mardi 31 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 17


 Avant même d’entrer, le Patron m’a regardée de la tête au pied et il m’a poussée derrière la haie d’une belle villa : « Avec ta jolie figure toute fraîche, tu vas te faire embarquer…Ils vont vouloir te faire faire un test de fertilité et tu es bonne pour rester coincée là pour les 20 prochaines années, pour pondre des gosses. Mets ma casquette, déjà, rentre tes cheveux dedans. Sors le tee-shirt de ton jean. Voilà. Et…attends… » Il sort de son sac une grosse miche de pain cuite par notre copain maraîcher : la cuisson au feu de bois a laissé des bouts de charbon sur le fond… Du bout des doigts, il prend un peu de noir et m’en barbouille les joues et le menton, pour que j’ai l’air d’avoir un peu de barbe…Est-ce que je ressemble à petit gars ? Selon lui, ça devrait passer… 

Le Patron connaît l’endroit comme sa poche. Il fait des livraisons très souvent ici. 

 Je lui demande, naïvement, si on paye en temps de clic, ici aussi. Il rigole. Non ! C’est bon pour les pauvres, ça. On est bien gentils avec les Marité, avec les cliqueurs, on leur laisse quelques poireaux en échange de quelques heures de clics, mais l’or, les dollars mondiaux et les bitcoins sont toujours d’actualité pour les riches ! Comment feraient-ils, sinon ? On n’a jamais que 24h par jour ! 

Je me souviens de la ferme dans les bois, je revois le Président dans son bureau luxueux… je me souviens de ces privilégiés qui avaient tout et je les compare au dénuement total de Marité qui paie de sa santé la moindre fraise qu’elle peut trouver au marché noir. La lutte des classes, hélas, a été gagnée définitivement par les plus riches. Les autres sont des esclaves. 

On est donc au milieu d’un lotissement de luxe, magnifique, gardé comme la Banque de France, avec des miradors, des agents de sécurité et des hautes grilles. 

La première villa que nous livrons ouvre ses portes : c’est une vieille dame qui se présente à nous. Le Patron m’explique rapidement, à voix basse : « Dans chaque maison, il y a une gouvernante qui garde les femmes qui y vivent. Pour chaque villa, il y a un homme. » 

« Pour plusieurs femmes ? » Je ne peux pas cacher mon étonnement. 

Oui. Un homme pour plusieurs femmes. Pour 4 ou 5 femmes. Les hommes font partie de la caste des bourgeois. Ils ont subi des tests de fertilités… 

Il n’a pas le temps de tout me dire. Mais je comprends bien l’essentiel. J’ai lu la Servante écarlate…il y a si longtemps… 

Les victuailles font briller les yeux de la gouvernante qui semble découvrir les bienfaits d’un sourire sur les rides de son visage. Elle nous demande même si on veut un café. Ce n’est pas de refus ! Un café ? Un vrai café ? Oui, les riches ont encore du café. C’est fou, non ? Il faut dire que les zones de production ont changé, avec les modifications du climat : le climat tropical est en Normandie, aujourd’hui. Et le café normand est excellent. 

En tout cas, cette pause dans cette cuisine rutilante, devant cette tasse de café, c’est un bonheur. Nous avons eu une très longue journée. Il ne faut pourtant pas que je me relâche trop : je suis un garçon, il faut que je reste dans mon rôle. Je ne retire pas ma casquette et je sens bien que la gouvernante tique. Je ne respecte pas les règles élémentaires de savoir-vivre. Je me méfie, parce qu’elle me fait penser à une de mes grands-mères et je sens bien qu’elle serait capable, dans un geste d’agacement, de m’arracher mon couvre-chef en m’attrapant la visière. Je me recule sur ma chaise. Le Patron sent mon malaise. Il se lève, poliment, et déclare que nous avons encore quelques livraisons à effectuer. Mais la gouvernante me fixe étrangement. Et je ne trouve pas d’autre solution que de lui demande, ex abrupto, si elle connaît une certaine Ambroisine. De toute façon, je suis là pour ça… 

Son regard oscille entre l’étonnement et la joie. « Ambroisine ? Vous la connaissez ? Chère Ambroisine ! Elle a accouché hier ! » 

Nous tombons bien ! Formidable, félicitations à la maman et au papa, bienvenue au monde à ce nouveau-né ! Est-ce que c’est une fille, un garçon ? Combien de kilos et comment s’appelle-t-il ? 

« Ambroisine…C’est sa dernière fois…Mais quelle femme ! Quelle formidable maman ! Elle est là depuis 14 ans et elle a mis au monde 8 enfants. Un peu plus d’un tous les deux ans ! Quelle régularité ! » 

La gouvernante est comme en transe en évoquant cela. « Nous pouvons la voir ? Nous serions ravis… »

 Mais là, le regard de la vieille femme se glace ! « Pourquoi ? Qu’est-ce que vous lui voulez ? Elle se repose évidemment. Mais en plus, elle doit se préparer. C’est sa dernière fois : elle doit endosser bientôt la robe de gouvernante. Comme moi… » 

Nous pensions avoir touché au but du premier coup, mais cela ne sera peut-être pas aussi simple…

dimanche 29 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 16


 Au fond de la cave transformée en boutique clandestine, il y a une porte, derrière une étagère de bocaux. Je dis au revoir à Marité, elle me demande de retrouver sa sœur, de la lui ramener, elle pleure…Le Patron s’impatiente. Il a déplacé l’étagère, la porte s’ouvre sur un long couloir sombre, éclairé de loin en loin par des ampoules LED vacillantes. Je fixe mon pas sur la démarche énergique du patron. Nous courons presque. Il me crie que c’est un réseau souterrain qui a été creusé par les habitants des quartiers est de Lyon, là où s’entassent les pauvres, les infertiles, les cliqueurs. Il faut faire confiance à l’être humain : il trouve toujours le moyen de s’évader. 

Au bout d’une bonne demi-heure, nous rejoignons un autre tunnel, plus vaste, mais terriblement délabré : les piliers ont l’air de tenir par l’opération du saint esprit. Le lieu est abandonné aux marginaux, aux rats et aux clandestins. Le Patron m’indique qu’il s’agit des anciens tunnels de la Croix Rousse. Un réseau existant depuis toujours mais qui avait été délaissé et qui redevient très important. On est à 80 mètres sous la ville. 

On ressort, on respire mieux, on passe la Saône sur une barge à fond plat, amarrée près de l’ancien Pont Georges Clémenceau, détruit depuis longtemps. C’est l’univers de la débrouille, un univers parallèle, que je découvre. Les gens se sont organisés. Le 9e arrondissement Lyonnais est aussi un ghetto. Tout est bouclé, mais le Patron connaît les failles et les entrées secrètes. On entre dans un bar dont la façade n’attire pas le regard. Je ne l’aurais même pas vu, si le Patron ne m’y avait pas conduit. L’endroit ressemble à un vieux bistrot typique et un peu crado. Derrière le comptoir, une grosse dame blonde mâche un chewing-gum et nous accueille avec un accent lyonnais que je n’avais pas entendu depuis bien longtemps. Comme une caricature. « Alors, les gars, qu’est-ce que c’est cette fois ? » Et le Patron explique l’histoire de Marité, mais aussi le réapprovisionnement de son petit commerce. La dame négocie. « Je te laisse passer, mais tu repasses au retour et tu me donnes des légumes ! » On se tape dans la main et on suit Madame dans le petit escalier surmonté d’un panneau « Toilettes ». On descend une nouvelle fois dans les entrailles de Lyon. Tout un réseau a été tissé par la Résistance. On passe sous le 9e, on ressort dans la verdure des Mont d’Or. On respire. On a la sensation d’avoir échappé au danger, après deux grosses heures de marche très rapide. 

Nous rejoignons un couple de maraîchers : Florent et Laëtitia. La fierté est dans leurs yeux : ils ont squatté une ancienne maison de maître, un petit château bâti sur deux hectares de terrain. L’ancien tennis de la luxueuse propriété est un poulailler, l’ancienne piscine, une pisciculture avec des truites. Ils ont aussi des moutons, quelques cochons, ils ont planté des pommes de terre, d’abord, parce qu’ils n’y connaissaient rien et que c’était ce qui leur semblait le plus simple et puis maintenant, ils font un peu de tout. 

Mais l’iA les laisse tranquilles ? Oui, c’est assez isolé pour ça, assez retiré. L’iA vient rarement jusque-là. C’est exactement comme lorsque j’ai traversé la campagne pour venir jusqu’à Lyon : le territoire est laissé à l’abandon, les drones ne sont pas assez nombreux pour quadriller tout. Et puis le marché noir fait partie du système. 

C’est passionnant de découvrir cette nouvelle liberté, les failles de la dictature et un bel endroit. Mais cela ne fait pas avancer ma mission : je dois tenter de retrouver la sœur de Marité. Le Patron m’explique qu’il y a beaucoup de ces femmes fertiles qui sont placées dans des jolies villas sur les côteaux des villages du Mont d’Or. Il fait parfois des livraisons dans ce coin. Les résidences sont protégées, entourées de garde, de hautes barrières. Mais il passe, avec un kilo de beurre et du jambon, on passe toujours partout. 

Ambroisine n’est pas un prénom courant et c’est une communauté restreinte. Nous obtiendrons peut-être quelque chose. Le maraîcher est intéressé par notre histoire. Il nous donne un pot de lait de brebis en expliquant que c’est quelque chose de recherché par ces mamans…Et que cela nous servira de monnaie d’échange. Il ne peut pas venir avec nous, il a du travail. Mais il nous prête un petit scooter électrique qui se recharge, branché à un panneau solaire. 

Nous fonçons sur des routes défoncées, avec le pot de lait, sur ce petit engin que le Patron semble maîtriser moyennement. 

 Comme prévu, on entre sans encombre dans le quartier protégé. C’est chic, c’est calme, c’est arboré. Et fait remarquable : du jamais vu depuis le début de mon périple, il y a des enfants dans les allées, qui font du vélo, qui jouent au ballon, qui rient, qui crient, qui chantent. C’est émouvant.

samedi 28 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 15


 On se noie à nouveau dans la foule, je suis de loin son chignon blanc. Elle me guide de loin en loin, en jetant un coup d’œil derrière elle. 

Nous nous enfonçons dans le quartier, après les anciennes usines, après les cités ouvrières en ruines et nous arrivons devant une rangée de grands blocs des années 1970. Les façades grisâtres des tours de 20 étages nous regardent du haut de leur austérité triste. Je suis une dizaine de mètres derrière Marité, au milieu d’une faune grouillante, bigarrée, affamée, hagarde. Je m’engouffre rapidement dans un hall à sa suite. Et nous ne montons pas, cette fois : nous plongeons dans l’escalier menant aux caves. 

C’est sombre et ça pue les égouts, l’humidité, l’urine et le tabac froid. Je mets instinctivement haut de mon tee-shirt sur mon nez. Rien ici n’avait été prévu pour durer plus de cent ans. Les murs sont verts de moisissures, les bois des portes sont pourris, les gonds rouillés, le sol défoncé. Nous ne voyons pas grand-chose. Quelques ampoules jalonnent le parcours, jetant çà et là quelques tâches jaunes et tremblantes sur les murs suintant. Si c’est ici, le marché noir, je ne sais pas comment les fraises peuvent rester rouges ! 

Au bout d’un parcours labyrinthique, nous arrivons devant une cave plus éclairée. Deux hommes patibulaires sont plantés devant une porte en meilleur état que les autres, sur laquelle tout un tas de symboles sont tracés à la peinture : il me semble reconnaître une fraise, des poireaux et des tomates. Un jambon, aussi, des œufs et une côte de bœuf. J’ai faim ! J’ai peut-être des hallucinations. Marité m’ouvre le chemin. Elle est connue ici : on lui ouvre la porte. Et là, c’est une épicerie qui s’offre à mon regard éberlué. Je n’ai pas vu autant de nourriture depuis longtemps. Il y a effectivement tout ce qui est dessiné sur la porte. Tout est sous la lumière, tout est au frais, tout est beau, comme dans un rêve. 

Mais je n’ai rien à échanger…Marité a encore un peu de temps de travail, une heure de nuit, une heure dimanche…Avec ça, elle peut prétendre à quelques tranches de jambon, de la farine et des œufs, du sel et quelques tomates. 

En un contact entre deux Surfaces, on échange des clics contre de la nourriture. Mon guide demande à voir le patron. Elle ne dit pas son nom, elle dit le Patron, d’un air entendu. On lui demande de patienter. Nous attendons entre les poireaux et d’appétissantes saucisses. Je me permets de demander à l’épicier qui semble ranger les rayons, d’où viennent ces trésors. L’air chafouin, il me répond qu’il ne divulgue pas ses sources, mais qu’il faut pouvoir sortir de la ville pour ramener ça depuis les campagnes. Des paysans cultivent tout ça pour le marché noir, échappant à l’iA par d’ingénieux systèmes de protection, des dômes anti-drones, des zones blanches, des zones libres. 

Le Patron arrive, au bout de quelques très longues minutes à résister de croquer dans une tomate. C’est un homme massif, trapu, aux cheveux noirs et au teint mat. Il parle lentement avec un accent indien. Marité me présente et demande des nouvelles de sa sœur. Il me regarde de la tête aux pieds, incrédule : « C’est elle que tu vas envoyer pour chercher ta sœur ? Tu n’as pas peur : elle est maigre comme une crevette. » Marité insiste : « Elle n’est pas grosse, mais elle a des superpouvoirs. L’iA ne l’embête pas, elle va et elle vient comme elle veut entre la zone libre et ici, je te jure ! » 

La curiosité du Patron. Il me regarde par en-dessous, comme s’il voulait examiner mes trous de nez. « Vous êtes un agent du pouvoir ? Vous êtes une…espionne ? Une infiltrée ? » Je comprends sa crainte, mais je lui assure que non : je lève les mains, comme d’habitude, par réflexe, et je fais mon plus beau sourire. Les deux gardes qui étaient devant la porte de la cave se sont rapprochés et l’atmosphère s’est tendue. 

« Qui es-tu ? » Je commence à raconter un peu mon histoire : j’ai été endormie pendant 20 ans, puis rajeunie par l’iA, j’ai 90 ans, en vrai, mais j’en parais 20, je sais, c’est difficile à croire…J’ai été déposée à la campagne, mais comme je ne comprenais rien au monde, j’ai bravé l’iA pour venir voir la ville, pour voir le monde. 

« Mais pourquoi ? Quelle connerie ! » s’exclame l’indien. Il semble éberlué. « Si tu as la chance d’être loin de tout ce merdier, tu y restes ! » 

 Je lui réponds que je ne savais pas, que je voulais savoir. « La curiosité est un vilain défaut… » 

Marité nous coupe : « En attendant, autant en profiter : elle échappe aux gardes, elle connaît le Président, elle navigue comme elle veut dans ce monde pourri, alors elle peut m’aider ! » 

 « D’accord, d’accord. Alors voilà ce qu’on sait. Les femmes qui sont fertiles sont très recherchées. C’était le cas d’Ambroisine, n’est-ce pas ? » 

Marité secoue la tête. « Oui, oui, c’est bien ça…On les emmène dans des villas, dans les banlieues chics que Lyon et c’est une prison comme ici, mais en plus doré. Et puis on les insémine et on leur fait élever leurs enfants. Je sais tout ça. C’est ce qui se raconte. Elles ont à manger, elles vivent bien, mais ce sont des poules pondeuses. » 

 Voilà, c’est ça. L’indien reprend la parole, tout doucement : « Cela fait 14 ans qu’elle a disparu. Elle avait quel âge à l’époque ? 30 ans ? Elle n’a pas pu faire plus de deux ou trois enfants…Je suis désolée, ma pauvre, mais votre sœur, depuis tout ce temps ne doit plus être la même…Si elle est encore en vie… » 

Un sentiment de tristesse s’imprime sur le visage de Marité. Mais elle redresse la tête aussitôt : « Nous sommes jumelles et je le saurais, si elle était morte ! Je le sentirais… » 

Le Patron me dit qu’il y a des chances pour qu’elle soit dans la banlieue de Champagne au Mont d’Or, à l’ouest de Lyon. A pied, c’est assez loin. Mais il doit faire un réapprovisionnement dans ce coin. 

Je sens qu’il hésite, il se demande si on peut vraiment me faire confiance. Pour lui prouver ma bonne foi, je lui parle des rebelles jardiniers. Je lui demande si ses fraises viennent de là et son visage s’éclaire : « Comment vous les connaissez ? A ça alors ! Ce sont des amis ! Bien sûr que ce sont des fournisseurs. Ils sont formidables ! » 

 Et là, il me demande de le suivre.

jeudi 26 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 14


 Je veux bien l’aider. Mais comment retrouver quelqu’un qui a été enlevée il y a…24 ans ? Comment peut-on imaginer retrouver une trace, à partir d’une simple photo ? 

Elle m’explique qu’elle mène l’enquête, depuis toutes ses années. Elle a quelques indices. Elle a réussi à parler à un garde qui peut faire des allers-retours avec l’extérieur de ce quartier de malheur. Elle a noué des liens, elle a profité du marché noir…et elle a fait le lien avec l’extérieur. 

Je l’interromps : « Du marché noir ? » Oui, évidemment, il y a du marché noir, il y a toujours du marché noir ! « Pour vendre quoi ? » De la nourriture, bien sûr, c’est le bien le plus rare, le plus recherché ! On veut manger ! C’est notre principale préoccupation ! 

Marité a donc des indics, des gens qui s’infiltrent, du marché noir. Je commence à mieux comprendre cette société. Je veux qu’elle m’emmène, qu’elle me fasse voir. Avec quel argent, qui, où, quand ? 

L’argent, il n’y en a pas. On paye en travail, en micro-tâches. Avec les surfaces, on transfert du temps de travail. C’est la seule solution, sauf si on a quelque chose à échanger. Marité m’explique qu’elle a déjà échangé tout ce qu’elle avait. Ses plus beaux vêtements, ses bijoux, ses meubles les moins utiles. Elle n’a plus rien d’autre à échanger que son travail, aujourd’hui. Elle ne dort pas bien, alors elle peut cliquer, ce n’est pas un problème. 

Elle me sort une petite assiette fraises de sont placard. C’est la preuve de sa confiance, je crois. Et je lui demande si elle sait d’où elles viennent et je lui raconte l’histoire des rebelles jardiniers de la tour du Crayon. Elle ne me croit pas vraiment, elle a du mal à imaginer qu’on puisse vivre ailleurs, autrement. Elle n’a que sa sœur pour se raccrocher à un monde différent, que l’obsession de la retrouver. 

Je lui demande s’il y a des actualités, des médias, dans ce monde. Elle me tend encore une fois sa Surface. Elle me dit : « Tout ce qu’on doit savoir est dit là-dessus…Quand on clique, on reçoit aussi des infos. On a la pub du gouvernement. Ils nous incitent en permanence à cliquer. Mais en plus, on a des infos sur le Président… Regardez, il apparaît toujours avec sa cheffe de cabinet. Lui, il sourit, elle, elle est là pour nous rappeler qu’on est en dictature. » Elle me fait voir. Moi qui connaît le Président en personne, je le reconnais à peine : il est beaucoup plus jeune sur la propagande. Beaucoup plus sympathique, aussi. On le voit dans des situations invraisemblables : il serre la main à des gens, à des jeunes, des hommes, des femmes, des enfants, tous beaux comme au premier jour de Chat GPT. Des images fausses, pleines de verdure, de fraîcheur, de jolies couleurs et de sourires, un monde dans lequel tout va bien, où les gens mangent cinq fruits et légumes bio par jour, c’est sûr ! Et il est flanqué de cette femme qui fait la gueule, qui respire l’austérité et la frustration. 

Le président dit « Grâce aux micro-tâche, nous sommes heureux, nous vivons bien ! Faites confiance à votre gouvernement ! » Tandis que la brune à ses côtés tente un demi sourire qui montre ses dents de loup.

 Je n’apprends rien, ce président, je le connais, c’est celui de Lyon... Je raconte à Marité que je l’ai vu pour de vrai. Elle me croit à moitié. J’insiste : sa cheffe de cabinet est vraiment flippante ! Mais elle n’est pas tout à fait sûr qu’ils existent vraiment, de toute façon : on ne les a jamais vus dans le quartier, tu penses…Juste ces images, depuis des années…Des images qui ne vieillissent pas, irréelles. 

Et le reste du monde ? Quelle est la situation ailleurs ? à Paris, Berlin, New York, Moscou, Pékin… ?

 Marité hausse les épaules. C’est déjà bien assez dur ici, on n’a pas besoin de se soucier des autres ! Mais elle me dit qu’elle connaît des gens qui savent et qu’elle me les présentera et que ce sont les mêmes qui ont trouvé quelques informations sur sa sœur disparue. 

Alors nous sortons, elle, 10 minutes avant moi, en prenant soin de ne pas faire de bruit afin que le voisin ne soupçonne rien. 

On se retrouve au coin d’une ruelle, entre deux blocs, comme convenu.

mardi 24 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Episode 13


 Je lui demande comment elle s’appelle. Marité, murmure-t-elle avant de glisser vers la fenêtre : elle fait tomber l’antique volet qui grince sur ses rails. 

« Là, on est tranquille. Marité, je m’appelle Marité. J’ai quelque chose à vous demander. Vous qui êtes jeune…Vous présentez bien…Et l’iA vous laisse passer, si j’ai bien compris. Alors…De l’autre côté…j’ai une sœur. Elle est féconde. Elle est de l’autre côté. Je veux la retrouver, je veux la voir. J’ai besoin de vous. Elle s’appelle Ambroisine. Nous sommes jumelles. Quand nous avons eu 20 ans, elle a été déplacée. Embarquée et je ne l’ai jamais plus revue. » 

Je la regarde avec compassion. Encore une réalité terrible dont je n’avais aucune idée. Mais forcément…Ici, c’est donc une sorte de ghetto. 

« Oui, un piège, une tombe pour les esclaves que nous sommes. Des esclaves. » 

Je sens qu’elle continue de me jauger, de m’évaluer. Nous sommes dans la pénombre et j’ai l’impression qu’elle chuchote encore plus, que sa voix se fait encore plus basse, comme pour échapper aux murs qui pourraient bien avoir des oreilles. 

« Avec…avec d’autres, on essaie…on tente…Comment dire…de…résister. On… » 

Elle s’arrête. Un craquement, un grincement, un petit bruit dans l’appartement du dessus, trois fois rien et je sens qu’elle se glace. 

« Ne faites pas le moindre bruit…Oui, on essaie de passer. On mutualise le peu qu’on a. Vous savez…on n’est pas des bêtes. On a beau vivre dans la misère, on a encore…on s’aide, quoi… » 

Je comprends qu’elle n’a pas tous les mots, mais que la solidarité, l’humanité sont là, comme un éléphant au milieu de la pièce. L’humanité. Je lui lance le mot. Elle le reçoit comme une poule qui aurait trouvé un couteau. J’embraye : « L’humanité, vous êtes ensemble, vous vous aidez, vous vous aimez, vous voulez vous en sortir… » 

 Elle me dit oui. Mais que l’humanité, c’est aussi parfois une belle saloperie et que le quartier est plein de traitres, de petites gens assoiffées de pouvoir, qui vendraient leur propre mère pour un peu plus de cellulose. Elle montre du doigt le plafond, pour me désigner les voisins du dessus. 

« Lui, là-haut, par exemple. Il a été désigné par l’iA pour être notre référent de quartier. Il passe sa vie à espionner, à dire à l’iA quand les gens rentrent, quand ils sortent. Il a comme une caméra à la place des yeux. Là, peut-être qu’il nous écoute, collé à son plancher…Et qu’il va dire que j’ai eu de la visite, que je complote. Je donnerai le change, je dirais que j’ai eu une voisine qui avait besoin de compagnie…Mais il trouvera toujours ça suspect, il fera son rapport… » 

Je la rassure, en parlant à voix basse, moi aussi, dans un souffle : « Je ne suis pas illégale, je suis protégée par l’iA. Je suis libre… » 

Elle me regarde comme si j’étais un miracle. « Personne n’est libre…vous devez…avoir…quelque chose de spécial… » 

Je ne sais pas ce qu’elle sous-entend. Je ne comprends rien, encore une fois. Mais je concède que j’ai de la chance. 

"De la chance ?" Elle s’écrie presque, rompant l’atmosphère silencieuse. « Vous plaisantez ! Évidemment que vous avez de la chance ! Vous ne vous rendez pas compte…Dès que je vous ai vue, j’ai compris que vous étiez…spéciale…Une sorte de…déesse…Toute-puissante ! » 

Je me surprends à lui dire « Chuuuut ! » 

Comme pour se calmer, elle se lève et part dans la pièce d’à côté. Je l’entends fouiller un placard, ou un tiroir…Et elle revient vers moi avec une photo d’elle et sa sœur à 20 ans. 

« C’était juste avant qu’ils l’enlèvent. Regardez : on était jolies. On était un peu comme vous. Sportives, dynamiques…Regardez ce que je suis devenue…Mais j’espère que ma sœur, ma chère Ambroisine est restée comme elle était…J’espère vraiment…Vous voulez bien m’aider ? »

lundi 23 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 12


 Au bout d’un moment, quelqu’un vient enfin s’asseoir à côté de moi. C’est une vieille femme. Elle me regarde avec méfiance. J’ose lui lancer un timide bonjour. Elle se méfie toujours. Elle a un visage qui illustre une misère, une tristesse, une fatigue. Elle est habillée d’une robe en toile de jute. Elle ouvre enfin une bouche édentée pour me demander comment je m’appelle. « Qui t’es, toi, pour être si jolie ? Et d’où tu viens ? Et qu’est-ce que tu peux bien vouloir venir faire là… ? » Sa voix est basse, elle souffle dans les graves ses questions, comme si elle ne voulait pas être entendue. Elle me regarde par en-dessous avec des petits yeux noirs et luisant comme des olives. Il y a de la malice, de l’intelligence mais aussi de la peur dans ce visage de vieille pomme. Il y a de la suspicion. « C’est pas naturel, tout ça, c’est pas normal. Comment on peut vouloir venir là ? » 

Je lui demande pourquoi. Elle murmure maintenant. Elle s’est rapprochée de mon oreille. « Suivez-moi, sans en avoir l’air. » 

Et elle se lève et se fond dans la foule. J’ai peur de la perdre de vue, mais son chignon blanc se distingue comme un panache parmi les crânes chauves et les couvre-chefs variés. Je ne sais pas qui elle est, ni si elle me veut du bien, mais je la suis, l’air de rien, de loin. 

Elle entre dans un hall d’un grand bloc complétement décrépi. Elle veut peut-être m’attirer dans un guet-apens, mais de toute façon, je n’ai rien à me faire dépouiller. J’ai les poches vides. Je n’ai même pas un sandwich de cellulose. Mes copains rebelles jardiniers ne m’ont même pas laissé une fraise pour la route et quand bien même, je l’aurais déjà mangée. 

Le hall est triste comme l’ensemble de ce paysage : les façades semblent avoir subi les assauts du temps comme les visages, depuis des dizaines d’années sans ravalement. Je suis curieuse et aux aguets en entrant. La cage d’escaliers suit immédiatement une rangée de boîtes à lettres dont la moitié des portes battent l’air. Tout est cassé, tordu, corné, sali. Poussiéreux. 

La femme est entrée quelques minutes avant moi. « Psitt… » 

Je lève les yeux, elle est déjà au troisième étage et se penche par-dessus la rambarde en me faisant signe. J’escalade les marches 4 à 4. C’est moins haut que la tour du Crayon ! J’ai les cuisses en béton. 

On s’engouffre dans un appartement et elle referme la porte derrière moi. 

« Personne ne vous a suivie ? » 

Je ne crois pas. Mais les drones sont partout ? 

Non, me répond-elle, à part si…Et là, elle se méfie à nouveau. 

« Vous êtes recherchée ? Vous venez vous cacher, ici ? » 

 Je ne comprends pas : impossible de me cacher, j’ai été scannée dès mon entrée. Mais elle me coupe agacée. Rentrer n’est pas un problème. C’est sortir, qui est difficile. Ici, me dit-elle rapidement, à voix basse, on travaille pour l’iA, on a des micro tâches à faire, tout le temps, la nuit, le jour, on ne doit s’arrêter que pour manger et dormir, on n’a pas le choix. Ici, on vieillit plus vite que la normal. Elle m’assure qu’elle a 44 ans. J’ai l’impression qu’elle en a 90. Se méfier des apparences devrait être naturel pour quelqu’un qui à mon âge et mon corps, pourtant ! 

Je suis encore une fois complétement stupéfaite de ce que j’apprends. Pourquoi ne peuvent-ils pas sortir ? Qui les retient ? J’ai vu les gardes en armes, j’ai vu les barrières. Pourquoi y-a-t-il des gens dedans et des gens dehors ? 

Elle me dit qu’ils sont les inféconds. Et cela revient, encore et encore. Ils connaissent un vieillissement prématuré, ils sont exploités, nourris par des camions de cellulose protéinées venant d’on-ne-sait-où, mais probablement du même endroit où les corps des défunts disparaissent, parce qu’évidemment, tout le monde a conscience de manger ses morts, à travers l’infâme bouillie de carton qu’on ingurgite. 

Je lui demande de me faire voir les micro tâches. Je cherche toujours à comprendre. Elle me tend un écran qui n’est ni un téléphone, ni une tablette. Elle me dit que c’est une Surface. Je l’effleure et un carré apparaît. « Cliquez ! », me dit-elle. J’appuie sur le carré. Un cercle apparaît. « Cliquez, cliquez… » 

Je clique, je clique, je clique. Un triangle, une boule, un losange. 

 « A quoi ça sert ? » Elle me montre alors l’arrière de sa tête. Elle a une sorte de capteur posé sous son chignon. Elle m’avoue qu’elle ne sait pas à quoi ça sert. Que ça analyse probablement quelque chose et que l’iA sait. Elle, elle ne sait même pas lire, alors les ronds, les carrés, ça lui convient. 

Mais sinon, quelle est sa vie ? Elle me montre son appartement : elle m’explique que ses parents ont échoué là en quittant la campagne, en quittant un lieu qui devait pourtant être un paradis…On les a obligés à partir, en leur mettant dans la tête des idées de bonheur infini, de confort, de luxe. On leur a dit que ce serait mieux que Dubaï, mieux que les hôtels de luxe. Mais ils se sont retrouvés parqués dans des vieilles cités, dans des vieux immeubles de banlieue, dans des quartiers pauvres…Des sales quartiers. Et elle me le prouve en m’ouvrant la porte de la salle de bains : une baignoire sabot, plafond noir de moisissures, des peintures qui tombent en lambeaux. La cuisine est dans le même état. Et pourtant, me jure-t-elle, je lave, j’entretiens…Mais quand ça ne tient plus, c’est peine perdue. Pas grave, la cuisine, puisqu'il n'y a rien à cuisiner !

Elle continue une litanie de plaintes et je compatis. Elle me dit aussi que ce n’est pas parce qu’elle ne sait pas lire qu’elle est idiote : elle comprend tout. Elle comprend que quelques-uns ont pris le pouvoir pour mieux se servir des maigres richesses de notre monde. Il n’y a qu’une demi-heure d’eau par jour…Et tout manque tellement…Les fruits et les légumes sont devenus des mythes…Plus personne ne connaît le goût du pain. 

Le pire, c’est la peur : la peur de ne pas faire assez de micro tâches pour avoir de la cellulose, la peur de se faire couper l’eau, la peur de ne pas faire ce qu’il faut et de disparaître, du jour au lendemain, comme beaucoup de voisins, sans comprendre, sans savoir ce qu’ils sont devenus. 

En me parlant, elle prend des risques, mais je vois aussi sa malice, son intelligence. Elle a quelque chose d’autre à m’apprendre, c’est sûr.

dimanche 22 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 11


 Je redescends doucement la tour, en visitant parfois un étage ou deux, pour voir les vestiges d’un passé glorieux. Les bureaux désertés, dévastés, les espaces de travail jaunis par les années, ce monde du tertiaire, ces machines à café déglinguées, ces ficus secs… 

En bas, le soleil est à son maximum. Il tabasse la ville d’une chaleur uppercut. Les drones sont sans doute aux abris : leurs panneaux solaires en carafe. C’est le moment de tailler la route, même si mon cerveau n’est pas loin de l’ébullition et qu’il faut que je rase les murs. 

La gomme et le crayon n’étaient pas de bonnes idées. Allons voir ailleurs. Direction la banlieue. Si j’ai bien compris, c’est dans les anciens immeubles des quartiers populaires que la majeure partie de la population est désormais logée. Je ne sais pas à quoi m’attendre, mais des coins comme Rieux-La-Pape, Villeurbanne ou Vaulx-en-Velin n’étaient déjà pas bien famés à l’époque de ma première jeunesse, alors qu’en est-il aujourd’hui ? 

En arrivant aux abords des premiers grands bâtiments, des premiers grands ensembles, tout me semble soudain s’animer. Enfin, les gens ! Des tas de gens. Partout. De mon périple solitaire, je pense enfin voir le bout. Mais avant cela, il faut que je montre pattes blanches. En effet, rien de rassurant : avant de franchir l’avenue qui sépare Lyon de sa banlieue, il y a une longue et haute barrière. Tous les 20 mètres, il y a un passage gardé par des caméras et un homme en arme. 

Pour l’instant, je me planque un peu, je tente de passer inaperçue, en longeant les façades, en glissant derrière des carcasses de vieilles voitures. Mais je ne pourrais pas y échapper. Tous les accès sont bouchés. Pourtant, derrière, je vois bien qu’il y a du monde. C’est juste de l’autre côté de la rue : il y a des commerces, des clients, des petits vieux qui traînent des caddies, des hommes qui fument en parlant fort, des femmes qui semblent pressées. Toujours pas d’enfants, à première vue. 

Je prends mon courage à deux mains et je m’approche d’un garde, qui se crispe sur sa mitraillette, à mon approche. Je lève à nouveau les mains devant ce soldat qui sue à grosses gouttes dans une sorte d’uniforme moulant kaki. 

Quand tout est hostile, il n’y a rien d’autre à faire : venir en paix. 

L’homme me demande mes papiers et je n’en ai pas. Il me demande alors de me placer devant l’une des caméras. Mon visage est immédiatement scanné et tout se met à bipper. Le jeune garde s’affole. Il n’a pas l’habitude. On lui envoie des informations dans son casque. Il est perplexe. Il me regarde avec des yeux exorbités : « Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? » ce sont les seuls mots qui ont l’air de vouloir sortir de sa bouche. Je ne comprends pas. J’ai toujours les bras en l’air, je tente de sourire, de montrer mon meilleur visage, aussi bien à la caméra qu’à ce petit gars perdu. Il laisse encore s’échapper quelques pourquoi, le front plissé par la surprise. Et puis comme s’il rassemblait ses idées, il secoue un peu la tête et me dit d’une seule traite « Maispourquoivousvoulezentrer ? Personneneveutjamaisentrer. Lesgensveulentsortir. »

 Puis, comme si on l’engueulait fort, dans le casque posé sur ses tempes, il ferme les yeux un instant et rentre les épaules pour mieux laisser passer une tempête. « Ok, ok…Désolé, maître. D’accord. Je la laisse passer. Oui. Oui. J’ai compris. Oui, c’est elle. D’accord. Je…je…n’ai pas la mémoire des visages. Oui…je sais, c’est utile dans mon métier… » Et puis il me regarde à nouveau. « Je suis désolé, vraiment. Je ne vous avais pas reconnue. Pourtant, vous avez un laisser-passer infini. Vous…Ben écoutez…Bonne chance ! » 

Et il s’écarte du portillon. J’hésite un petit moment. Si tout le monde veut en général sortir, c’est qu’il doit régner là une drôle d’ambiance. Mais l’envie de parler à des gens est bien trop forte. 

Alors, je passe de l’autre côté de la rue. J’avais aperçu quelques êtres humains, dans le cœur de Lyon, le premier soir de mon arrivée : des gens absorbés dans leurs écrans, vêtus de fringues larges et fluos. Ici, c’est gris. Tout est gris : les visages, les vêtements, les chaussures, les murs, les vitrines, les bancs, les cheveux. 

Surtout les cheveux, d’ailleurs. Encore une fois, c’est ce qui me frappe : je suis la plus jeune. J’ai 20 ans et je suis la seule avec la peau lisse et les cheveux noirs. J’ai encore de l’énergie. Ici, tout le monde courbe le dos. Tout le monde est las. Tout le monde semble avoir le visage marqué de rides creusées par des larmes. Tout le monde semble avoir 100 ans. 

J’essaie de créer le contact. J’essaie d’aller au-devant de ces hommes et de ses femmes qui déambulent les yeux dans le vague. Personne ne semble me voir. Pourtant, je détonne dans le paysage. 

Je m’assois sur un banc et j’observe. Il fait toujours un soleil de plomb. Il n’y a pas un seul arbre. Les ombres s’écrasent au sol et se traînent autant que leur propriétaire. Je ne suis pas la plus à plaindre. J’ai des vêtements amples et légers. Les autres ont des habits qui semblent lourds, en grosse toile de jute, des vêtements grisâtres, marrons, beiges, des couleurs qui n’en sont pas. Tout a cette teinte, tout à ce goût de tristesse et de pauvreté.

samedi 21 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Episode 10

 

C’est un festin. Je n’ai pas mangé autant de légumes depuis très longtemps. Je ne sais pas comment réagiront mes intestins ! 

Nous continuons de disserter sur ce qui ressemble à une utopie urbano-écolo post XXe siècle. Des panneaux solaires produisent un peu d’énergie. Suffisamment pour faire fonctionner l’ancien hôtel de luxe. L’eau est récupérée avec le ruissellement sur l’immense surface de verre de la pyramide. 23 mètres de haut ! C’est une serre géante et c’est une idée géniale d’en avoir fait un jardin d’hiver. Les toits plats, tout autour accueillent des carrés de plantations. Les familles vivent dans les chambres majestueuses du palace, la cuisine du restaurant gastronomique est partagée par tous. Tout le monde participe aux travaux de cultures et tout le monde met la main à la pâte, c’est le cas de le dire : on produit du blé, on fabrique de la farine, on fait du pain. On fait des conserves durant tout l’été pour tenir le coup en hiver. On élève des poules pour les œufs. On a tenté d’installer deux chèvres, mais c’était galère, elles s’échappaient de leur petit parc et mangeaient les salades. Et elles ne produisaient pas beaucoup de lait, pour les dégâts qu’elles faisaient. La communauté a fini par en faire du ragoût et du pâté. Mais depuis, on est végétarien ou presque. Toutes les expériences sont les bienvenues : élevage d’insectes, aquaponie…Mais cela fonctionne moyennement. 

Je découvre au fil de la conversation que ces punks jardiniers, ces rebelles écolos ont un vrai problème : vivre en vase clos, resté au sein de la communauté, sans redescendre jamais sur la terre ferme, c’est très compliqué. Et ça engendre un problème qu’ils ne savent pas résoudre : ils n’ont pas d’enfants. Pourtant, certains d’entre eux ont encore l’âge d’en avoir, mais ils sont infertiles. C’est insoluble. Même en mangeant bio, en travaillant en faisant du sport, rien n’y fait. 

Et puis la vieille tour commence à subir sévèrement les assauts du temps. Rien n’est vraiment étanche, il faut toujours parer les fuites. La serre est pleine de seaux et de récipients qui réceptionnent les petites pluies et les gros orages. Les belles chambres voient doucement leur papier peint noircir, leurs rideaux tombent en lambeaux, malgré toutes les précautions des membres de la communauté. 

 Rien ne semble tenir, dans ce monde ! À mes remarques et malgré leur enthousiasme, les membres de la communauté haussent les épaules. De toute façon, ils disparaitront. Ils ont 50 ans, en moyenne, ils n’ont pas eu d’enfants. Ils vivent heureux, mais ils vivent pour eux. C’est une utopie, une illusion. Un bonheur voué à disparaître. 

Alors je ne m’attarde pas. J’ai mangé la meilleure ratatouille de ma vie. Peut-être que je reviendrai les voir, peut-être que la vie me mènera ailleurs. Mais il faut que je poursuive ma quête et que je comprenne qui je suis, pourquoi j’ai été rajeunie, pourquoi l’iA me protège et me poursuit en même temps. Tellement de questions sans réponse…

mercredi 11 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 9

 Une horde sortie de nulle part m'encercle.

Contrairement aux jeunes freluquets du Vieux Lyon, les individus qui me font face sont redoutables. Impressionnants. Ils me rappellent les zombies du pont. Ceux qui voulaient me manger toute crue. Et je me souviens soudain qu’il y a pire que le Président, sa cheffe de cabinet et leurs bataillons de drones : il y a tous ceux qui ont faim et qui sont déjà des cannibales. 

Ils sont une trentaine. Ils ont déboulé des étages supérieurs. Ils ont des looks de punks, de motards, de rockeurs…Je ne sais pas comment ils ont pu trouver ces perfectos, ces chaines et ces santiags. On se croirait dans Mad Max. 

J’adopte ma seule position de repli : je lève les mains au ciel et je jure que je viens en paix. Et j’ajoute que j’adore leur look. Au cas où la flatterie marche…Mais c’est vrai qu’ils en jettent. 

Le plus costaud de la bande s’approche de moi et se met à me tourner autour, à me renifler comme si j’étais une statue dans un musée. D’ailleurs, je ne bouge pas une oreille. 

 J’en profite pour les scruter. Il y a des hommes et des femmes. Pas d’enfants. Pas d’ado. Ils ont tous au moins trente ans, je crois. Je m’entends soudain leur dire « Vous avez faim ? » Comme si mon inconscient avait parlé. 

Ils ont éclaté de rire. Et je suis restée interdite. Et le cercle s’est resserré un peu plus autour de moi. Le chef de bande me jauge toujours, mais il a le sourire. 

« Toi, par contre, tu as faim ! Non ? » 

Oui ! J’ai une dalle d’enfer. J’ai picoré des choses à l’hôtel la nuit précédente et depuis, j’ai couru, monté des escaliers, échappé à des drones. Je pourrais avaler un bœuf tout entier ! 

Cela doit se lire dans mes yeux. Le gars recule un peu. 

« Personne n’était monté si haut dans les étages, jusqu’à aujourd’hui. Tu peux piger qu’on se méfie. T’es qui ? T’es seule ? T’es pas suivie par une de ces saloperies de drone, j’espère ! » 

Non, je ne crois pas. A vrai dire, ça me rassure un peu de comprendre qu’ils ne me connaissent pas, ceux-là. 

« Et vous, qui êtes-vous ? » 

Je ne sais pas tellement comment montrer ma bonne foi. J’ai à nouveau des crampes dans les bras, à force de les tenir levés. 

« Je ne suis pas suivie…Enfin, je ne crois pas ! Vous ne me connaissez pas, vous êtes sûrs ? » 

« Non ! Nous n’avons pas de moyens de communication ici. Nous avons coupé tous les systèmes électriques, tous les systèmes électroniques, toutes les antennes, tous les relais possibles…Pas de wifi, de 5G, rien. Nous voulons échapper à l’iA. » 

Comme s’il en avait déjà trop dit, il se retourne un peu piteux vers les autres. Mais les autres baissent un peu la garde. Une nana avec une balafre sur la joue, les cheveux rouges, dressés en crête, me crie « Vas-y, baisse les bras ! Tu n’as rien à craindre, on ne va pas te bouffer ! Avec les 30 étages que tu viens de te taper, tes cuisses doivent être trop dures pour être rôties, de toute façon ! » Et tout le monde éclate de rire.

 Moi, pas tellement…J’ai un petit rire jaune. J’ai à nouveau la trouille et je lève les bras encore plus haut. 

 Il faut dire qu’ils ont des pelles, des râteaux, des tas d’outils dans les mains… 

 Je leur demande de poser leurs armes et le filet de voix qui s’étrangle dans ma gorge les fait exploser de rire. Je ne comprends pas. Ils ne comprennent pas non plus. 

La nana reprend la parole : « Mais quelles armes ? » Elle est réellement surprise, elle regarde les autres, interrogative. 

« Ben…ce que vous avez dans les mains… » 

Et ils rient encore. J’ai l’impression d’être la vedette d’un one-woman-show. 

« C’est pas des armes ! C’est des outils, gamine ! Tu sais pas ce que c’est, c’est ça ? Plus personne sait rien, de nos jours ! C’est incroyable ! » 

Et ils me demandent de les suivre. On monte encore quelques étages, on se retrouve sous la pyramide de verre qui couronne le bâtiment emblématique. Et là…C’est le paradis. C’est une sorte d’immense serre tropicale…Un jardin géant, une oasis de verdure… 

« Nous sommes les rebelles jardiniers. Nous avons refusé dès le début la nourriture de l’iA. Nous avons investi la tour, nous avons pris les derniers étages et nous nous sommes organisés en communauté autour d’un jardin en permaculture sur le toit et sous la pyramide. Nous vivons en autonomie. » 

Et ils me guident autour de plantations diverses et variées : c’est le plein été, il y a des tomates, des aubergines des poireaux gros comme mon bras. Des salades, des carrés où les pommes de terre fleurissent et d’autres où les fraises rougissent. 

Je suis ébahie. Et j’ai faim ! Je ne peux pas m’empêcher de croquer dans une tomate bien mûre ! C’est le paradis ! Je ne peux pas m’empêcher de poser des questions : comment cela est-il possible ? Est-ce que les drones ne viennent pas pour détruire tout ça ? Comment la terre, l’eau…les aspects techniques…Les plans, l’hiver…l’été… 

La femme qui a pris la parole dans le hall de l’hôtel m’explique tout. 

« La terre, il a fallu la monter ! Bon sang, 41 étages ma cocotte ! On s’est cassé le dos, je peux te le dire ! C’était en 2084, quand tout été déglingué, quand l’exode total a été fini, quand tous les êtres humains ont soumis à l’iA. La nourriture, c’était l’arme : l’iA n’a pas besoin de bouffer, et elle peut rien cultiver... Elle peut produire que dans des usines. Et comme personne ne savait plus rien faire...Ben oui, y avait presque plus d’agriculteurs, plus personne savait faire pousser des carottes. » 

C’est une longue histoire. Pleine de joie et de galères. Elle continue de me raconter : 

« D’abord, il a fallu se défendre. Se barricader, se désintoxiquer de tout l’électronique, se couper d’internet, des réseaux, de l’iA. Tout ça, crois-moi, ça a été une bataille militaire ! Un vrai combat contre nos mauvaises habitudes…Sans compter qu’on était tout le temps attaqué par des drones qui arrivaient à monter jusqu’au sommet de la tour On en a dégommé un paquet ! 

Et puis après, il a fallu s’organiser. Il a fallu apprendre à vivre ensemble et à cultiver la terre efficacement. On a réappris à lire des livres, à comprendre les saisons. On a réappris les techniques et on en a inventé… » 

La passion animait les yeux de cette femme. C’était incroyable. Elle ne s’arrêtait plus. On a quand même fini par se retrouver autour d’une table…

mardi 10 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Episode 8

 


Mais l’ascenseur ne vient pas et les drones bourdonnent déjà derrière moi. Le Président a même daigné se lever et s’avance vers moi d’un pas mal assuré. 

Il crie « Sécurité ! Sécurité ! » et après un moment de panique, complétement bloquée par la peur, j’ai le réflexe d’essayer d’ouvrir les portes : la première me résiste, la seconde s’ouvre sur un bureau, la troisième, ouf, est celle des escaliers. Je m’y précipite. C’est pratique d’avoir des jambes de 20 ans ! Mais au bout d’une dizaine d’étages, je m’engouffre à nouveau dans derrière une porte inconnue. Je souffle un peu. La menace a disparu. Les drones n’ouvrent pas les portes et le vieux Président n’a même pas encore eu le temps d’atteindre la cage d’escaliers. Alors je m’appuie la tête contre la vitre. Devant moi, le Crayon. Le pouvoir s’est réfugié dans la Gomme. Je me dis que c’est un sacré symbole. On a décidé d’effacer plutôt que de construire. 

C’est un vieux plateau en open-space. Les ordinateurs ne sont plus là, mais les bureaux quadrillent toujours l’immense volume moquetté. Je me souviens des années 2030, quand tout le secteur tertiaire s’est arrêté à cause de l’iA. On n’avait un peu anticipé, les licenciements avaient commencé dans la décennie précédente, pour tous les travaux de compta, de finances, de programmation, de conception, de graphisme, de publicité…Mais on n’avait pas vraiment cru à la fin totale de tout ça. L’économie française reposait sur ces travaux, valorisés par l’éducation et les salaires depuis les années 50. On n’avait pas voulu croire. 

 Dans cette Gomme, ce grand bâtiment au toit asymétrique, il y avait des banques, des services financiers. On n’avait plus besoin que d’un ou deux régulateurs, des superviseurs pour l’iA, en 2030. Les bureaux avaient été désertés. Et rien n’avait pris le relai. C’était devenu un lieu mort. On avait récupéré le matériel électronique plus tard, quand la pénurie de matières premières, de métaux rares s’était manifestée, quelques années plus tard. 

Se retrouver dans un lieu pareil, en 2089, c’est refaire l’histoire du 21e siècle. La lente disparition de l’humain au profit de la machine. 

Ça n’a pas de sens. Surtout qu’il y a eu les gouvernements autoritaires, les grandes guerres, les grandes migrations, les bouleversements climatiques. Aujourd’hui, sur cette moquette usée et poussiéreuse, il ne subsiste que la trace insignifiante d’une sorte de parenthèse enchantée, d’un rayon de soleil dans l’histoire humaine. Nous mangions notre pain blanc en ne nous souciant pas des jours sombres qui viendraient. 

Mais ces réflexions à peine esquissées dans mon cerveau, me voilà repartie pour une course folle dans les escaliers. Je referme la porte du palier in extremis, poursuivie par un drone entré dans l’open-space en brisant une vitre. 

Je débaroule, je dégringole d’étage en étage. Arrivée au rez-de-chaussée, je sais qu’en sortant dans la rue, je m’expose, pourtant, je n’ai pas tellement d’alternative. Alors je prends mon courage à deux mains et je me mets à courir en direction du Crayon. C’est une sorte d’intuition qui me pousse. Les drones pourraient surgir à chaque coin de rue. J’accélère autant que possible. Pour une vieille de 90 ans, je peux vous assurer que j’ai la pêche. Je cours les 500 mètres en moins de deux minutes. 

 Je m’engouffre dans la tour pointue. Je ne sais pas ce que je trouverai : rien, un autre président, un squat, des drones tueurs…Tout est possible. On est dans un roman d’aventures. 

Il règne dans ce hall une ambiance poisseuse. Les lieux sont dévastés, sales, plein de détritus qui s’entassent depuis des dizaines d’années. C’est certain : le lieu sert de squat. L’ascenseur ouvre grand ses portes et indique les 42 étages. Mais il ne marche plus, évidemment. La porte de l’escalier me tend les bras. Avec les drones mes trousses, le plus simple est de me planquer derrière des portes. Alors j’entame l’ascension. 

 Les premiers étages sont encombrés de déchets, de vieux papiers gras, de gobelets, de couvertures de survie abandonnée, de seringues dégueulasses. J’accélère encore. J’ai des cuisses en béton. 

Plus je monte, plus l’espace se libère, habité seulement par une poussière que personne n’a soulevée depuis des lustres. J’arrive enfin aux derniers étages, ceux qui étaient occupés autrefois par l’hôtel Radisson. La moquette a remplacé le béton brut et accroche encore plus la poussière. 

 J’entre dans l’ancien monde du luxe. Autant vous le dire tout de suite : le luxe, en 2089, c’est complétement surfait ! Plus aucun intérêt ! Chanel, Louis Vuitton ou Prada, ça ne vaut plus un clou ! Il vaut mieux avoir des patates que des lingots ! Malgré les lieux ont conservé une certaine classe. C’est épuré, c’est lumineux et l’avantage des matériaux de qualité, c’est que cela vieilli bien. 

Je m’affale sur un des canapés de l’accueil et je me dis que si l’on doit réécrire l’histoire, ce pourrait être un bon QG. 

Soudain, je ne suis plus seule.

vendredi 6 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 7


 Après une telle nuit, un tel confort, j’étais une autre femme. Une femme de 20 ans, prête à tout pour comprendre le monde, faute de le sauver. Pourquoi l’iA a pris le pouvoir ? Quel est l’intérêt d’une telle folie ? D’une telle absurdie ? 

J’ai rendez-vous à nouveau avec le Président. Avec UN Président, devrai-je dire…Je sais déjà que je n’en tirerai pas grand-chose. Je vais juste essayer de soutirer le plus d’informations possible de ce que je verrai. J’espère juste que ce que je vois est une version de la réalité, faute d’être la vérité totale ! 

Je me retrouve donc à nouveau transportée comme par magie dans un vaisseau taxi très confortable, très silencieux, très blanc. Nous passons près d’un grand immeuble emblématique de la capitale des Gaules. Je me souviens. Le Crayon, c’est ainsi qu’on le nommait, à cause de sa forme caractéristique. Il se dresse intact, flamboyant, phallique. 

 Mais nous ne nous arrêtons pas là. 

Le suppositoire volant avance encore un peu, entre les buildings et sa course s’arrête devant un immense bâtiment de verre et d’acier : la fameuse Gomme…Autrefois, c’était la tour d’une grande banque. C’est aujourd’hui un lieu de pouvoir. Un drone m’accueille, comme toujours, et me guide vers un immense ascenseur panoramique. Je m’élève au-dessus de la ville morte. En bas, les anciennes halles lyonnaises, le temple de la gastronomie lyonnaise, autrefois classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, tombent en ruines. Le monde nouveau a décidé de protéger les églises et de laisser tomber l’art de bien manger. Cela semble fou. 

J’ai aimé cette vue incroyable sur une ville où la verdure commençait à reprendre le dessus. Le soleil de juillet faisait des éclats sur les vitres des immeubles du quartier de la gare de la Part-Dieu. Sur l’horizon d’azur se détachaient les Alpes, très nettement. L’air avait gagné en pureté, ces dernières années. 

En arrivant au sommet, encore éblouie par les lumières de la ville, je retrouve la cheffe pète-sec derrière un bureau sur lequel flotte un écran. Elle est vêtue d’un costume d’homme trop large pour elle. Elle me regarde sans vraiment me voir, par-dessus ses lunettes. Comme si j’étais transparente. Mécanique, elle énonce dans un sourire froid « Le Président va vous recevoir. » Puis elle s’absorbe à nouveau dans la lecture de quelque chose sur le plasma qui s’élève devant elle. 

La porte du bureau présidentiel s’entrebâille. Les drones-secrétaires volettent toujours autour de moi, me proposant un café, de me débarrasser de ma veste, me demandant si je vais bien. Des petits anges gracieux, mais vigilants. Je ne veux rien. Mais l’évocation d’un « café » réveille en moi de très anciens souvenirs. Depuis quand n’ai-je pas bu de café ? La planète a donc encore quelques producteurs de café ? Comment est-ce possible, alors que l’agriculture semble à l’arrêt partout ? 

 Le Président a le même regard un peu vide que sa cheffe de cabinet. Il me regarde sans me voir, pendant de longues secondes. Et puis comme s’il se reconnectait, il me regarde et éclate de rire. 

« Toutes vos questions posent de sérieux problèmes à mes drones secrétaires : regardez-les s’agiter…Je crois même que celui de droite est prêt à démissionner ! Vous voulez tout savoir, ma parole ! Alors pour le café, oui, certains ont la chance d’en avoir encore. Certains peuvent…Non, je ne peux pas répondre à tout ! Vous mettez les serveurs en carafe, ma petite dame. Vous et vos idées de ne pas obéir à l’iA ! Oui, vous êtes fascinante et tout le monde a suivi votre périple ! Oui, vous voulez tout comprendre, tout contrôler ! Oui, vous êtes utile au système, mais attention ! Ne prenez pas la grosse tête ! Cela pourrait vous la faire perdre ! » 

Cet homme ne me semble pas tellement sain d’esprit. Je n’arrive plus à capter son regard. Je ne sais pas à qui il parle ou à qui il répond. J’ai l’impression qu’il sait ce que je pense, mes questionnements, mais il est aussi en train de délirer. 

Et soudain, la situation empire. J’ai l’impression qu’une fureur aveugle le prend ! Comme la reine de cœur dans Alice…Il se met soudain à hurler : « Pourquoi n’avez-vous pas obéi ? Pourquoi n’êtes-vous pas resté avec Nicolas ! C’est ce que l’iA a dit ! Il faut obéir à la GIM ! Si vous n’obéissez pas, vous serez…décapitée ! » 

Est-ce que c’est une blague ? Je ne sais plus sur quel pied danser. Le vieillard est sénile, c’est sûr…Son monologue se poursuit « J’ai le pouvoir, c’est moi qui fais tourner les planètes ! C’est moi qui décide de la vie et de la mort ! Je suis le prince et ma décision va tomber ! » 

Les drones se terrent aux coins de la pièce. 

Il faut que je m’évade, d’une manière ou d’une autre. Le vieux ne semble plus vraiment s’adresser à moi, il vitupère, il agonit, il tempête autant que possible. La porte est toujours entrouverte. Je recule doucement et je prends la fuite. Le bureau de la cheffe de cabinet s’est refermé pudiquement au son des insultes fusant de l’antre présidentiel. La furie continue alors que j’appuie frénétiquement sur le bouton de l’ascenseur. Je ne suis restée là que trop longtemps. Il faut que je retrouve mon groupe de jeunes révolutionnaires ! Ils ont raison…Il faut préparer un attentat…

mercredi 4 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 6


 Ils m’ont capturé pour deux raisons : je suis celle qui a survécu à un périple, qui visiblement a été suivie par tout le monde. J’ai été filmée à mon insu, durant tout mon voyage à travers le pays. Je suis une star sans même le savoir ! 

La deuxième raison, c’est que je dois revoir le Président et ils veulent organiser un…attentat ? 

C’est de la folie. Il faut faire autrement, il faut infiltrer ce monde…J’essaie d’argumenter. Est-ce que la violence est la seule solution ? Est-ce qu’on ne peut pas être plus cheval de Troie qu’Achille en mode baston ? 

Ils ne comprennent pas ce que je raconte. Je me rends compte de leur jeunesse soudain : la plupart ne sait pas lire. Alors mes références à la Guerre de Troie leur passent au-dessus de la tête. Il faut que je sois plus simple. Mais je lis leur peur sur leurs visages presque juvéniles. Ils n’ont connu que la maigre nourriture. Ils sont mus par une faim ontologique. Ils veulent vivre, ils sont prêts à se battre. 

Mais pour ça, il faut des armes, il faut avoir des moyens, faire des plans. Ils me paraissent si naïfs et si démunis. Dans le fond, cela m’étonne qu’ils aient pu installer des pares-feux et des boucliers numériques. 

 « Vous êtes sûrs… » 

C’est à ce moment là qu’un drone brise une vitre et entre dans la pièce. Non : leur technologie n’était pas au point. Il faut fuir ! Ou alors, il faut que je me laisse attraper. En un quart de seconde, je comprends que mon intérêt est d’infiltrer le pouvoir, de retourner voir ce président fantoche devant sa réalité virtuelle, ce vieux bonhomme déconnecté du monde réel, qui tourne en boucle sur les mêmes images fausses du monde en croyant que le monde tourne grâce à lui. Il faut que je comprenne plus précisément les rouages : qui détient vraiment le pouvoir ? Le Président et sa cheffe de cabinet ? Qui est au-dessus, au niveau européen et mondial ? 

Les jeunes ont pris la tangente et je me retrouve aux mains de l’iA. 

Je me retrouve dans un nouveau taxi et je rentre finalement dans l’hôtel qui m’était destiné dès le début. 

 La chambre est confortable, aseptisée, blanche, du sol au plafond, en passant par le lit et les meubles. Je profite de la douche. Le frigo est plein de cocktails protéinés et de friandises très délicates en ouate de cellulose. C’est du nuage, par rapport à ce que mangent les pauvres révolutionnaires que je viens de quitter. Dans le bac à légumes, il y a même une pêche. Un vrai fruit que je dévore avec gourmandise, consciente du luxe que cela représente. 

Un écran me suit partout en diffusant en permanence une sorte de journal télévisé. Des pubs sont énoncées en permanence par une voix sans âme : « La Grande Intelligence Mondiale annonce de nouvelles mesures sociales : des tonnes de nourriture nourrissante vont être fournies. Rendez-vous dans vos magasins GIM ! GIM est là pour vous et le monde est plus juste, plus solidaire et plus intelligent. Ne vous souciez de rien et suivez les consignes ! Respectez le couvre-feu et la sécurité sera assurée. Vous n’avez plus à penser, vous avez à vivre ! En échange de vos micro-tâches, la GIM vous assure la nourriture nourrissante et la sécurité… » 

Et ça n’en finissait pas. C’était abrutissant. Mais je comprenais un peu mieux dans quel monde j’étais tombé. Qu’est-ce que c’est ces micro-tâches ? En quoi cela consiste-t-il ? Quelle est la contrepartie pour la sécurité et la cellulose protéinée ? Je demande, « Dis-moi, Maître GIM (blague d’un autre temps), qu’est-ce que c’est, les micro-tâches ? » GIM me répond qu’il s’agit du travail que les humains doivent faire pour l’iA. Pour nourrir l’iA en contrepartie d’une nourriture terrestre. Le plus souvent, il suffit de passer ses journées en cliquant sur des images, à répondre à des questions faciles, par oui ou non, rouge ou vert…Il suffit de former des carrés avec des petites billes de couleur, ou de ranger des triangles dans des boites rectangulaires…Des petits jeux. Mais en fait, il s’agit de programmation déguisée, cela permet à l’iA de continuer à apprendre des comportements humains, des réactions face à des micro-problèmes. 

Cela ne me dit pas comment les gens vivent concrètement, dans ces villes surpeuplées, en théorie. Pour l’instant, dans les vieux quartiers de Lyon, je n’ai pas vu grand monde. Or, il devrait y avoir des millions d’humains dans les villes…Où sont-ils ? 

L’iA me répond que les humains vivent majoritairement dans les anciens quartiers à l’extérieur des villes. Seul quelques dignitaires vivent dans les centres historiques, qui sont surveillés, protégés, restaurés comme tous les monuments importants, les églises… 

C’est une information que je garde dans le coin de ma tête avant de tomber de sommeil dans ce lit incroyablement moelleux.

jeudi 26 février 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 5

 


C’est une rétrospective historique. Un documentaire, réalisé juste pour moi. « Vous avez été conservée en 2069. Voilà ce qui s’est passé entre temps. » Je m’enfonce dans ma chaise. J’ai hâte de découvrir enfin ce qui se passe. 

Le film décrit l’accélération de tout ce qui était déjà en place depuis les années 30 : l’installation d’une dictature ne se fait jamais d’un seul coup. On s’habitue, on concède, on accepte, on plie lentement. Certains en payent le prix, durement. Le film évoque la mort terrible de ceux qui voulaient fuir ailleurs que dans les grandes villes désignées. Ce sont les morts que j’ai vus dans les voitures, avant le pont détruit sur le Rhône. Ceux qui ne prenaient pas la direction de Lyon étaient immédiatement électrocutés. Cela me glace d’effroi. 

Mais ce n’est pas tout. Le Gouvernement mondial est un gouvernement fantoche, comme le président que j’ai rencontré dans son bureau : il croit voir le monde, mais il ne voit rien que l’image du monde et il pense que les gens sont ses sujets. Le vrai gouvernement est bien plus puissant. Il est éloigné, effrayant et désincarné. Ses milliards de bras armés sont les drones qui volent, partout. 

Bref, il n’y a rien que je ne sache déjà. Mais quelle est l’idéologie ? Quels sont les peurs ? Que n’a-t-on pas le droit de faire ou de dire ? Qui sont les minorités persécutées ? Qui sont les salauds ? Qui sont les victimes ? 

Le documentaire m’explique que l’humanité a baissé de moitié par rapport à l’an 2000…Ce qui fait que nous devons être 3,5 milliards à la louche. Le film devient militant et plaide que les ressources terrestres pourraient être largement suffisantes pour tout le monde, pour qu’on puisse espérer mieux que de la cellulose protéinée. La nostalgie a dû gagner le réalisateur : on voit tout à coup des images d’archives de pizzas, de bavette à l’échalote saignante, de frites dorées… 

J’ai faim. 

Mes kidnappeurs sont des gens adorables, mais ils n’ont rien d’autre que cette saloperie de carton à mâchouiller. 

Ils m’expliquent qu’ils font partie de la Résistance, qu’ils agissent dans l’ombre pour le retour de la liberté et de la nourriture. C’est cela qui est au cœur de tout : ceux qui essayent de s’échapper du système meurent de faim. J’ai pu le constater quand je me suis enfuie. Ils pensent que le monde deviendra stérile si tout le monde continue de manger de la cellulose. 

 Je ne sais pas si ce raisonnement est scientifique. Je ne sais pas si des expériences prouvent ce que me racontent ces gens. 

Ils me disent qu’ils sont persécutés, qu’ils ont peur, qu’ils se cachent. Ils sont les Résistants de l’intérieur. Ils essayent d’échapper aux drones. Ils changent de place, tout le temps. 

Là, dans l’appartement, ils ont allumé des pares-feux, des systèmes complexes, des boucliers numériques pour être invisibles. Ils ne sont pas sûrs que ça marche. 

Je les sens fébriles, fragiles. Ils n’arrivent pas à me raconter simplement ce qu’ils vivent. Mais je perçois leur détresse, leur faim, leur besoin de justice. Et ils voient en moi quelque chose que je ne suis pas : une sorte de sauveur, de Messie. 

C’est beaucoup, pour moi…Mais le Président veut me revoir.

mercredi 25 février 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 4


 Je dois découvrir l’envers du décor, là où sont vraiment les gens ? Pourquoi le serveur a-t-il eu si peur ? Pourquoi le monde semble en papier glacé ? On dirait le décor d’une vieille sitcom rose bonbon. 

Je suis désormais dans les toilettes. C’est l’endroit idéal pour faire le point. J’ai deux solutions : m’en remettre à mon destin, me laisser aller à ce qui m’est promis, un hôtel confortable et une nouvelle entrevue avec le Président. Ou bien le danger, le risque de me faire reprendre, l’arnaque de penser que je m’aventure, même si tout est orchestrer. Je ne sais plus à dans quelle matriochka de réalité je suis enfermée, à quel point je ne suis pas dans le monde réel. 

Au-dessus de la cuvette des toilettes, il y a une petite fenêtre, qui donne sur une arrière-cour. Comme par hasard ! C’est presque trop beau pour être vrai : c’est comme dans un roman. En sautant par cette fenêtre, je ne trahirais pas le scénario prévu pour moi…Alors je saute ! 

Personne n’est en vue. Les pavés sont sales et les pigeons ont l’air d’avoir élu domicile dans cette ruelle. Je file, derrière des immeubles noircis de pollutions, des cours pleines de détritus, des parkings pleins d’épaves de voitures déglinguées. Impossible de se débarrasser de ces millions de cadavres automobiles après la fin du pétrole. Certaines ont échoué là. Je lève les yeux vers les fenêtres des blocs sales et des maisons de ville hors d’âge. Il y a sans doute des regards derrière les vitres. Des familles qui vivent là. Comment serait-ce possible autrement ? Je file, encore plus loin dans un dédale d’escaliers, de rues en pente, étroites et obscures. C’est sans aucun doute Lyon et ses traboules, même si ce n’est plus aussi touristique qu’avant. 

Monter le plus haut possible, voilà ce que je me dis. Tenter de rejoindre un sommet, pour voir ce que je peux voir. J’arrive sur une esplanade et je contemple la cité écrasée du soleil d’été, les lits des deux fleuves, presqu’à sec. Les passants ne me voient pas. J’ai à nouveau l’impression d’être entourée d’acteurs. 

Tout à coup, une porte s’ouvre et on m’attrape par la manche. On m’attire sous le porche d’un vieil immeuble. On me bâillonne d’une main autoritaire. On me glisse à l’oreille « Ne dis rien, on te veut du bien ! » 

 Une lourde porte s'ouvre et on m’entraîne à l’intérieur d’une cage d’escalier. 

Celui qui m’a attrapée est vif et précis. Il me pousse devant lui. Sans menace. Efficace. Je me retrouve dans un appartement sombre, la porte se referme derrière moi. 

« Ici, tu es tranquille » 

La voix se veut rassurante. Et je ne suis pas vraiment rassurée. Je suis passée du grand soleil à la nuit. Je suis aveuglée. 

« Nous savons qui tu es. Tout le monde sait qui tu es. Tu es la rebelle. Celle qui n’a pas obéi et qui a traversé le pays déserté pour nous rejoindre. Les drones t’ont suivie et ton périple a été regardé par tout le monde, sur tous les écrans aussi bien par les Féconds que par les Inféconds. Nous sommes les Féconds. Nous sommes de ton côté. » 

Je ne comprends rien, encore une fois. « Expliquez-moi ! Expliquez-moi tout ! Comment ce monde fonctionne ? Qui est le Président, qui sont les dirigeants de ce monde ? Et surtout comment les gens vivent ? Que s’est-il passé en 2084 ? » Mes questions sont si nombreuses… 

« Pas si vite. On va tenter de clarifier tout ça…Ce n’est pas si simple…mais tu es au bon endroit. Lyon est la capitale de la Résistance. » 

J’ai peur à nouveau. Il y a donc un état de guerre ? Une occupation ? Des collabos, des résistants ? Je veux comprendre ! Mais à nouveau, la voix apaisante de mon kidnappeur calme mes ardeurs. 

« Non. Avant toute chose, nous avons besoin de toi. » 

Tout le monde a besoin de moi. C’est infernal ! Lâchez-moi ! 

Non. On ne me lâche pas. Au contraire. On m’attache à une chaise. On me demande de me taire. Et on me diffuse un film.

mardi 24 février 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 3


 Dans une sorte de boîte volante autonome, j’ai pris mon envol. De tous mes yeux, j’ai essayé de décrypter ce qui se passait. 

Nous avons survolé une ville…L’ombre d’une ville, où erraient des âmes en peine. Du moins, c’est ce que j’imagine. Au moment où l’engin ralentit, nous sommes au-dessus d’une artère bondée de monde. Le soleil est haut, le ciel est bleu. C’est un été caniculaire en ville. Les gens se traînent. L’engin descend lentement et se rapproche d’un grand immeuble haussmannien. Je continue de penser que nous sommes à Paris. Ou Lyon…Impossible de voir Fourvière ou le Sacré Cœur. 

Au moment où nous touchons presque le sol, je n’ai qu’une envie : prendre la fuite et aller explorer par moi-même…Sans y croire, j’appuie sur le bouton de la portière. Et elle s’ouvre. Je saute immédiatement dans la rue et je me mets à courir. Je suis persuadée que je vais être rattrapée par l’iA, assommée et conservée dans une chambre d’hôtel jusqu’à une nouvelle rencontre avec le Président. 

Mais non. 

Je vais enfin pouvoir comprendre…Peut-être. Parce que si ça se trouve, je ne suis pas vraiment libre. Je ne suis peut-être qu’une marionnette, victime d’une orchestration qui m’échappe, alors que je pense m’échapper. 

Tant pis. Faisons mine d’organiser la liberté, malgré le fatum. Ce n’est rien d’autre que la condition humaine : je pars à nouveau à l’aventure, à la rencontre des autres. 

Tout ressemble à une ville « normale ». Des taxis volant nous survolent en silence, mais ce n’est pas tellement surprenant. Il y a des magasins, des cafés, des gens qui marchent, qui se croisent, qui se saluent ou qui s’ignorent, penchés sur des écrans, le nez en l’air. La mode du temps, visiblement, ce sont les vêtements fluos, très larges. Je n’ai pas un sou vaillant sur moi. Je ne peux pas me permettre de rentrer quelque part pour prendre un verre ou acheter quelque chose. J’observe. Je semble invisible, parmi la foule, anonyme parmi les autres. Je ne sais pas comment entrer en contact. Mes dernières expériences sont encore douloureuses : Nicolas le taiseux, qui me manque, Kamy, morte dévorée par des congénères, les zombies du pont, le géant borgne, le vieux Président et son assistante aux allures de robot…Je ne sais plus si je peux encore faire confiance aux autres humains. 

Et puis tout semble mis en scène. Rien n’est très naturel. J’ai vraiment l’impression d’être dans The Truman Show, ce vieux film dans lequel un homme est le seul à ne pas savoir que toute sa vie est un décor.

 Je confirme mon hypothèse en m’adressant à quelques passants. Je reçois le même « Bonjour » souriant mais indifférent. Aucune réaction ne me semble naturelle. Mais il faut que j’en ai le cœur net. J’entre dans une boutique à la façade rose bonbon, à l’enseigne alléchante de donut. On se croirait dans un décor de sitcom. Je fais mine de vouloir commander quelque chose. Je sens alors un moment de panique de la personne derrière le comptoir. Je ne suis pas censée avoir de l’argent, il n’était donc pas écrit dans le scénario que je voudrais acheter quelque chose. 

D’ailleurs, la panique est totale quand je pointe du doigt un donut dans la vitrine. Je n’insiste pas. Le donut est en plastique, le décor est peint. Derrière le comptoir, le commerçant est un jeune acteur qui me regarde, les sourcils en accent circonflexe, effrayé de ne pouvoir m’expliquer quoi que ce soit. Il est mignon, il fait de son mieux. C’est un grand brun frisé au sourire chaleureux. Mais il a peur. 

Alors, je demande si le magasin a des toilettes et l’acteur se remet à sourire. Il sait répondre à cela. Il me conduit à l’arrière. Lorsque nous sommes isolés, je glisse à son oreille la question qui me brûle les lèvres « Rien n’est vrai, n’est-ce pas ? On vous oblige à jouer le jeu ? » 

Il est effrayé à nouveau. Il tremble un petit « oui » et fait demi-tour en me laissant devant les toilettes. 

Il faut que je m’échappe encore, alors.

lundi 23 février 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 2


 Je franchis une lourde porte. La cheffe de cabinet s’efface et disparaît. Je suis d’abord happée par les immenses baies vitrées qui offrent une vue splendide sur une ville ensoleillée. J’essaie de reconnaître les édifices, le relief, les rues…Je cherche des indices. Il me semble apercevoir, au loin, la cathédrale Notre Dame. On est à Paris. Mais subitement, le paysage change et mes sens sont bouleversés : pas de doutes, nous sommes à New York, les taxis jaunes, Central Park, les buildings sont là, imposant leur musique si particulière de klaxons et de sirènes hurlantes. 

 J’hallucine. Puis je comprends que la baie vitrée est juste un banal écran qui diffuse ce qu’on veut bien y voir. Je ne sais toujours pas où je suis. 

 Revenons dans le bureau. Immense, lumineux, froid. A ma droite, une grande table de réunion, entourée d’une vingtaine de chaises blanches au design aigu. Face à moi, un grand bureau brillant et vide. Aux murs, des œuvres d’art sans âme : des monochromes aux tons pastel, apportant des touches un peu moins blanches au décor quasi chirurgical. Cela ne suffit pas pour réchauffer l’atmosphère. L’endroit est étouffant à force d’être glacial. 

Derrière le bureau, un grand fauteuil me tourne le dos. Je suppose que le Président est assis dessus, mais je ne le vois pas. Le siège est imposant, en cuir blanc, aux accoudoirs dorés. 

 J’hésite à me signaler, à briser le silence, à forcer l’homme à faire pivoter son trône. 

Le décor a encore changé : nous sommes désormais devant le Kremlin enneigé. Des passants emmitouflés déambulent sur les quais de la Moskova, comme si on y était. Je profite de la vue. 

Les seules choses qui bougent, dans la pièce, en plus du paysage, ce sont deux drones, qui bourdonnent gentiment à quelques centimètres de ma tête. 

J’ai l’impression d’être scannée, scrutée et surtout, surveillée : j’ai deux drones sur les tempes, prêts à dégainer. 

Une voix s’élève alors du fauteuil. Une voix enrouée, mais enjouée. Une voix âgée, mais souriante. « Venez, venez, n’ayez pas peur…Les drones sont juste…comment dire…Mes secrétaires particulières, en quelque sorte. Mais nous sommes entre nous. » 

 Je ne fais qu’un pas, toujours un peu impressionnée, toujours interloquée. 

La voix continue de monologuer : « Je ne peux pas détacher mes yeux du monde : vous savez, ces images sont en direct ! Elles montrent un monde apaisé, libre et beau ! J’en suis fier. C’est comme ça que doit être le monde. Allez, venez, venez à mes côtés, très chère ! Contemplons ensemble le monde tourner ! Ah ! Le soleil va se lever à Rio de Janeiro ! » 

Et nous voilà tous les deux, face à un mur d’images irréalistes en 8K. Je suis sidérée, fascinée. L’homme ne me parle pas vraiment. Il garde les yeux sur l’écran, satisfait de lui-même. 

J’ose me racler la gorge…Alors il tourne enfin la tête vers moi. 

C’est un petit vieux sans rides et rabougri dans son grand fauteuil blanc, dans son costume blanc trop large. J’ai 90 ans et une apparence de 20 ans. Quel âge peut-il bien avoir ? Ses traits sont retouchés, piqué d’acide hyaluronique, son visage est couvert de cosmétiques ne permettant pas de distinguer vraiment sa peau. Ses yeux bleus percent cette face irréelle. Une lueur enfantine anime ce regard et se perd souvent dans le vide. 

« Vous voyez, moi qui fais partie de l’organisation mondiale, je peux le dire : nous faisons du bon travail ! » 

Évidemment, moi qui viens du dehors, je ne suis pas tellement d’accord. Mais je n’ai rien vu, encore, et peut-être que dans les villes, tout se passe bien ! Je suis là pour lui demander, d’ailleurs…alors je me lance. 

« Justement, j’ai demandé à vous rencontrer pour comprendre. Comment le monde est-il organisé ? Vous en êtes le Président, c’est cela ? » 

Il se redresse sur sa chaise, il bombe un peu un torse pas vraiment impressionnant, et il me répond sur un ton plein de componction, et faussement modeste « Je fais partie de l’Organisation. J’en suis le premier responsable en France et j’ai une place prépondérante en Europe. Nous avons eu la chance de diriger le continent, il y a quelques années, oui. Je tiens une place importante. Mais que voulez-vous comprendre ? »

 « Comment la société est-elle organisée ? Quelles sont les orientations politiques de l’Organisation ? Comment les villes choisies fonctionnent-elles ? Je viens de traverser un peu la campagne et j’ai constaté que… » 

Il me coupe la parole « Ce que vous avez vu durant votre périple, c’est l’écume qui se forme sur la marmite quand le pot-au-feu commence à bouillir. Vous me demandez de parler politique…Je sais…Je sais beaucoup de choses sur vous : vous avez été endormie et ponctionnée par l’iA pendant 20 ans. Je sais tout de vous. J’ai lu votre dossier avant de vous rencontrer. Eh bien, pendant vos 20 ans de sommeil, sachez que le monde a changé. La politique ne se conçoit plus du tout de la même manière : les idéologies sont mortes, définitivement ! Nous ne sommes plus au XXe siècle, Dieu merci ! » 

« Alors…C’est l’iA qui… » 

« L’iA nous aide, oui. Elle est là pour nous donner la direction. » 

Ses yeux se sont à nouveau perdus dans la contemplation d’une vue superbe sur l’opéra de Sydney dans le soleil couchant. 

 « Mais ce n’est pas la réalité, ce que vous voyez là ! » 

Les drones se sont activés, et la cheffe de cabinet a passé son visage anguleux dans l’encadrure de la porte en miaulant « Votre rendez-vous suivant est là. » 

Le Président m’a regardée en clignant délicatement les yeux, un peu ébloui, un peu perdu et il m’a dit : « Je souhaite que nous nous revoyions. Demandez à ma cheffe de cabinet d’organiser cela. » 

Je suis sortie, en prononçant un vague merci, mais consciente que je n’avais aucune réponse à mes interrogations, et avec la sensation que tout cela était une mascarade. Du cinéma. J’ai été raccompagnée par les drones jusqu’à ce drôle de transport. Par leurs voix mécaniques, j’ai compris que j’allais être conduite à une sorte d’hôtel dans une grande ville. 

Peut-être que par la vitre de ce taxi particulier, j’allais pouvoir saisir un petit bout du vrai monde…

dimanche 22 février 2026

Il n'y a rien - Saison 4 - Le Pouvoir - Épisode 1


 Avant d'entrer dans le bureau, j’essaye de faire le point sur la situation. Sur ce dont je me souviens de la politique, de la géopolitique et tout ce bazar du XXIe siècle…J’ai eu une vie chaotique et j’ai passé 20 ans dans un coma forcé. Cela n’aide pas. Mais reprenons : au début du siècle, le monde était plutôt bien organisé entre les démocraties libérales capitalistes, les pays communistes capitalistes et les pays pauvres, capitalistes aussi. Tout le monde trouvait son compte dans le capitalisme décomplexé : tant qu’on peut vendre, tout va bien. Et puis tout s’est déréglé quand le capitalisme s’est emballé et que les riches sont devenus de plus en plus riches tandis que les pauvres étaient de plus en plus nombreux, de plus en plus manipulables, de plus en plus drogués. Alcool, jeux, écrans, maladies mentales...

Au cœur des années 2030, après le deuxième mandat de Trump, qui a banalisé les démocraties illibérales, le capitalisme est devenu une sorte d’oxymore : on voulait produire plus chacun chez soi pour vendre aux autres, sans accepter les produits des autres. 

 Oui, c’est ce qui s’est passé : Make America Great Again, Make China Great Again, Make Russia Great Again, tous les uns contre les autres. Et l’Europe a été obligée de rentrer dans la danse, elle aussi : MEGA. Ainsi que les pays du sud. Chacun ses coutumes, chacun ses frontières, chacun ses taxes frontalières, tous les uns contre les autres. 

Le capitalisme était perdant. Au cours des années 2040, les conflits était constants, les multimilliardaires lâchaient les politiques, les politiques étaient de plus en plus extrémistes. La pauvreté était insoutenable pour les trois quarts de la population. 

Évidemment, comme les scientifiques – que plus personnes n’écoutaient depuis les années 2020 – l’avaient prédit, les dérèglements climatiques se sont accélérés : montée des eaux, sécheresses, tornades, grands feux de forêt…L’agriculture intensive ne fonctionnait plus, des années de pesticides et d’intrants avaient épuisé les terres arables, les conditions environnementales ne permettaient plus de faire des cultures telles qu’on les avait inventées depuis la fin du XXe siècle. Les gens mourraient de faim. 

C’est à la fin des années 40 qu’on a donc généralisé la cellulose protéinée, sous l’impulsion d’une idée tout droit sortie de l’iA : implants d’enzymes dans l’estomac pour tout le monde, recyclage des milliards de tonnes de déchets textiles, papier et cartons, produites par des décennies de capitalisme…et protéines humaines, j’en avais pris conscience il y a peu de temps. 

Il faut dire que les gens mourraient beaucoup. 

La démographie mondiale a continué de s’effondrer. Les complotistes imaginaient que c’était une volonté des touts puissants. C’était juste la conséquence de tous les facteurs environnementaux et sociaux de ces terribles années. L’éducation et la santé n’étaient plus les priorités des gouvernements illibéraux. Bien au contraire. Maintenir l’ignorance des peuples était un moyen commode d’asservissement. Et faire payer très cher pour la santé permettait de constituer des castes, des privilèges… 

Ma vision est partielle, partiale...J'ai eu la chance d'être vaguement épargnée, navigant à vue dans une carrière professionnelle décousue, reine de la débrouille, capable de m'adapter... 

Mais après mes 20 ans de sommeil, comment cela peut-il avoir tourné ? Je ne me fais aucune illusion. Si j’ai bien compris, une sorte de technocratie mondiale illibérale a pris le pouvoir : l’iA dirige le monde. On a cédé à l’idée que la technologie nous sauverait… 

Je n’en sais pas plus et c’est pour cela que je suis là. Au moment de rentrer dans le bureau où je vais être reçue, je ne m’attends à rien. 

J’ai été accueillie par une femme empressée, sévère, une brune peu accorte et polie par habitude, souriant mécaniquement. « Je suis la cheffe de cabinet de Monsieur le président. » m’a-t-elle dit rapidement. « Il va vous recevoir. » Son regard sur mes vêtements en dit long. Elle est vêtue d’un tailleur qui découpe à la hache son corps sec. 

J’entre dans un autre monde.

jeudi 19 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 18


 Le drone revient. Son petit phare clignotant m’apporte une lueur d’espoir. Il faut que je lui demande quoi faire et qu’il soit moins abstrait dans ses réponses. Et il faut aussi que j’affirme clairement ma volonté. Après tout si je suis toujours en vie, si on ne m’a pas transformée en protéine de cellulose, c’est qu’il y a une bonne raison. Pourquoi ? 

La réponse est toujours un peu la même : je suis utile au système. Mais pas ici. Il faut que je retourne auprès de Nicolas. Mais en quoi suis-je utile ? La machine reste muette. 

Puis elle me dit ce que je sais déjà : vous nous avez apporté de grandes connaissances, des savoirs oubliés. Nous vous protégeons au même titre que les édifices historiques. L’humanité a besoin de vous et l’iA a besoin de l’humanité. 

Alors je tente la négociation : si je suis si utile, aidez-moi à comprendre ! A savoir, à mon tour ! 

Je vois que le drone ne sait pas répondre seul. Il rame comme ramait un pc sous Windows, dans les années deux mille, quand on lançait deux applis en même temps. Je peux voir la petite roulette tourner dans le regard froid de la machine, qui finit par lâcher : il faut que nous recalculions nos données. 

Et je me retrouve à nouveau dans le noir. Mais j’ai eu le temps de voir que le drone avait filé vers une porte de sortie. Je ne suis donc pas dans un lieu sans issu. 

D’ailleurs, soudain, je m’envole. On me soulève. Je ne comprends pas. Je n’ai pas eu le temps de me rendormir. Un nouveau drone arrive, je l’entends, son sifflement caractéristique est inimitable, et une voix m’explique : « Vous allez être conduite auprès de la présidence universelle de la GIM, la Grande Intelligence Mondiale. » 

C’est tout. C’est mince, comme explication. 

Je me débats, mais je suis toujours attachée. Je pense reconnaître le bruit d’un hélicoptère, peut-être, ou d’un vieux coucou. Je cherche toujours à comprendre, j’essaie de voir, mais c’est comme si j’avais les yeux clos. Je suis dans le noir. J’ai peut-être un bandeau. Les tremblements, les vibrations sont ceux d’un décollage. Je demande, simplement, où est-on ? que se passe-t-il ? Expliquez-moi ! Mais le drone n’est plus avec moi. Qui pilote ? Personne ne me répond. 

Et puis quelques minutes plus tard, je n’ai aucune notion de temps, on se pose. Ça ballotte, ça cahote, mais on a l’air d’avoir réussi l’atterrissage. En pilote automatique. 

J’attends le drone d’accueil…Mais simplement, mes liens se desserrent et se délient, comme par magie. Je suis libre de mes mouvements, à nouveau. Et je vois, pour la première fois depuis que je suis captive. Je ne suis plus dans le noir. 

Je suis dans une sorte de bus : il y a des sièges, des télés qui clignotent et qui indiquent des arrêts, sur une ligne. Tout est rutilant. Une porte s’ouvre sur un quai et je lis sur le mur, en face de moi : « Présidence », en lettre de faïence, comme dans les anciennes stations du métro parisien. J’ai un moment de nostalgie. L’iA me dit : « Nous avons recréé ce lieu avec votre mémoire. Nous avons lu en vous un souvenir d’enfance. Vous veniez souvent à Paris, avec votre mère. Vous visitiez le musée d’Orsay, vous alliez manger dans des brasseries. Les images du métro étaient très nettes. Or, depuis les grandes inondations de 2053, le métro a été englouti, comme vous le savez. Grâce à votre mémoire, même parcellaire, même incomplète, grâce à la mémoire d’autres personnes suffisamment âgées pour avoir pris le métro, nous avons pu reconstituer le lieu. Est-ce fidèle ? » 

A quelques détails près, oui, c’était pas mal. Mais c’était tout de même étrange et différent. C’était trop : trop brillant, trop propre, trop parfait. Comme un bon souvenir. Mais peu importe. Quel intérêt de récréer le métro ? 

L’iA anticipe mes interrogations : « Nous ne voulons pas vous dévoiler où vous êtes vraiment. Tous les lieux sont donc créés uniquement pour vous. Ils ne sont pas réels. Nous devons garder le lieu de la Présidence top secret. Vous allez être introduite au plus près du pouvoir. Nous allons vous préparer à cela. » 

Je jette un œil à ma tenue, à mon apparence. En effet ! J’ai passé des jours à marcher dehors, sous la pluie et sous le soleil. Je suis vêtue de vêtements récupérés çà et là, un sweat à capuche, des baskets ayant parcouru les 100 kilomètres de mon périple, un jean déchiré. Je suis sale et cela renforce mon immense fatigue. Je ne peux pas me présenter comme cela à un président mondial ! 

Et en même temps…Je suis l’aventurière, je suis la jeune femme qui a 90 ans, je suis une mémoire vivante, je suis précieuse pour le système, alors qu’importe ma dégaine ! Mais je ne suis pas contre une bonne douche. 

Un drone me guide dans un lieu qui ressemble à un hôpital. C’est froid, c’est blanc, c’est impersonnel. La voix me demande ce que je désire. Je ferme les yeux et je n’ai pas besoin de répondre. Une douche apparaît. Une assiette de spaghettis à la bolognaise. Une serviette bien chaude. Un jean propre et un nouveau sweat à capuche. Des vêtements neufs et qui sentent bon. Pas de combinaison bizarre, cette fois. L’iA s’est adaptée à moi. 

Je n’ai pas le temps de me reposer. La voix m’annonce, aussitôt le plat de pâtes avalé que je vais être reçue.

Une porte s’ouvre sur l’inconnu.