrête pas. Il n’a pas tort. Mais j’ai toujours eu la faiblesse d’aimer les gens. Je les aime parce qu’ils sont imparfaits, parce qu’ils sont lâches et parce qu’ils sont fragiles, parce qu’ils sont tendres et qu’ils se caparaçonnent dans des armures de méchanceté. Parce qu’ils pensent faire bien, sincèrement et qu’ils déçoivent, qu’ils trompent et qu’ils mentent. 

J’aime les gens et ils me manquent. 

Ce soir-là, on a fait l’amour, doucement. Et puis j’ai pris ma décision. Quand le printemps sera terminé, quand le jardin sera fleuri et que les salades commenceront à pommer, je partirai. Je m’organiserai. Je vais commencer à travailler pour cela. Je ferai le chemin, j’étudierai la route. Et je partirai pour rejoindre l’humanité. 

Il a caressé mes cheveux. Le paradis, c’est ici. Il a murmuré. Il n’essayait pas de me convaincre. Il disait juste sa vérité. Il disait : regarde, nous avons ce qu’il nous faut. Nous avons à manger, nous sommes au chaud. Nous échappons au pire. Je préfère ma soupe au chou à leur putain de cellulose protéinée…Protéinée avec quoi, en plus, tu le sais, toi ? Tu ne t’en doutes pas, hein ? Le monde qu’on nous promet, en ville, c’est la mort. C’est l’enfer, c’est un univers concentrationnaire. C’est l’aliénation de tout ce que nous sommes : nous sommes des êtres de nature, faits pour vivre dans la nature. Pas dans des ghettos. Pas dans la pollution, pas dans un travail improductif et absurde. Ne cède pas à cette tentation, Charlotte… 

Mais il n’essayait pas vraiment de me retenir. Il savait que je le ferai. J’étais déterminée. Il m’a dit, je sais qu’il faut que jeunesse se passe…Et puis il a repris un petit livre au pied du lit. Il me l’a lu à haute voix. Calmement. C’était L’Homme qui plantait des arbres, de Giono. Celui qui en sait plus que tout le monde, parce qu’il avait trouvé un fameux moyen d’être heureux.

samedi 24 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Episode 17


 C’est à ce moment-là qu’un vieux copain fit sa réapparition : je ne me trompais pas. Si l’iA nous avait posés là, ce n’était pas par hasard. Elle avait un projet pour nous. 

A mon calendrier imaginaire, nous sommes le lundi 30 janvier. Je suis en train d’étendre du linge que j’ai lavé au lavoir du village, en me gelant les mains. Il doit être environ midi et le soleil est à son maximum pour une journée d’hiver. Je n’ai pas mangé grand-chose. Nous ne faisons plus qu’un seul repas par jour, pour faire durer au maximum les derniers vivres. Même si hier, Nicolas a ramené un lapin, nous sommes de plus en plus inquiets. 

Un vrombissement familier vient troubler mes idées noires. Je l’écarte d’abord comme on écarte le bourdonnement d’une mouche. Et puis le bruit accède à ma conscience. C’est le drone. Il ne dormait donc que d’un œil, comme me l’avait dit Nicolas… 

Tout d’abord, bonne nouvelle, l’appareil me largue un sac de vivres. Des kilos de cellulose protéinée, évidemment, avec ses bons arômes de synthèse qui ne m’avaient pas manqué du tout. 

Puis la voix mécanique me lance un bonjour sans âme, me demande comment je vais sans attendre de réponse. 

« Nous voulons nous assurer que vous terminerez l’hiver. » 

Sympa… 

« La Grande Intelligence Mondiale, la GIM (son nom a été modifiée récemment) vous garde sous ses radars. Nous avons besoin de vous. » 

Et hop ! Le drone repart aussi vite qu’il est arrivé. 

Dans le grand sac largué à mes pieds, je trouve des nouvelles du grand monde : sur un support vidéo, une tablette jetable, des vidéos magnifiques idéalisant les villes. Des promenades ombragées, des grands immeubles modernes, des gens qui se promènent nonchalamment dans des rues lumineuses. Des vues qui n’ont rien de réalistes. Des images de synthèse. Et pas un seul enfant sur ces images. 

Pas la peine de faire voir ça à Nicolas. Je sais déjà ce qu’il me dira : ce monde n’existe pas. C’est avec ce genre d’images que les gens ont cru au paradis et qu’ils sont partis. Mais le vrai paradis, c’est ici. 

Il exagère un peu. Je sais bien que dans les années 2050, déjà, l’exode vers les villes était largement entamé. Après la fin des moteurs thermiques, comment rester dans un endroit aussi loin de tout ? Pas de magasin à moins d’une demi-heure, des voitures électriques dont la batterie rendait l’âme au bout de quelques kilomètres de côte…impossible de rester là, si on ne pouvait pas se faire tout livrer par drone. Et à cette distance de tout, cela coûtait une fortune. Ceux qui étaient restés étaient soit très riches, et désireux de tranquillité, soit des paysans, sachant travailler la terre, élever des animaux, faire la cuisine, et propriétaires de leur domaine. Ce n’était pas donné à tout le monde. 

Alors oui, l’exode s’est généralisé en 2076, mais c’était la suite naturelle des choses. Nicolas arrive derrière moi. Il est à deux doigts de balancer la cellulose protéinée à ses poules…au moins, elles nous feront des beaux œufs ! Mais je le retiens : on ne sait pas combien de temps durera encore l’hiver et ça nous permettra de tenir un peu. 

Quand je lui répète ce que l’iA a dit, que nous lui étions utiles, je l’ai vu froncer les sourcils. Il s’est refermé comme une huître et je n’ai rien pu en tirer de plus, de toute la journée. 

Voilà un jour propice aux ruminations…et comme j’ai fini mes tâches agricoles, j’ai décidé de me consacrer un peu à l’histoire. Ces réflexions sur l’exode me mènent au cimetière du village. Plus personne n’est mort après 2076, évidemment. 

 La dernière tombe date de 2074, il me semble. Sur le marbre, il est gravé : 

Noéla BALMONET (2006-2074) Professeure à l’école primaire du village durant 45 ans. 

Et puis une épitaphe surprenante : 

 J’ai disparu et le monde continue sa course folle sans moi. 
Personne ne notera mon absence, 
Et je tomberai des mémoires comme on tombe d’un piédestal. 
Je suis passée ici-bas pour si peu de choses. 
Un sourire à un mendiant, autrefois, 
Une leçon apprise par un élève qui m’a remerciée, 
Il y a longtemps. 
Un peu de sucre dans la vie de quelques gourmands. 
Je suis passée sur terre pour rien. 
Et je suis là, sous ce gros morceau de pierre brillant. 
Passants, ne perdez pas votre temps, 
Passez et ne pensez pas à moi.
J’ai pleuré, puis j’ai fait un bouquet de chardons secs pour le poser sur cette tombe.

mercredi 21 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Épisode 16


 Je crois que j’ai raison de penser que l’iA ne nous a pas mis ici par hasard. 

Nous nous sommes aguerris et nous avons pénétré plus loin dans la forêt. Nous avons préparé de véritables excursions. Nous avons trouvé des vêtements de ski dans des villas délabrées, des grosses chaussures de marche pour pouvoir entrer dans les fourrés les plus profonds. Nous avons construit des abris, nous avons imprégné nos vêtements des odeurs bestiales qui nous permettaient d’être plus discret. Nous avons réinventé l’eau tiède : nous sommes juste redevenus des homos sapiens chasseurs cueilleurs tels qu’ils vivaient au paléolithique. 

Et nous sommes parvenus à tuer un chevreuil. 

 J’ai tenu à faire une cérémonie pour célébrer cet animal se sacrifiant pour nous nourrir. Nicolas a ri, mais il s’est finalement plié de bonne grâce à mon hommage. 

Il fallait nous voir, en combi de ski fluo, au milieu d’une clairière, en train d’invoquer le dieu de la forêt pour lui confier l’âme de notre bête… 

Et puis il a fallu ramener l’animal. Nous étions à plusieurs kilomètres du village, sur un terrain peu praticable. La bête devait bien peser 25 ou 30 kilos. Nous l’avons fixé par les pattes sur une grosse branche. Au moment de la soulever, nous savions déjà que le retour serait très difficile. La nuit commençait de tomber et le brouillard givrait déjà les branches. Nous étions frigorifiés, harassés de fatigue, affamés. Mais nous n’avions pas le choix. Nous avons fait un kilomètre, péniblement. La lumière déclinait. À l’aller, nous avions posé des repères, des branches cassées, des tas de pierres, pour retrouver notre chemin. Mais nous commencions à ne plus les voir. La forêt se faisait effrayante. Le silence pesant qui y régnait rendait chaque craquement inquiétant, chaque coup de vent terrifiant. Nous avions conscience qu’en transportant cette carcasse, nous devenions une proie enviable pour d’autres prédateurs. Nous laissions derrière nous des traces de sang, gouttant de la plaie de la bête. 

Nous avons accéléré, boostés par un stress nouveau. Pour nous encourager, nous nous sommes remémorés des histoires de loup, de la bête du Gévaudan, des contes pour enfants…En retrouvant le rire et la peur pour de faux, nous ne nous sommes pas perdus. Nous sommes rentrés sains et saufs, mais tellement exténués que nous avons fait une erreur de débutant : nous avons laissé l’animal mort dans la cour, devant la maison de Nicolas. 

Le lendemain, en nous levant, nous avons dû faire fuir un renard venu se repaître sur le cadavre… 

Nous avons tout de même sauvé un beau gigot, une épaule et quelques bas morceaux. 

Nous avons fumé cela dans la cheminée. Nous espérions que cela nous sustenterait pour tenir un peu plus longtemps. Une expédition pareille ne pouvait pas se répéter souvent. Ou alors il faudrait essayer de fabriquer un petit traîneau, trouver de meilleurs vêtements, nous lever plus tôt…Nous étions trop épuisés pour envisager cela. 

Nous faisant ces réflexions un peu désespérées, nous nous imagions déjà mourir de faim. Je culpabilisais : j’étais un boulet, Nicolas avait prévu de quoi survivre pour lui et j’avais débarqué sans prévenir.

mardi 20 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Épisode 15


 Les jours s’écoulent. Il y a du travail, beaucoup de travail. Il faut s’adapter, il faut s’organiser. L’hiver s’éternise un peu et les vivres se font rares. Nicolas n’avait pas prévu ma présence. J’ai parcouru les maisons. Les quelques boîtes de conserves n’étaient plus consommables, raisonnablement. Il y avait parfois un paquet de cellulose protéinée au fond d’un placard, mais le plus souvent, il était bouffé par des insectes ou par des souris. 

 Il a fallu se résigner à chasser. Je n’ai évidemment aucune expérience et aucune compétence en la matière. Nicolas n’est pas beaucoup plus avancé que moi sur le sujet, mais il a eu l’occasion de lire quelques livres sur le sujet. 

On a commencé par poser des collets pour attraper des lapins. Puis, dans les caves et les greniers de quelques maisons, nous avons trouvé des fusils et des munitions. La trouille au ventre, nous avons manipulé ces vieilles pétoires, en espérant qu’elles ne nous explosent pas à la figure. On les a nettoyées, on les a examinées, on s’est entraîné en tirant sur les boîtes de petits pois périmés. C’est une nouvelle aventure ! 

Il se trouve que je ne vise pas trop mal. De là à y arriver sur des animaux vivants, je ne suis pas sûre d’y arriver. Mais nous touchons au fond des réserves de Nicolas. Nous savons que la faim n’est pas une alternative possible. Et puis le printemps finira bien par arriver. Il faut tenir ! 

Alors nous voilà partis, un matin frisquet, dans la forêt gelée. Je me souviens qu’au temps jadis, il était interdit de chasser quand il y avait de la neige. Je crois qu’il n’y a plus de règles et plus de lois, si ce n’est celle de survivre. 

Quel matin ? Cela est une de mes frustrations. Je me souviens qu’il y avait des jours pour la chasse, le samedi, le dimanche, le mercredi. Je m’en souviens, parce que les chasseurs me faisaient peur et que par conséquent, ils gâchaient toutes mes balades en forêt. L’automne et ses cueillettes de champignons ne pouvaient se faire ni les week-ends, ni les mercredis, quand nous n’étions pas à l’école. 

Mais voilà, aujourd’hui, je ne sais pas quel jour nous sommes. Nous n’avons plus de repère temporel, coupés du monde… 

 Nous avons avancé sur les chemins, machette à la main, pour dégager les ronces. Malheureusement, nous sommes sans doute de piètres chasseurs : trop bruyants, trop peu attentifs, trop agités. Et puis il y a ce silence, dans les grands bois. Rien ne semble plus vivre là. J’avais déjà remarqué ce silence lors de mon arrivée. Pas un chant d’oiseau, pas un craquement, pas même le toc toc d’un pic vert. Est-ce que la pollution est trop grande ? Ou est-ce que les animaux se méfient maintenant tellement des humains qu’ils se planquent, qu’ils se terrent, qu’ils disparaissent quand nous sommes là ? Tout cela est possible. 

Nous avons eu plus de chance avec les collets : il y a au moins des lapins dans les talus et les orées des bois. Dans L’Almanach du vieux chasseur de 1992, que gardait précieusement Nicolas dans sa bibliothèque, nous avons appris comment le dépecer, comment le vider et comment le découper. Notre premier lapin chasseur était un délice que nous avons joyeusement dévoré. 

J’ai décidé que le jour de ce lapin, ce serait un dimanche. Et j’ai commencé un calendrier imaginaire. Comme les jours ont rallongé un peu, j’ai estimé que mon arrivée correspondait à Noël et que nous étions à présent au début du mois de janvier. Avec les œufs des poules de Nicolas, avec le lait de ses chèvres (un peu maigre à cette saison), avec le peu de farine qu’il restait dans la réserve, avec du miel et des noisettes pilées, j’ai fait une sorte de galette. C’est le début de quelque chose : nous sommes, officiellement et rien que pour nous deux, le 6 janvier 2090. 

Nous avons léché le plat et nos doigts. Nous avons fait son sort à notre premier lapin de l’Épiphanie. Mais nous savons aussi que cela ne suffirait pas, qu’il faudrait tenir encore quelques semaines en rationnant tout, en comptant chaque grain de haricot…Et en redoublant nos efforts pour chasser. Il est encore bien trop tôt pour planter, même les premiers radis : la terre est encore gelée. Mais dans chaque minute de clarté gagnée le soir, nous apprenons à espérer.