jeudi 19 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 18


 Le drone revient. Son petit phare clignotant m’apporte une lueur d’espoir. Il faut que je lui demande quoi faire et qu’il soit moins abstrait dans ses réponses. Et il faut aussi que j’affirme clairement ma volonté. Après tout si je suis toujours en vie, si on ne m’a pas transformée en protéine de cellulose, c’est qu’il y a une bonne raison. Pourquoi ? 

La réponse est toujours un peu la même : je suis utile au système. Mais pas ici. Il faut que je retourne auprès de Nicolas. Mais en quoi suis-je utile ? La machine reste muette. 

Puis elle me dit ce que je sais déjà : vous nous avez apporté de grandes connaissances, des savoirs oubliés. Nous vous protégeons au même titre que les édifices historiques. L’humanité a besoin de vous et l’iA a besoin de l’humanité. 

Alors je tente la négociation : si je suis si utile, aidez-moi à comprendre ! A savoir, à mon tour ! 

Je vois que le drone ne sait pas répondre seul. Il rame comme ramait un pc sous Windows, dans les années deux mille, quand on lançait deux applis en même temps. Je peux voir la petite roulette tourner dans le regard froid de la machine, qui finit par lâcher : il faut que nous recalculions nos données. 

Et je me retrouve à nouveau dans le noir. Mais j’ai eu le temps de voir que le drone avait filé vers une porte de sortie. Je ne suis donc pas dans un lieu sans issu. 

D’ailleurs, soudain, je m’envole. On me soulève. Je ne comprends pas. Je n’ai pas eu le temps de me rendormir. Un nouveau drone arrive, je l’entends, son sifflement caractéristique est inimitable, et une voix m’explique : « Vous allez être conduite auprès de la présidence universelle de la GIM, la Grande Intelligence Mondiale. » 

C’est tout. C’est mince, comme explication. 

Je me débats, mais je suis toujours attachée. Je pense reconnaître le bruit d’un hélicoptère, peut-être, ou d’un vieux coucou. Je cherche toujours à comprendre, j’essaie de voir, mais c’est comme si j’avais les yeux clos. Je suis dans le noir. J’ai peut-être un bandeau. Les tremblements, les vibrations sont ceux d’un décollage. Je demande, simplement, où est-on ? que se passe-t-il ? Expliquez-moi ! Mais le drone n’est plus avec moi. Qui pilote ? Personne ne me répond. 

Et puis quelques minutes plus tard, je n’ai aucune notion de temps, on se pose. Ça ballotte, ça cahote, mais on a l’air d’avoir réussi l’atterrissage. En pilote automatique. 

J’attends le drone d’accueil…Mais simplement, mes liens se desserrent et se délient, comme par magie. Je suis libre de mes mouvements, à nouveau. Et je vois, pour la première fois depuis que je suis captive. Je ne suis plus dans le noir. 

Je suis dans une sorte de bus : il y a des sièges, des télés qui clignotent et qui indiquent des arrêts, sur une ligne. Tout est rutilant. Une porte s’ouvre sur un quai et je lis sur le mur, en face de moi : « Présidence », en lettre de faïence, comme dans les anciennes stations du métro parisien. J’ai un moment de nostalgie. L’iA me dit : « Nous avons recréé ce lieu avec votre mémoire. Nous avons lu en vous un souvenir d’enfance. Vous veniez souvent à Paris, avec votre mère. Vous visitiez le musée d’Orsay, vous alliez manger dans des brasseries. Les images du métro étaient très nettes. Or, depuis les grandes inondations de 2053, le métro a été englouti, comme vous le savez. Grâce à votre mémoire, même parcellaire, même incomplète, grâce à la mémoire d’autres personnes suffisamment âgées pour avoir pris le métro, nous avons pu reconstituer le lieu. Est-ce fidèle ? » 

A quelques détails près, oui, c’était pas mal. Mais c’était tout de même étrange et différent. C’était trop : trop brillant, trop propre, trop parfait. Comme un bon souvenir. Mais peu importe. Quel intérêt de récréer le métro ? 

L’iA anticipe mes interrogations : « Nous ne voulons pas vous dévoiler où vous êtes vraiment. Tous les lieux sont donc créés uniquement pour vous. Ils ne sont pas réels. Nous devons garder le lieu de la Présidence top secret. Vous allez être introduite au plus près du pouvoir. Nous allons vous préparer à cela. » 

Je jette un œil à ma tenue, à mon apparence. En effet ! J’ai passé des jours à marcher dehors, sous la pluie et sous le soleil. Je suis vêtue de vêtements récupérés çà et là, un sweat à capuche, des baskets ayant parcouru les 100 kilomètres de mon périple, un jean déchiré. Je suis sale et cela renforce mon immense fatigue. Je ne peux pas me présenter comme cela à un président mondial ! 

Et en même temps…Je suis l’aventurière, je suis la jeune femme qui a 90 ans, je suis une mémoire vivante, je suis précieuse pour le système, alors qu’importe ma dégaine ! Mais je ne suis pas contre une bonne douche. 

Un drone me guide dans un lieu qui ressemble à un hôpital. C’est froid, c’est blanc, c’est impersonnel. La voix me demande ce que je désire. Je ferme les yeux et je n’ai pas besoin de répondre. Une douche apparaît. Une assiette de spaghettis à la bolognaise. Une serviette bien chaude. Un jean propre et un nouveau sweat à capuche. Des vêtements neufs et qui sentent bon. Pas de combinaison bizarre, cette fois. L’iA s’est adaptée à moi. 

Je n’ai pas le temps de me reposer. La voix m’annonce, aussitôt le plat de pâtes avalé que je vais être reçue.

Une porte s’ouvre sur l’inconnu.

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