jeudi 26 février 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 5

 


C’est une rétrospective historique. Un documentaire, réalisé juste pour moi. « Vous avez été conservée en 2069. Voilà ce qui s’est passé entre temps. » Je m’enfonce dans ma chaise. J’ai hâte de découvrir enfin ce qui se passe. 

Le film décrit l’accélération de tout ce qui était déjà en place depuis les années 30 : l’installation d’une dictature ne se fait jamais d’un seul coup. On s’habitue, on concède, on accepte, on plie lentement. Certains en payent le prix, durement. Le film évoque la mort terrible de ceux qui voulaient fuir ailleurs que dans les grandes villes désignées. Ce sont les morts que j’ai vus dans les voitures, avant le pont détruit sur le Rhône. Ceux qui ne prenaient pas la direction de Lyon étaient immédiatement électrocutés. Cela me glace d’effroi. 

Mais ce n’est pas tout. Le Gouvernement mondial est un gouvernement fantoche, comme le président que j’ai rencontré dans son bureau : il croit voir le monde, mais il ne voit rien que l’image du monde et il pense que les gens sont ses sujets. Le vrai gouvernement est bien plus puissant. Il est éloigné, effrayant et désincarné. Ses milliards de bras armés sont les drones qui volent, partout. 

Bref, il n’y a rien que je ne sache déjà. Mais quelle est l’idéologie ? Quels sont les peurs ? Que n’a-t-on pas le droit de faire ou de dire ? Qui sont les minorités persécutées ? Qui sont les salauds ? Qui sont les victimes ? 

Le documentaire m’explique que l’humanité a baissé de moitié par rapport à l’an 2000…Ce qui fait que nous devons être 3,5 milliards à la louche. Le film devient militant et plaide que les ressources terrestres pourraient être largement suffisantes pour tout le monde, pour qu’on puisse espérer mieux que de la cellulose protéinée. La nostalgie a dû gagner le réalisateur : on voit tout à coup des images d’archives de pizzas, de bavette à l’échalote saignante, de frites dorées… 

J’ai faim. 

Mes kidnappeurs sont des gens adorables, mais ils n’ont rien d’autre que cette saloperie de carton à mâchouiller. 

Ils m’expliquent qu’ils font partie de la Résistance, qu’ils agissent dans l’ombre pour le retour de la liberté et de la nourriture. C’est cela qui est au cœur de tout : ceux qui essayent de s’échapper du système meurent de faim. J’ai pu le constater quand je me suis enfuie. Ils pensent que le monde deviendra stérile si tout le monde continue de manger de la cellulose. 

 Je ne sais pas si ce raisonnement est scientifique. Je ne sais pas si des expériences prouvent ce que me racontent ces gens. 

Ils me disent qu’ils sont persécutés, qu’ils ont peur, qu’ils se cachent. Ils sont les Résistants de l’intérieur. Ils essayent d’échapper aux drones. Ils changent de place, tout le temps. 

Là, dans l’appartement, ils ont allumé des pares-feux, des systèmes complexes, des boucliers numériques pour être invisibles. Ils ne sont pas sûrs que ça marche. 

Je les sens fébriles, fragiles. Ils n’arrivent pas à me raconter simplement ce qu’ils vivent. Mais je perçois leur détresse, leur faim, leur besoin de justice. Et ils voient en moi quelque chose que je ne suis pas : une sorte de sauveur, de Messie. 

C’est beaucoup, pour moi…Mais le Président veut me revoir.

mercredi 25 février 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 4


 Je dois découvrir l’envers du décor, là où sont vraiment les gens ? Pourquoi le serveur a-t-il eu si peur ? Pourquoi le monde semble en papier glacé ? On dirait le décor d’une vieille sitcom rose bonbon. 

Je suis désormais dans les toilettes. C’est l’endroit idéal pour faire le point. J’ai deux solutions : m’en remettre à mon destin, me laisser aller à ce qui m’est promis, un hôtel confortable et une nouvelle entrevue avec le Président. Ou bien le danger, le risque de me faire reprendre, l’arnaque de penser que je m’aventure, même si tout est orchestrer. Je ne sais plus à dans quelle matriochka de réalité je suis enfermée, à quel point je ne suis pas dans le monde réel. 

Au-dessus de la cuvette des toilettes, il y a une petite fenêtre, qui donne sur une arrière-cour. Comme par hasard ! C’est presque trop beau pour être vrai : c’est comme dans un roman. En sautant par cette fenêtre, je ne trahirais pas le scénario prévu pour moi…Alors je saute ! 

Personne n’est en vue. Les pavés sont sales et les pigeons ont l’air d’avoir élu domicile dans cette ruelle. Je file, derrière des immeubles noircis de pollutions, des cours pleines de détritus, des parkings pleins d’épaves de voitures déglinguées. Impossible de se débarrasser de ces millions de cadavres automobiles après la fin du pétrole. Certaines ont échoué là. Je lève les yeux vers les fenêtres des blocs sales et des maisons de ville hors d’âge. Il y a sans doute des regards derrière les vitres. Des familles qui vivent là. Comment serait-ce possible autrement ? Je file, encore plus loin dans un dédale d’escaliers, de rues en pente, étroites et obscures. C’est sans aucun doute Lyon et ses traboules, même si ce n’est plus aussi touristique qu’avant. 

Monter le plus haut possible, voilà ce que je me dis. Tenter de rejoindre un sommet, pour voir ce que je peux voir. J’arrive sur une esplanade et je contemple la cité écrasée du soleil d’été, les lits des deux fleuves, presqu’à sec. Les passants ne me voient pas. J’ai à nouveau l’impression d’être entourée d’acteurs. 

Tout à coup, une porte s’ouvre et on m’attrape par la manche. On m’attire sous le porche d’un vieil immeuble. On me bâillonne d’une main autoritaire. On me glisse à l’oreille « Ne dis rien, on te veut du bien ! » 

 Une lourde porte s'ouvre et on m’entraîne à l’intérieur d’une cage d’escalier. 

Celui qui m’a attrapée est vif et précis. Il me pousse devant lui. Sans menace. Efficace. Je me retrouve dans un appartement sombre, la porte se referme derrière moi. 

« Ici, tu es tranquille » 

La voix se veut rassurante. Et je ne suis pas vraiment rassurée. Je suis passée du grand soleil à la nuit. Je suis aveuglée. 

« Nous savons qui tu es. Tout le monde sait qui tu es. Tu es la rebelle. Celle qui n’a pas obéi et qui a traversé le pays déserté pour nous rejoindre. Les drones t’ont suivie et ton périple a été regardé par tout le monde, sur tous les écrans aussi bien par les Féconds que par les Inféconds. Nous sommes les Féconds. Nous sommes de ton côté. » 

Je ne comprends rien, encore une fois. « Expliquez-moi ! Expliquez-moi tout ! Comment ce monde fonctionne ? Qui est le Président, qui sont les dirigeants de ce monde ? Et surtout comment les gens vivent ? Que s’est-il passé en 2084 ? » Mes questions sont si nombreuses… 

« Pas si vite. On va tenter de clarifier tout ça…Ce n’est pas si simple…mais tu es au bon endroit. Lyon est la capitale de la Résistance. » 

J’ai peur à nouveau. Il y a donc un état de guerre ? Une occupation ? Des collabos, des résistants ? Je veux comprendre ! Mais à nouveau, la voix apaisante de mon kidnappeur calme mes ardeurs. 

« Non. Avant toute chose, nous avons besoin de toi. » 

Tout le monde a besoin de moi. C’est infernal ! Lâchez-moi ! 

Non. On ne me lâche pas. Au contraire. On m’attache à une chaise. On me demande de me taire. Et on me diffuse un film.

mardi 24 février 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 3


 Dans une sorte de boîte volante autonome, j’ai pris mon envol. De tous mes yeux, j’ai essayé de décrypter ce qui se passait. 

Nous avons survolé une ville…L’ombre d’une ville, où erraient des âmes en peine. Du moins, c’est ce que j’imagine. Au moment où l’engin ralentit, nous sommes au-dessus d’une artère bondée de monde. Le soleil est haut, le ciel est bleu. C’est un été caniculaire en ville. Les gens se traînent. L’engin descend lentement et se rapproche d’un grand immeuble haussmannien. Je continue de penser que nous sommes à Paris. Ou Lyon…Impossible de voir Fourvière ou le Sacré Cœur. 

Au moment où nous touchons presque le sol, je n’ai qu’une envie : prendre la fuite et aller explorer par moi-même…Sans y croire, j’appuie sur le bouton de la portière. Et elle s’ouvre. Je saute immédiatement dans la rue et je me mets à courir. Je suis persuadée que je vais être rattrapée par l’iA, assommée et conservée dans une chambre d’hôtel jusqu’à une nouvelle rencontre avec le Président. 

Mais non. 

Je vais enfin pouvoir comprendre…Peut-être. Parce que si ça se trouve, je ne suis pas vraiment libre. Je ne suis peut-être qu’une marionnette, victime d’une orchestration qui m’échappe, alors que je pense m’échapper. 

Tant pis. Faisons mine d’organiser la liberté, malgré le fatum. Ce n’est rien d’autre que la condition humaine : je pars à nouveau à l’aventure, à la rencontre des autres. 

Tout ressemble à une ville « normale ». Des taxis volant nous survolent en silence, mais ce n’est pas tellement surprenant. Il y a des magasins, des cafés, des gens qui marchent, qui se croisent, qui se saluent ou qui s’ignorent, penchés sur des écrans, le nez en l’air. La mode du temps, visiblement, ce sont les vêtements fluos, très larges. Je n’ai pas un sou vaillant sur moi. Je ne peux pas me permettre de rentrer quelque part pour prendre un verre ou acheter quelque chose. J’observe. Je semble invisible, parmi la foule, anonyme parmi les autres. Je ne sais pas comment entrer en contact. Mes dernières expériences sont encore douloureuses : Nicolas le taiseux, qui me manque, Kamy, morte dévorée par des congénères, les zombies du pont, le géant borgne, le vieux Président et son assistante aux allures de robot…Je ne sais plus si je peux encore faire confiance aux autres humains. 

Et puis tout semble mis en scène. Rien n’est très naturel. J’ai vraiment l’impression d’être dans The Truman Show, ce vieux film dans lequel un homme est le seul à ne pas savoir que toute sa vie est un décor.

 Je confirme mon hypothèse en m’adressant à quelques passants. Je reçois le même « Bonjour » souriant mais indifférent. Aucune réaction ne me semble naturelle. Mais il faut que j’en ai le cœur net. J’entre dans une boutique à la façade rose bonbon, à l’enseigne alléchante de donut. On se croirait dans un décor de sitcom. Je fais mine de vouloir commander quelque chose. Je sens alors un moment de panique de la personne derrière le comptoir. Je ne suis pas censée avoir de l’argent, il n’était donc pas écrit dans le scénario que je voudrais acheter quelque chose. 

D’ailleurs, la panique est totale quand je pointe du doigt un donut dans la vitrine. Je n’insiste pas. Le donut est en plastique, le décor est peint. Derrière le comptoir, le commerçant est un jeune acteur qui me regarde, les sourcils en accent circonflexe, effrayé de ne pouvoir m’expliquer quoi que ce soit. Il est mignon, il fait de son mieux. C’est un grand brun frisé au sourire chaleureux. Mais il a peur. 

Alors, je demande si le magasin a des toilettes et l’acteur se remet à sourire. Il sait répondre à cela. Il me conduit à l’arrière. Lorsque nous sommes isolés, je glisse à son oreille la question qui me brûle les lèvres « Rien n’est vrai, n’est-ce pas ? On vous oblige à jouer le jeu ? » 

Il est effrayé à nouveau. Il tremble un petit « oui » et fait demi-tour en me laissant devant les toilettes. 

Il faut que je m’échappe encore, alors.

lundi 23 février 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 2


 Je franchis une lourde porte. La cheffe de cabinet s’efface et disparaît. Je suis d’abord happée par les immenses baies vitrées qui offrent une vue splendide sur une ville ensoleillée. J’essaie de reconnaître les édifices, le relief, les rues…Je cherche des indices. Il me semble apercevoir, au loin, la cathédrale Notre Dame. On est à Paris. Mais subitement, le paysage change et mes sens sont bouleversés : pas de doutes, nous sommes à New York, les taxis jaunes, Central Park, les buildings sont là, imposant leur musique si particulière de klaxons et de sirènes hurlantes. 

 J’hallucine. Puis je comprends que la baie vitrée est juste un banal écran qui diffuse ce qu’on veut bien y voir. Je ne sais toujours pas où je suis. 

 Revenons dans le bureau. Immense, lumineux, froid. A ma droite, une grande table de réunion, entourée d’une vingtaine de chaises blanches au design aigu. Face à moi, un grand bureau brillant et vide. Aux murs, des œuvres d’art sans âme : des monochromes aux tons pastel, apportant des touches un peu moins blanches au décor quasi chirurgical. Cela ne suffit pas pour réchauffer l’atmosphère. L’endroit est étouffant à force d’être glacial. 

Derrière le bureau, un grand fauteuil me tourne le dos. Je suppose que le Président est assis dessus, mais je ne le vois pas. Le siège est imposant, en cuir blanc, aux accoudoirs dorés. 

 J’hésite à me signaler, à briser le silence, à forcer l’homme à faire pivoter son trône. 

Le décor a encore changé : nous sommes désormais devant le Kremlin enneigé. Des passants emmitouflés déambulent sur les quais de la Moskova, comme si on y était. Je profite de la vue. 

Les seules choses qui bougent, dans la pièce, en plus du paysage, ce sont deux drones, qui bourdonnent gentiment à quelques centimètres de ma tête. 

J’ai l’impression d’être scannée, scrutée et surtout, surveillée : j’ai deux drones sur les tempes, prêts à dégainer. 

Une voix s’élève alors du fauteuil. Une voix enrouée, mais enjouée. Une voix âgée, mais souriante. « Venez, venez, n’ayez pas peur…Les drones sont juste…comment dire…Mes secrétaires particulières, en quelque sorte. Mais nous sommes entre nous. » 

 Je ne fais qu’un pas, toujours un peu impressionnée, toujours interloquée. 

La voix continue de monologuer : « Je ne peux pas détacher mes yeux du monde : vous savez, ces images sont en direct ! Elles montrent un monde apaisé, libre et beau ! J’en suis fier. C’est comme ça que doit être le monde. Allez, venez, venez à mes côtés, très chère ! Contemplons ensemble le monde tourner ! Ah ! Le soleil va se lever à Rio de Janeiro ! » 

Et nous voilà tous les deux, face à un mur d’images irréalistes en 8K. Je suis sidérée, fascinée. L’homme ne me parle pas vraiment. Il garde les yeux sur l’écran, satisfait de lui-même. 

J’ose me racler la gorge…Alors il tourne enfin la tête vers moi. 

C’est un petit vieux sans rides et rabougri dans son grand fauteuil blanc, dans son costume blanc trop large. J’ai 90 ans et une apparence de 20 ans. Quel âge peut-il bien avoir ? Ses traits sont retouchés, piqué d’acide hyaluronique, son visage est couvert de cosmétiques ne permettant pas de distinguer vraiment sa peau. Ses yeux bleus percent cette face irréelle. Une lueur enfantine anime ce regard et se perd souvent dans le vide. 

« Vous voyez, moi qui fais partie de l’organisation mondiale, je peux le dire : nous faisons du bon travail ! » 

Évidemment, moi qui viens du dehors, je ne suis pas tellement d’accord. Mais je n’ai rien vu, encore, et peut-être que dans les villes, tout se passe bien ! Je suis là pour lui demander, d’ailleurs…alors je me lance. 

« Justement, j’ai demandé à vous rencontrer pour comprendre. Comment le monde est-il organisé ? Vous en êtes le Président, c’est cela ? » 

Il se redresse sur sa chaise, il bombe un peu un torse pas vraiment impressionnant, et il me répond sur un ton plein de componction, et faussement modeste « Je fais partie de l’Organisation. J’en suis le premier responsable en France et j’ai une place prépondérante en Europe. Nous avons eu la chance de diriger le continent, il y a quelques années, oui. Je tiens une place importante. Mais que voulez-vous comprendre ? »

 « Comment la société est-elle organisée ? Quelles sont les orientations politiques de l’Organisation ? Comment les villes choisies fonctionnent-elles ? Je viens de traverser un peu la campagne et j’ai constaté que… » 

Il me coupe la parole « Ce que vous avez vu durant votre périple, c’est l’écume qui se forme sur la marmite quand le pot-au-feu commence à bouillir. Vous me demandez de parler politique…Je sais…Je sais beaucoup de choses sur vous : vous avez été endormie et ponctionnée par l’iA pendant 20 ans. Je sais tout de vous. J’ai lu votre dossier avant de vous rencontrer. Eh bien, pendant vos 20 ans de sommeil, sachez que le monde a changé. La politique ne se conçoit plus du tout de la même manière : les idéologies sont mortes, définitivement ! Nous ne sommes plus au XXe siècle, Dieu merci ! » 

« Alors…C’est l’iA qui… » 

« L’iA nous aide, oui. Elle est là pour nous donner la direction. » 

Ses yeux se sont à nouveau perdus dans la contemplation d’une vue superbe sur l’opéra de Sydney dans le soleil couchant. 

 « Mais ce n’est pas la réalité, ce que vous voyez là ! » 

Les drones se sont activés, et la cheffe de cabinet a passé son visage anguleux dans l’encadrure de la porte en miaulant « Votre rendez-vous suivant est là. » 

Le Président m’a regardée en clignant délicatement les yeux, un peu ébloui, un peu perdu et il m’a dit : « Je souhaite que nous nous revoyions. Demandez à ma cheffe de cabinet d’organiser cela. » 

Je suis sortie, en prononçant un vague merci, mais consciente que je n’avais aucune réponse à mes interrogations, et avec la sensation que tout cela était une mascarade. Du cinéma. J’ai été raccompagnée par les drones jusqu’à ce drôle de transport. Par leurs voix mécaniques, j’ai compris que j’allais être conduite à une sorte d’hôtel dans une grande ville. 

Peut-être que par la vitre de ce taxi particulier, j’allais pouvoir saisir un petit bout du vrai monde…

dimanche 22 février 2026

Il n'y a rien - Saison 4 - Le Pouvoir - Épisode 1


 Avant d'entrer dans le bureau, j’essaye de faire le point sur la situation. Sur ce dont je me souviens de la politique, de la géopolitique et tout ce bazar du XXIe siècle…J’ai eu une vie chaotique et j’ai passé 20 ans dans un coma forcé. Cela n’aide pas. Mais reprenons : au début du siècle, le monde était plutôt bien organisé entre les démocraties libérales capitalistes, les pays communistes capitalistes et les pays pauvres, capitalistes aussi. Tout le monde trouvait son compte dans le capitalisme décomplexé : tant qu’on peut vendre, tout va bien. Et puis tout s’est déréglé quand le capitalisme s’est emballé et que les riches sont devenus de plus en plus riches tandis que les pauvres étaient de plus en plus nombreux, de plus en plus manipulables, de plus en plus drogués. Alcool, jeux, écrans, maladies mentales...

Au cœur des années 2030, après le deuxième mandat de Trump, qui a banalisé les démocraties illibérales, le capitalisme est devenu une sorte d’oxymore : on voulait produire plus chacun chez soi pour vendre aux autres, sans accepter les produits des autres. 

 Oui, c’est ce qui s’est passé : Make America Great Again, Make China Great Again, Make Russia Great Again, tous les uns contre les autres. Et l’Europe a été obligée de rentrer dans la danse, elle aussi : MEGA. Ainsi que les pays du sud. Chacun ses coutumes, chacun ses frontières, chacun ses taxes frontalières, tous les uns contre les autres. 

Le capitalisme était perdant. Au cours des années 2040, les conflits était constants, les multimilliardaires lâchaient les politiques, les politiques étaient de plus en plus extrémistes. La pauvreté était insoutenable pour les trois quarts de la population. 

Évidemment, comme les scientifiques – que plus personnes n’écoutaient depuis les années 2020 – l’avaient prédit, les dérèglements climatiques se sont accélérés : montée des eaux, sécheresses, tornades, grands feux de forêt…L’agriculture intensive ne fonctionnait plus, des années de pesticides et d’intrants avaient épuisé les terres arables, les conditions environnementales ne permettaient plus de faire des cultures telles qu’on les avait inventées depuis la fin du XXe siècle. Les gens mourraient de faim. 

C’est à la fin des années 40 qu’on a donc généralisé la cellulose protéinée, sous l’impulsion d’une idée tout droit sortie de l’iA : implants d’enzymes dans l’estomac pour tout le monde, recyclage des milliards de tonnes de déchets textiles, papier et cartons, produites par des décennies de capitalisme…et protéines humaines, j’en avais pris conscience il y a peu de temps. 

Il faut dire que les gens mourraient beaucoup. 

La démographie mondiale a continué de s’effondrer. Les complotistes imaginaient que c’était une volonté des touts puissants. C’était juste la conséquence de tous les facteurs environnementaux et sociaux de ces terribles années. L’éducation et la santé n’étaient plus les priorités des gouvernements illibéraux. Bien au contraire. Maintenir l’ignorance des peuples était un moyen commode d’asservissement. Et faire payer très cher pour la santé permettait de constituer des castes, des privilèges… 

Ma vision est partielle, partiale...J'ai eu la chance d'être vaguement épargnée, navigant à vue dans une carrière professionnelle décousue, reine de la débrouille, capable de m'adapter... 

Mais après mes 20 ans de sommeil, comment cela peut-il avoir tourné ? Je ne me fais aucune illusion. Si j’ai bien compris, une sorte de technocratie mondiale illibérale a pris le pouvoir : l’iA dirige le monde. On a cédé à l’idée que la technologie nous sauverait… 

Je n’en sais pas plus et c’est pour cela que je suis là. Au moment de rentrer dans le bureau où je vais être reçue, je ne m’attends à rien. 

J’ai été accueillie par une femme empressée, sévère, une brune peu accorte et polie par habitude, souriant mécaniquement. « Je suis la cheffe de cabinet de Monsieur le président. » m’a-t-elle dit rapidement. « Il va vous recevoir. » Son regard sur mes vêtements en dit long. Elle est vêtue d’un tailleur qui découpe à la hache son corps sec. 

J’entre dans un autre monde.

jeudi 19 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 18


 Le drone revient. Son petit phare clignotant m’apporte une lueur d’espoir. Il faut que je lui demande quoi faire et qu’il soit moins abstrait dans ses réponses. Et il faut aussi que j’affirme clairement ma volonté. Après tout si je suis toujours en vie, si on ne m’a pas transformée en protéine de cellulose, c’est qu’il y a une bonne raison. Pourquoi ? 

La réponse est toujours un peu la même : je suis utile au système. Mais pas ici. Il faut que je retourne auprès de Nicolas. Mais en quoi suis-je utile ? La machine reste muette. 

Puis elle me dit ce que je sais déjà : vous nous avez apporté de grandes connaissances, des savoirs oubliés. Nous vous protégeons au même titre que les édifices historiques. L’humanité a besoin de vous et l’iA a besoin de l’humanité. 

Alors je tente la négociation : si je suis si utile, aidez-moi à comprendre ! A savoir, à mon tour ! 

Je vois que le drone ne sait pas répondre seul. Il rame comme ramait un pc sous Windows, dans les années deux mille, quand on lançait deux applis en même temps. Je peux voir la petite roulette tourner dans le regard froid de la machine, qui finit par lâcher : il faut que nous recalculions nos données. 

Et je me retrouve à nouveau dans le noir. Mais j’ai eu le temps de voir que le drone avait filé vers une porte de sortie. Je ne suis donc pas dans un lieu sans issu. 

D’ailleurs, soudain, je m’envole. On me soulève. Je ne comprends pas. Je n’ai pas eu le temps de me rendormir. Un nouveau drone arrive, je l’entends, son sifflement caractéristique est inimitable, et une voix m’explique : « Vous allez être conduite auprès de la présidence universelle de la GIM, la Grande Intelligence Mondiale. » 

C’est tout. C’est mince, comme explication. 

Je me débats, mais je suis toujours attachée. Je pense reconnaître le bruit d’un hélicoptère, peut-être, ou d’un vieux coucou. Je cherche toujours à comprendre, j’essaie de voir, mais c’est comme si j’avais les yeux clos. Je suis dans le noir. J’ai peut-être un bandeau. Les tremblements, les vibrations sont ceux d’un décollage. Je demande, simplement, où est-on ? que se passe-t-il ? Expliquez-moi ! Mais le drone n’est plus avec moi. Qui pilote ? Personne ne me répond. 

Et puis quelques minutes plus tard, je n’ai aucune notion de temps, on se pose. Ça ballotte, ça cahote, mais on a l’air d’avoir réussi l’atterrissage. En pilote automatique. 

J’attends le drone d’accueil…Mais simplement, mes liens se desserrent et se délient, comme par magie. Je suis libre de mes mouvements, à nouveau. Et je vois, pour la première fois depuis que je suis captive. Je ne suis plus dans le noir. 

Je suis dans une sorte de bus : il y a des sièges, des télés qui clignotent et qui indiquent des arrêts, sur une ligne. Tout est rutilant. Une porte s’ouvre sur un quai et je lis sur le mur, en face de moi : « Présidence », en lettre de faïence, comme dans les anciennes stations du métro parisien. J’ai un moment de nostalgie. L’iA me dit : « Nous avons recréé ce lieu avec votre mémoire. Nous avons lu en vous un souvenir d’enfance. Vous veniez souvent à Paris, avec votre mère. Vous visitiez le musée d’Orsay, vous alliez manger dans des brasseries. Les images du métro étaient très nettes. Or, depuis les grandes inondations de 2053, le métro a été englouti, comme vous le savez. Grâce à votre mémoire, même parcellaire, même incomplète, grâce à la mémoire d’autres personnes suffisamment âgées pour avoir pris le métro, nous avons pu reconstituer le lieu. Est-ce fidèle ? » 

A quelques détails près, oui, c’était pas mal. Mais c’était tout de même étrange et différent. C’était trop : trop brillant, trop propre, trop parfait. Comme un bon souvenir. Mais peu importe. Quel intérêt de récréer le métro ? 

L’iA anticipe mes interrogations : « Nous ne voulons pas vous dévoiler où vous êtes vraiment. Tous les lieux sont donc créés uniquement pour vous. Ils ne sont pas réels. Nous devons garder le lieu de la Présidence top secret. Vous allez être introduite au plus près du pouvoir. Nous allons vous préparer à cela. » 

Je jette un œil à ma tenue, à mon apparence. En effet ! J’ai passé des jours à marcher dehors, sous la pluie et sous le soleil. Je suis vêtue de vêtements récupérés çà et là, un sweat à capuche, des baskets ayant parcouru les 100 kilomètres de mon périple, un jean déchiré. Je suis sale et cela renforce mon immense fatigue. Je ne peux pas me présenter comme cela à un président mondial ! 

Et en même temps…Je suis l’aventurière, je suis la jeune femme qui a 90 ans, je suis une mémoire vivante, je suis précieuse pour le système, alors qu’importe ma dégaine ! Mais je ne suis pas contre une bonne douche. 

Un drone me guide dans un lieu qui ressemble à un hôpital. C’est froid, c’est blanc, c’est impersonnel. La voix me demande ce que je désire. Je ferme les yeux et je n’ai pas besoin de répondre. Une douche apparaît. Une assiette de spaghettis à la bolognaise. Une serviette bien chaude. Un jean propre et un nouveau sweat à capuche. Des vêtements neufs et qui sentent bon. Pas de combinaison bizarre, cette fois. L’iA s’est adaptée à moi. 

Je n’ai pas le temps de me reposer. La voix m’annonce, aussitôt le plat de pâtes avalé que je vais être reçue.

Une porte s’ouvre sur l’inconnu.

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 17


Peu importe les détails du chemin, quand tout va bien. J’ai dormi, j’ai trouvé dans une maison de quoi faire cuire mon paquet de coquillettes, j’ai reconstitué quelques vivres, un sac à dos… et j’ai avancé à un bon rythme, me donnant parfois du courage avec une lampée de vieux marc qui me brûle la gorge. 

Me voilà aux portes de Lyon, près de l’aéroport qui s’appelait autrefois Saint-Exupéry. Je découvre qu’il est toujours en fonction et qu’il est protégé comme une forteresse. 

J’arrive par le sud. Je suis surprise par l’absence soudaine de haie, de taillis, de cette folle végétation qui a repris le dessus partout ailleurs. Ma machette, soudain m’est inutile. Mais je suis à découvert. Je fais marche arrière, le plus discrètement possible. Dans l’air, des drones, comme une barrière infranchissable. Des miradors aussi, avec des caméras et des hommes en armes. 

L’aéroport est devenu un camp militaire. Ou une prison de haute sécurité. Ou…Je ne sais pas. En tout cas, c’est un lieu hostile et j’ai encore 4 bonnes heures de marche avant de rejoindre le centre de Lyon. 

 Je n’ai plus ma carte et je dois fournir un effort de concentration intense pour visualiser les lieux, pour retrouver la bonne direction, pour de diriger. Je dois aller… 

J’ai encore pris un coup sur la tête. Ou un coup de taser, je ne sais pas. Un drone, peut-être m’a repéré, aux abords de l’aéroport. En tout cas, je me retrouve encore une fois captive de cette bonne vieille copine : l’iA. 

« Bonjour Charlotte. Nous vous avions prévenue : vous ne deviez pas partir. Vous deviez rester avec Nicolas. C’était votre destinée. » 

Et c’est tout. Et je reste attachée, dans un espace sans lumière. Noir. Comment faire pour rallumer les couleurs, cette fois ? Comment m’échapper de là et poursuivre mon but ? La destinée que m’attribue l’iA n’est pas celle que j’ai choisi. Je veux comprendre, je veux aller au bout de mon périple, je veux voir comment la société évolue, comment les autres hommes vivent. 

Je sombre dans le sommeil rapidement. Un sommeil sans rêve, lourd, douloureux, torturé par la faim. Quand j’ouvre les yeux, il n’y a rien. Le sol sous mes doigts s’effrite. Le sol est meuble, humide. Je m’imagine dans une cave, sur de la terre battue. Je n’ai pas d’autres solutions que d’appeler l’iA à ma rescousse, malgré mes réticences.

mardi 17 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 16

 


Le géant aveuglé a braillé autant qu’il a pu « Levan, je suis aveuglé, je suis ligoté, je suis assommé, j’ai la tête qui explose ! Que m’a tu fais ? Levan, tu m’as rendu fou ! » 

 J’ai fui comme le vent. 

J’ai suivi le conseil de Kamy, je n’ai pas fait preuve de vanité en ricanant et en criant mon vrai nom. Je suis la dernière génération a avoir lu l’Odyssée en 6e, autant que ça me serve à quelque chose ! 

Je suis repartie, avec toujours en tête l’idée de revenir sur mes pas pour donner à Kamy une sépulture digne. Mais j’avais désormais la certitude qu’elle avait été dévorée et que je ne retrouverai que ses os, blanchi et peut-être quelques-unes de ses affaires. Il faut tout de même que je lui rende hommage. 

Le beau temps est revenu, il fait une chaleur douce et la nature est brillante, lavée par l’orage de la veille. J’ai sauvé ma machette dans mes aventures : c’est ma compagne la plus précieuse. J’évite désormais les chemins et les routes trop exposées. En repassant le pont d’Évieu, je ne retrouve pas la horde de zombies morts de faim. Mais je me méfie tout le temps. 

Après le pont, je traverse des bois, je m’élève un peu. Je prends le temps de contempler le paysage silencieux. Rien ne semble avoir changé depuis des millénaires. Sans les hommes, sans les voitures, sans les avions, tout est beau. Apaisé. J’ai envie de me perdre, de rester là pour toujours, de m’égarer, de m’abandonner. Mais c’est un piège, encore une fois. Il ne faut pas dévier de ses objectifs. C’est en arrivant vers La Roche Percée que je trouve enfin la dépouille de Kamy. Je la reconnais à sa chevelure noire. Je ne veux pas voir combien elle a été dépecée, déchiquetée, démembrée. Elle a subi ce qu’elle aussi faisait subir aux hommes qui la défiait dans la cathédrale. Mis à part Nicolas, je réalise que tous ceux que j’ai croisés sur ma route sont devenus cannibales. Je n’avais pas voulu le comprendre. Moi-même, en mangeant la cellulose protéinée, je suis devenue anthropophage contre mon gré. 

La Roche Percée est un lieu sacré. Un lieu chargé d’une spiritualité et d’un mystère qui me pénètre immédiatement. C’est là qu’il faut que je fasse un dernier hommage à Kamy. Je creuse pour elle une tombe en contre bas du chemin. C’est douloureux, c’est épuisant. Je pleure et je me lamente. J’ai aimé cette femme, sa folie, sa bêtise, son grand rire, ses obsessions, son visage aux pommettes hautes. J’ai aimé sa douceur et son éternelle enfance. Elle reposera là, désormais, au cœur de la mère nature. Je fabrique un petit décor avec du bois et des cailloux : une étoile, une croix, un croissant. Et un cœur. Plus que jamais le monde a besoin d’œcuménisme et d’amour. 

J’ai refait les incantations bizarres qu’elle m’avait apprises. 

J’ai gravé son nom dans une pierre, avec un silex. 

J’ai eu l’impression d’être aux débuts des temps. Au début de l’humanité. 

Et puis je suis repartie. 

Mon objectif n’a pas changé. Je veux rejoindre Lyon. Je veux voir ce que les Hommes deviennent, ce qu’ils ont organisé, comment la société s’est réinventée. 

Il fallait que je reprenne le bon chemin. La route d’argent. Les étapes, les églises pour se mettre à l’abri. Le plan de départ. 

Alors direction Morestel. Je laisse sur ma gauche la route des terres basses, de sinistre mémoire et j’avance sans crainte. J’y arriverai, j’en ai la certitude.

dimanche 15 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 15


 Maintenant, évidemment, c’est moi qui ai besoin de boire ! Alors comme ça, les protéines de la cellulose protéinée, ce sont des protéines humaines ? Mais quelle horreur ! 

Je demande à mon hôte s’il a de quoi boire, pour avaler cette nouvelle. Il me répond qu’il ne sait pas lire. Je ne comprends pas, une fois de plus. 

« Ben oui… » rétorque-t-il avec son grand air benêt. « J’ai 26 ans, moi. Je ne sais pas lire. » 

Bon. Encore une nouvelle à digérer. Et à comprendre… 

« Ah oui, c’est vrai, tu étais dans le coma. Ben c’est simple : c’est l’iA qui nous a servi d’école, ces dernières années, donc plus besoin de savoir lire, ou écrire, ou compter, ou quoi que ce soit. Si, il faut savoir parler, mais ça, ça va…On n’a pas besoin d’aller à l’école, c’est l’iA qui nous apprend avec des dessins animés, tout ça… » 

C’est pire que tout ce que j’aurais pu imaginer…mais je ne lâche pas mon obsession subite pour la boisson ! 

« Mais ça n’a aucun rapport avec le fait de boire ! » 

 Il bafouille : « Je…ben c’est simple, c’est dangereux, quoi ! Je peux pas boire des trucs dans des bouteilles sans savoir lire les étiquettes ! » 

Voilà la faille, alors… 

« Fais-moi confiance, alors, Franky. Moi, il me faut un remontant et je maîtrise bien la lecture. Je te raconterai : en fait, j’ai 90 ans… » 

 Sa mâchoire se décroche… « Ben vous les faites pas, Madame…Vous devez être sacrément duraille. Va falloir que je vous fasse bouillir un moment…sauf votre respect, m’dame… » 

La recette a bien le temps d'attendre, je l'entraîne à la recherche d’un peu d’alcool pour fêter tout ça. Dans un grand bahut en bois massif et aux portes ornées de rosaces, nous trouvons des liqueurs aux étiquettes artisanales : « Prune (Savoie) 1992 », « Calva de Philippe – 2002 », « Vieux Marc de Claudius – 1999 ». Ce ne sont plus que de vieux tord-boyaux, sans doute, mais cela fera l’affaire. 

Franky se méfie tout de même un peu. Il renifle. Il trempe des lèvres timides, il me regarde et attend que je boive en premier. Alors j’y vais franco. J’ai choisi la prune, en me disant que ce serait peut-être plus…fruité. C’est fort, c’est chaud, ça brûle le gosier. C’est ce qu’il me fallait. 

Franky me demande ce que c’est. 

« De l’alcool ! » 

Et là, il recrache. 

« On n’a pas le droit de boire ça ! » 

Qui ça, on ? « Ben…l’iA nous interdit. C’est dans toutes les religions, d’ailleurs, c’est un interdit total ! »

 Logique : on peut manger de l’humain, mais on ne peut pas boire d’alcool ! C’est un fonctionnement bien absurde, qui a tout de celui d’une secte. 

Il faut donc que j’arrive à le convaincre que c’est une expérience intéressante, que les êtres humains, à travers les siècles ont toujours fabriqué de l’alcool, qu’ils en ont bu, qu’ils ont eu la vie sauve grâce à cela, que c’est un désinfectant, que cela a permis de tuer les bactéries, d’assainir l’eau…Et de dissoudre, souvent, les ennuis. Que l’effet se dissipe, rapidement, que cela ne fait pas de mal, que c’est une culture, que le goût est délicieux, que la sensation est incroyable, qu’il faut se laisser tenter, qu’ici, il ne risque rien, qu’il est seul avec moi et qu’un grand gaillard comme lui ne prend pas de risque en buvant quelques verres… 

Bref, je l’amadoue. Je le charme. 

Il me dit… 

« Levan, tu me tentes…Tu m’assures que je ne risque rien ? » 

Je te jure ! Alors il boit une première rasade. Il tousse, il éternue, il ne comprend pas. « C’est du feu ! » 

La première fois, oui, mais on s’habitue et on apprécie avec le temps. 

 Il réessaie. Il avale un verre entier. Il se détend. Et il rit. Je ris avec lui. L’ivresse arrive très vite. La vieille prune est très forte, sûrement 45°…et il n’a pas l’habitude du tout. Il a fini la bouteille. Je l’ai accompagné avec raison, juste ce qu’il faut pour me donner la force de le ligoter quand il s’effondre enfin. Je tourne son bandeau sur son autre œil. Quand il se réveillera, il pensera qu’il est devenu aveugle. Et il aura une gueule de bois terrible. 

 Avant de partir, je fouille la maison de fond en comble pour trouver quelque chose à manger. Dans les placards, un paquet de coquillettes…Et la bouteille de vieux marc. 

Je franchis la porte et j’entends grogner derrière moi. Franky est en train de se réveiller…

vendredi 13 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 14




 Je tente de me lever, je suis pressée de repartir…Et je rechute lourdement. Je suis ligotée. Je suis désormais dans une pièce…Ce que je vois ne me renseigne guère : des murs en pierre, des poutres au plafond, un grand lit sur lequel je suis attachée, de lourds rideaux de velours rouge aux fenêtres. Pour tout éclairage, un flambeau accroché au mur. La lueur vacillante sur les pierres brutes crée des jeux d’ombres et dessine des monstres qui s’évanouissent aussitôt. 

 Je me racle la gorge, je tente d’appeler…Ouh ! Ouh ! Il y quelqu’un ? Il n’y a personne. Le cauchemar recommence : suis-je à nouveau prisonnière de l’iA ? Et que puis-je faire d’autre, sinon dormir ? Alors je sombre à nouveau. Mais c’est un sommeil lourd et sans rêve, qui me saisit, un de ces assoupissements dû à la trop grande fatigue et à la faim qui fatigue beaucoup plus qu’il ne repose. Je me réveille en sursaut alors que le jour semble filtrer à travers les rideaux. 

C’est alors qu’un homme immense entre dans la pièce. Dans l’encadrure de la porte, il doit se courber un peu. Il porte un bandeau noir sur l’œil droit. Il me grogne « Comment tu t’appelles ? » Je ne sais pas pourquoi, je réponds « Le vent ». Il comprend Levan, en un seul mot et s’en satisfait. Il continue son petit questionnaire : « Que cherches-tu ? De la nourriture, comme tout le monde ? » 

Je ne peux pas nier que j’ai un petit creux. C’est bien naturel. Je réponds par une question, pour gagner du temps « Et vous, qui êtes-vous ? Quel est votre nom ? » 

Il me décline son identité avec plus de facilité que je n’aurais cru. « Franky Le Locle ». Je redouble de politesse et d’amabilité. Je suis très heureuse de vous rencontrer, enchantée, vraiment ! Il est si rare, en ces temps troublés de trouver l’hospitalité, je vous remercie de m’avoir proposé ce grand lit… 

Il est flatté, mais il me précise tout de même qu’il n’a pas mangé depuis très longtemps et que malgré la sympathie que je lui inspire, il faudra qu’il se résolve à me dévorer. 

Je sens bien se profiler le barbecue improvisé, si je ne trouve pas de solution. 

Je lui propose alors de bien vouloir me détacher, pour éviter que je ne développe un stress qui rendrait ma viande plus dure…Je ne sais pas d’où me vient cette idée qui me fait frissonner…Mais bizarrement, il semble acquiescer…Et il ajoute « Et il faudra aussi vous laver. » C’est étrange. Mais aussitôt libérée, il me conduit dans une grande salle de bains. Nous traversons quelques couloirs immenses, un salon très coquet, avec un piano, avec des meubles lourds, en bois massif. Je ne sais pas quel est cet endroit. Peut-être un ancien manoir, une résidence Relais & Châteaux… 

En passant dans une cuisine superbe, je me dis que dans les placards, il doit y avoir des bouteilles. Il faut que je fasse boire ce géant. 

Mais tout d’abord, à la douche. La salle de bain est à l’image de cette demeure : une baignoire immense, des carrelages délicats, des marbres d’Italie. 

 C’est un moment de délassement inespéré dans mon voyage. Franky a la pudeur de me laisser seule. 

L'eau chaude me permet de reprendre mes esprit : le plan de le faire boire me semble très compliqué. Je ne saurai pas m’y prendre…Il faut que je cherche autre chose. Une fois toute propre, prête à passer à la broche, je me dis qu’il ne faut pas que je baisse les bras : du tact, de la délicatesse, du savoir-faire… 

Alors me voilà enroulée dans une grande serviette de bain en train de refaire Thétis caressant la barbe de Jupiter… 

Alors, dites-moi tout…Qui êtes-vous ? D’où venez vous et pourquoi ce bandeau sur votre œil ? 

L’homme est stupéfait qu’on s’intéresse à lui « Tu veux vraiment savoir par qui tu vas être mangée, c’est ça ? » 

Oui et à quelle sauce ! Comment en êtes-vous arrivé à n’avoir pas d’autres solutions ? Manger les gens, ce n’est pas très…humain… 

« Ah ! Ah ! Ah ! Tu n’en manges pas, toi, peut-être, de l’humain ? » 

Je suis estomaquée. Non, bien sûr que non ! Je suis révoltée ! Et il me demande, sans se démonter « Mais tu as passé les 20 dernières années dans une grotte, c’est ça ? » 

Je ne comprends pas. Il ajoute : « Me dis pas que tu ne manges pas cette saloperie de cellulose protéinée, quand tu n’as rien d’autres à te mettre sous la dent ? » 

Ben oui…Mais je ne comprends toujours pas. 

« Alors ma vieille, tu sais bien ! » ...mais je ne sais toujours pas ! 

 Je lui dis qu’effectivement, j’ai passé les 20 dernières années dans…le coma. 

Il ouvre tout grand son œil. « Merde, c’est vrai ? » 

Ben oui…Expliquez-moi, que je ne meurs pas idiote, en plus d’être rôtie ! 

« Eh ben, voyons, y’a eu le scandale de la cellulose, il y a bien…au moins 15 ans, maintenant…En fait, l’iA a réussi à nous faire avaler que c’était la molécule organique la plus abondante sur terre, la plus facile à produire, surtout avec tous nos déchets et tout…Il a fallu nous introduire les bons enzymes dans l’estomac, mais ça, c’était facile…Le truc, c’est qu’on s’est vite rendu compte que ça ne suffisait pas pour nous garder en vie ! On dépérissait, on maigrissait à vue d’œil, on n’avait plus d’énergie pour continuer à faire tourner l’iA. Alors ils ont changé la recette : ils ont ajouté des protéines…Et tu crois qu’elles viennent d’où, ces putains de protéines ? » 

Il ménage son effet, il me regarde en retenant son souffle. 

Je crois que j’étais verdâtre…A deux doigts de vomir… 

« Eh…eh…Tu commences à comprendre, hein… » 

Quelle idiote j’ai été…Une révélation pareille, c’est à vous détruire le cerveau, non ?

mercredi 11 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 13


 Mais il y a la carte et il y a le territoire. Ce sont deux choses très différentes. Dans ma précipitation, j’ai loupé le premier virage et j’ai filé tout droit. De la route d’argent, je me suis emmanchée sur la route des terres basses. J’étais pourtant sûre de ma mémoire. Mais c’est comme si des vents contraires, sous cet orage terrible, m’avaient poussée ailleurs. Vers un autre destin. Évidemment, j’ai couru, couru, longtemps, avec toute ma peur, pour échapper, d’abord, pour fuir, et puis pour trouver refuge. J’avais en tête ce que j’avais pu voir sur la carte : Morestel, l’église, la tour médiévale. Je me disais que l’iA devait protéger ces monuments remarquables et que je serai en sécurité. 

 J’ai en tête une route toute droite, sans difficulté. Mais je me retrouve devant des intersections, des anciennes routes dévorées par la végétation, devant des panneaux rendus illisibles par le temps et la pollution. Je ne suis plus sûre de moi. Je traverse des bois anciens et des nouveaux, des paysages que je n’avais pas envisagés. Je suis prise par la panique. 

 Au bout d’une demi-heure, je tombe sur une zone commerciale à l’abandon, l’enseigne d’un ancien Carrefour dont tous les R sont tombés « Ca e fou »…C’est fou ! Je ne ris pas. J’ai soudain la sensation que je m’éloigne et que je me perds. La nuit tombera, je n’aurai pas de lieu sûr, je risque encore de faire de mauvaises rencontres…Et puis je n’ai plus rien à manger. 

 Il faut que je reprenne mes esprits. S’il y a une zone commerciale, alors il doit y avoir un centre-ville, c’est une règle d’urbanisme basique. Je vais chercher. Je vais trouver. Même si me diriger dans un lieu inconnu, sans carte ni boussole, sans panneau, sans même des rues bien tracées, bien définies, c’est un peu comme avancer dans la jungle. Un enfer. 

 La zone est inhospitalière. On dirait même qu’elle a été abandonnée il y a plus longtemps. Après l’orage, tout semble sale et désolé. Après la petite zone commerciale sans âme, je tombe sur le cimetière. Un fatras de ronces encombre le portail, mais le mur d’enceinte est détruit à plusieurs endroits. Je me sens attirée par le lieu macabre. Les tombes ne sont plus que des enchevêtrements de pierres, de marbres et d’une végétation erratique et abondante. Des croix et des édifices menacent de s’effondrer partout et l’on ne distingue plus ni les allées, ni les contre-allées. Si la zone industrielle était froide, inanimée, il règne ici une atmosphère habitée. C’est étrange et c’est vivant. Paradoxal. 

 Et puis je reçois un coup sur la tête. Ça, je ne le saurai qu’en me réveillant, quelques heures plus tard, les idées floues et le crâne endolori. 

 Pour l’instant, je sombre. Je coule, je ne sais plus qui je suis, ni où je suis. Je suis noyée, entourée d’eau glaciale. Et tout devient irréel. Je suis dans du lait, du miel et du vin. J’ai faim, je rêve de nourriture, me dis-je. Normal. Tout me semble normal. Ma mère vient me parler, c’est normal : elle pose sur mon front ses mains apaisantes, elle me dit « Où est-ce que tu t’es encore fourrée, ma pauvre petite ? Qu’est-ce qui t’arrive ? Viens là, viens t’en dans mes bras, viens que je t’embrasse. Comme tu m’as manquée, comme je t’aime. » C’est doux, comme le miel, comme le lait et le vin qui viennent à mes lèvres. Je voudrais que ce temps dure toujours. Je lui dis, chante, chante pour moi comme quand j’étais enfant, donne-moi ta main, toi aussi, tu m’as manquée, ô combien, ô combien tu m’as manquée, maman. Et elle sourit de son sourire si doux, si tendre. Je pleure. 

 Mais elle disparaît. Vient alors à moi Kamy. Je lui dis, surprise « Vous, ici ? » elle m’explique alors que son retour s’est mal passé, que des bandits s’en étaient pris à elle, qu’elle était morte au bord du chemin, tout ça pour quelques fraises…Mon dieu que les hommes sont affamés. Elle est fantasque, même dans la mort. Et elle me fait promettre de revenir la chercher et de lui offrir une belle sépulture, sous les hortensias qui longent le muret du jardin de la cure. Je lui promets, et je pleure encore. Nous étions ensemble, ce matin, et voilà qu’elle est morte et que je ne suis pas bien loin d’elle, naviguant dans les Enfers et parlant aux morts. 

 C’est le défilé. 

 Je vois un opposant révolutionnaire du début de l’ère de l’iA : Antinumos, c’est ainsi qu’il se faisait appeler, est un homme au front bas et aux sourcils toujours froncés, qui avait entrepris, seul, au début des années 2030, de détruire tous les relais de 6G. Il avait été arrêté et jugé pour entrave au progrès et à la technologie, grand crime contre l’humanité. Il avait été assassiné dans sa cellule par un codétenu qui ne supportait pas d’être privé de téléphone portable. 

 L’ancien révolutionnaire est maître en ces lieux : il se promène les mains dans le dos en psalmodiant un « Je vous l’avais bien dit » narquois. Mais il n’en est pas plus vivant, pour autant. S’il erre sans but, il est aussi en même temps à un grand banquet et il trinque avec des dieux, avec d’illustres personnages. Il est héros autant que maudit. 

 Et puis en vrac, je revois des oncles et des tantes, des cousins, des cousines. C’est un peu ma vie qui redéfile à nouveau devant mes yeux ou sous mon crâne. J’ai de la peine, tour à tour, devant ces morts. Ils me voient et sont heureux, ils sourient. Ils me donnent des missions : aller sur leur tombe, se souvenir d’eux, embrasser tel ou telle qui seraient encore du monde des vivant. Ils savent que je vais m’en sortir. Les morts savent l’avenir. 

 J’aimerais les retenir. Et puis ils sont trop nombreux et soudain, j'ai peur de faire de mauvaises rencontres, parmi cette cohorte du passé. Des bourreaux, des dictateurs, des monstres.

C'est ainsi que la brume se dissipe, ainsi que la douleur, sur la nuque et sur les tempes revient et me réveille. J’ai du mal à émerger. 

 Quand j’ai tout à fait repris mes esprits, je n’ai qu’une seule idée : revenir sur mes pas pour offrir un enterrement digne à Kamy.

mardi 10 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 12


 Le Rhône grossit à vue d’œil, de seconde en seconde. L’orage est terrible. Une eau marronasse roule devant moi et je n’ai qu’une seule alternative : fuir. Je ne peux pas prendre le risque de traverser, maintenant. Question timing, j’ai raté mon coup : j’ai trop cogité, j’ai loupé le moment où j’aurais pu passer en courant dans le fleuve. Mais j’aurais pris le risque d’être vue, de toute façon…Il n’y a pas de bonnes solutions. 

 Alors en catastrophe, je remonte sur le pont, juste avant de voir déferler un torrent de boue. 

 Ce que j’imagine, c’est…l’équipée sauvage du film Mad Max. En blouson noir, avec des battes de baseball, avec des haches et des chaussures cloutées. Avant de me retrouver face à eux, je m’imaginais des visages balafrés, monstrueux, des sourires de loups, des crânes rasés et des tatouages. 

 Et…ce n’est pas du tout ça. Finalement, ils ont sans doute aussi peur que moi : ils ont fait beaucoup de bruit pour rien. J’ai devant moi trois hommes et trois femmes qui ont tout de geeks des années 80. Ils ont pris tout ce qu’ils ont trouvé dans les granges du village pour s’armer : des faux, des râteaux, des pelles. C’est surprenant, ces trois freluquets à mulets, avec des sweet-shirt Levis et des baskets Nike. Ils semblent tout droit sortis de Strangers Things, cette vieille série multi-rediffusée des années 2020. Et les minettes qui les accompagnent, avec leurs robes à fleur détrempées et leurs petits bijoux fantaisies n’ont vraiment rien d’effrayant. Seules les coulures de leur mascara sur leurs joues, à cause de la pluie, leur agrandissent les yeux et leur donnent un air sale et sauvage. 

 J’utilise ma fameuse technique : je lève les bras, vous voyez, rien à craindre…Et je tente la négociation. « Je viens en paix, je ne fais que passer, je tente de rejoindre Lyon. Et vous ? » 

 Ils se regardent, ils me regardent…Un moment un peu western, le temps qui s’éternise, sous une pluie battante. Ils ne comprennent peut-être pas le français. Fort possible, normal…Je tente avec mes deux trois souvenirs d’anglais. Je suis plutôt rouillée, de ce côté-là, je n’ai pas pratiqué depuis…des dizaines d’années. 

 « Peace, I come in peace… » Et puis je me souviens qu’une voix a prononcé des paroles en français, tout à l’heure…Ils font donc mine de ne pas comprendre. Et les choses se gâtent. 

 Le premier, un petit, râblé, nerveux, sans aucun doute le plus costaud de la bande, est poussé par les autres, par des grognements. Il s’approche de moi, en montrant les dents, en tenant sa pelle à deux mains, dressée devant lui. 

 Je recule, je tente de fuir et ils se mettent à courir vers moi. Je n’ai pas beaucoup d’issues. 

 Je stoppe net et je lève les bras encore plus haut, à m’en donner des crampes, comme si je voulais toucher les nuages noirs du bout des doigts. 

 Et ils se jettent sur moi, m’arrachent mon sac à dos et le vident à terre ! Ils n’ont pas pris la peine de m’assommer avant, c’est déjà ça. Mais je sens bien que je ne suis pas encore à l’abri d’un coup de pelle. Alors je les laisse faire. Ils se ruent sur mes réserves de nourriture, ils attrapent les gâteaux, la cellulose, les quelques fraises et la viande séchée que j’avais patiemment conservée pour le voyage et ils se les fourrent, affamés, dans la bouche, salement, pire que des animaux. 

 Ils m’oublient, un instant, tentant de rassasier une faim inextinguible. 

 Je voudrais parler avec eux, je voudrais comprendre, mais ils sont inaccessibles à la discussion, trop occupés à satisfaire un besoin fondamental. Alors la sagesse de Kamy me revient. Il faut que j’accepte de perdre pour continuer d’avancer. Le mieux est de fuir, avant qu’ils n’aient l’idée de me transformer en côtelettes. 

 Ils ne me voient même pas partir. 

 Je suis plus légère, sans ce sac qui me sciaient les épaules. Mais ma survie dépendra désormais de ma ruse. Il faut à tout prix que je rejoigne Morestel. Heureusement que j’ai mémorisé le trajet : les 6 petits monstres vont sans doute dévorer aussi ma carte. Après tout, s’ils ont les enzymes pour digérer la cellulose, ils peuvent bien manger du papier ! 

 Morestel est un bourg un peu plus important que celui que je quitte. J’aurais plus de chance, peut-être. C’est à moins de dix kilomètres. Je suis encore en forme et l’adrénaline de ma mauvaise rencontre me permet de ne pas sentir la fatigue. Je décide de courir. J’y serai dans un peu plus d’une heure…si tout se passe bien !

lundi 9 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 11


Nous avions fait une quinzaine de kilomètres ensemble. Elle a rebroussé chemin et j’ai eu le cœur serré. La reverrai-je ? 

J’ai trempé mes pieds dans l’eau fraîche de la cascade, j’ai mangé un peu de cellulose et quelques fraises du jardin de la cure. Me voilà seule, cette fois-ci, face à mon destin et prête à avaler une quinzaine d’autres kilomètres. 

 Selon ma vieille carte IGN, je dois à nouveau traverser le Rhône sur le pont d’Evieu. C’est à moins d’une heure. Evieu semble être un minuscule bled sans importance. Peut-on se fier à une carte IGN d’avant 2020 ? Après le pont, normalement, il n’y a que des champs pendant de nombreux kilomètres. Les champs doivent désormais ressembler à de la brousse. Il faut suivre le goudron défoncé de la route d’Argent. Le nom m’inspire. Le temps est superbe. J’ai ma machette, pour me frayer un passage quand la végétation est trop dense. Je me sens invincible. Les dieux sont peut-être avec moi. Hermès, le dieu des voyageurs… 

Le pont est toujours debout. Il enjambe modestement un Rhône réduit à l’état de ru. Sans doute, quand la nature connaît des accès de fureur, le filet d’eau retrouve-t-il sa force légendaire. Peut-être, un gros orage d’été le fait-il gronder et ravager tout sur son passage. Mais au moment où j’arrive là, c’est un mince filet qui chantonne entre des roseaux dansants. Inoffensif. 

Mais quelque chose retient mon attention. Je ne sais pas encore quoi. Le murmure de l’eau se noie dans un silence inquiétant. Il y a des frémissements qui font fuir les oiseaux. Je suis soudain aux aguets. Kamy m’a dit qu’il y aurait des dangers sur la route. Je décide de faire preuve d’humilité et de croire en mon intuition. Je m’accroupis derrière un buisson, sous le pont et j’attends. J’observe. J’écoute de toutes mes oreilles. Les pores de ma peau deviennent des capteurs hypersensibles. 

Sur ma gauche, une végétation dense m’empêche de voir quoi que ce soit. Sur ma droite, il y a un hameau. Sur la carte, celle que j’ai apprise par cœur, il est noté « Saint-Benoît ». Quelques maisons devant lesquelles je suis passée tout à l’heure. Elles sont en ruine. Mais on sent quand on est observé. C’est comme un poids qui nous tombe dans le dos, qui nous pèse sur les épaules. C’est cela que j’ai senti. Comme si derrière les vitres sales, derrières les carreaux cassés et les rideaux défraîchit, il y avait eu quelques paires d’yeux sur moi. 

Sous la pile du pont, je me sens vulnérable. Je suis coincée, si quelqu’un arrive. Mais sur le pont, je serai encore plus en vue. J’ai déjà traversé le petit village en plein jour… 

Pendant ce temps d’observation, je n’y ai pas pris garde, mais la météo a changé. Le ciel s’est obscurci et un vent chaud s’est levé. Au loin, le premier coup de tonnerre retentit. 

Et puis, j’ai d’abord entendu comme des bruits de bottes et un raclement sur le goudron. Je n’ai pas bougé. C’est au-dessus de moi, sur le pont. Je ferme les yeux, je respire le plus doucement possible. J’entends ensuite des voix, vociférantes, venant de la gorge, rauques, rouillées…Des cris. Je tente de deviner combien ils sont. Il me semble qu’il y a aussi des voix plus hautes. Des hommes, des femmes. C’est d’ailleurs une voix féminine qui est la seule à articuler quelque chose d’audible : « Hey ! Montre-toi ! Faut payer pour passer ! » 

 Je ne vais pas me montrer tout de suite, non. Je suis seule. J’ai ma machette et contre la peau de mon ventre, glissé dans mon jean, mon flingue. Mais je me sens très démunie face à une horde. 

L’orage se rapproche. Le ciel est devenu noir, il fait presque nuit. 

Je ne vois pas qui est sur le pont, mais leurs hurlements sauvages me permettent de les imaginer féroces, armés, terrifiants. Je ne bouge toujours pas. 

 « On t’a vue passer ! » reprend la voix de femme. « Tu n’as pas franchi le pont ! Alors t’es où ? » 

Un éclair claque sur le toit de la chapelle, dans le petit village, juste à quelques dizaines de mètres. Je suis glacée de terreur. 

Il faut savoir attendre…Mais pas trop…C’est une phrase qu’aurait pu me dire Kamy. 

 Les premières gouttes d’eau, énormes, s’abattent sur le paysage. Les roseaux, sous le poids de cette pluie d’orage tressautent et dansent comme de vulgaires brins d’herbe. Devant moi, s’ouvrent deux perspectives : rester cacher sous le pont au risque de voir grossir le Rhône, comme un torrent de montagne et de mourir noyée ou bien sortir de mon trou et affronter les 5 ou 6 loubards qui barrent le pont…

dimanche 8 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 10

 

Après avoir fait le tour des portes latérales, de la crypte à la sacristie, je ne trouve pas d’issue. Kamy émerge enfin. Elle éclate d’un grand rire sardonique en me voyant tourner en rond. « Non, non, non, tu restes ! De toute façon, où veux-tu aller ? Je te rappelle que les boulangeries sont fermées : aucune chance de trouver des croissants pour le p’tit déj’ ! T’inquiète pas, ma belle, je te veux pas de mal. Tu peux te détendre. » 

 Facile à dire. Elle a tenté de m’empoisonner, elle récite des drôle d’incantations dans lesquelles il est question de démembrement et d’anthropophagie…L’habitante des lieux est incontestablement dangereuse. Je décide de montrer un peu les crocs. J’ai récupéré mon pistolet et je le brandis en lui demandant solennellement de me jurer sur le dieu auquel elle croit de ne pas me faire de mal. Je crois que j’ai touché juste. Elle s’avance derrière l’autel et se met à genoux devant le tabernacle qui trône à côté d’une petite bougie LED rouge qui tremblote. En joignant les mains, en un moment de recueillement intense, elle prononce ces paroles « Dieu, devant ta divinité, je donne avec dévouement mon cœur et mon âme. Qu’on me damne et que le diable me défasse si je mens. Je ne ferai pas de mal à cet humaine courageuse qui me le demande. Qu’en retour, elle se donne à moi. » 

Je ne crois pas vraiment en dieu ou en diable. Depuis l’iA, j’ai décidé de ne croire que ce que je vois. Mais je vous jure que lorsque sa prière prit fin, il régnait dans l’église une atmosphère particulière. Un silence nouveau, comme l’ombre d’une présence qui poussait à croire. 

Elle se releva et s’avança vers moi. Elle me serra dans ses bras, longuement, tendrement, puis me pris par la main et m’entraîna dans la crypte. Je l’avais découvert un peu plus tôt, elle s’était aménagé là une sorte de salle de bains. J’étais sous son charme. Pas au sens où on l’entend en général, dans les relations de courtoisie. Non. J’étais littéralement sous l’emprise d’un charme puissant qu’elle exerçait peut-être avec l’aide du dieu qu’elle avait prié. Très délicatement, elle a retiré mes vêtements et elle a fait couler de l’eau chaude dans une immense baignoire. Je ne sais pas si l’évêque qui vivait là avait fait installer cela…ou si c’était elle qui…D’un doigt sur ma bouche, elle me demande de me taire. De laisser le mystère et le silence m’envahir. Elle me dit « accepte ce qui est ». Elle me prend la main et m’invite à glisser dans le bain. Elle se déshabille à son tour et me rejoins. Elle s’assoit à mon côté et avant que je comprenne quoi que ce soit, elle m’attrape par les épaules et plonge ma tête sous l’eau. J’ai failli m’étouffer. Mais elle m’a vite ressortie. « Baptisée », m’a-t-elle murmuré. 

Et je me suis complétement abandonnée à ses mains, à son corps, à nos caresses. 

 Le printemps avance. Je reste encore un peu. Kyma est tendre et de bon conseil, malgré ses étrangetés, ses rituels de défense contre le grand tout. Elle a encore des choses à m’apprendre, malgré mes a priori. Elle me dit souvent qu’il faut que je me fie à mon instinct de survie, aux bons jours qui reviennent toujours, aux signes…Elle m’apprend ses incantations, elle me dit que ça lui porte bonheur. On plante dans le jardin de la cure, on commence vite à récolter. La vie est douce. Kamy semble avoir toujours 20 ans. Quand je lui dis, elle rit aux éclats. Elle me dit « Toi aussi » et nous rions ensemble. Mais moi, je sais bien que malgré l’emprise de la médecine de l’intelligence artificielle, j’ai 90 ans. Le temps humain est court. Et je n’ai pas abandonné l’idée de partir…Chaque jour qui passe, je ressasse. Kyma le sait : je partirais. Mais elle fait durer le temps de cette douce parenthèse. 

Et puis un matin d’été, brillant et chaud, elle me réveille d’un baiser. Elle me regarde intensément. Elle a préparé mes affaires, elle a optimisé mon barda. Elle me dit « tu es prête, maintenant ». Et elle me conduit dehors. Elle m’accompagne pendant plusieurs kilomètres. Elle connaît les chemins, elle connaît la nature. Plus je la découvre, plus je crois que c’est une déesse. Nous arrivons dans un lieu sublime, une cascade. Elle m’invite à faire des incantations, ensemble. Nous prions, à sa manière, si singulière. Et elle me parle, longuement. Ses yeux ont tourné. Je ne sais pas si elle est consciente. Je ne comprends pas tout… 

 « Tu iras en Enfer, tu iras par la longue route et tu croiseras des épreuves. On voudra te prendre, on en voudra à ton existence. Tu sauveras ta vie grâce à ta ruse et à ton charme. Ne sois pas vaniteuse. Tu te retrouveras démunie, dévastée, désespérée. Tu devras résister à la tentation et accepter de perdre. Au pire, choisit toujours le moindre mal. Et profite de ce que t’offre la vie. » 

C’est là que nos chemins se sont séparés. Elle est repartie dans sa cathédrale, reine en son palais.

samedi 7 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 9

 


De temps à autre, elle sort sur le parvis de la cathédrale et hurle des sortilèges. Des abracadabras étranges et effrayants. Puis elle revient à la cuisine, les yeux exorbités, en psalmodiant des formules obscures. « Drôles de drones, donnez des dindes et dézinguez les dingues. Drones désorientés, derniers des débiles, plus dangereux que Dieu, dormez donc… » Je ne sais pas où elle va chercher tous ces D… 

Elle a fini par s’apaiser et on a mangé les cardons. On a ajouté un peu de thym et de laurier, pour donner du goût, mais ce n’est pas terrible. Le bocal est périmé depuis 2077 quand même…Pourtant, ma nouvelle copine a adoré. 

Elle s’appelle Kamy. Et les cardons ne sont pas l’idéal pour ses intestins fragiles. Depuis qu’elle est seule, elle a eu le temps de passer la ville au peigne fin pour trouver des stocks de cellulose et tout ce qui pouvait être consommable. L’iA ne l’avait pas « conservée », elle n’avait pas passé 20 ans en téléchargement de données. Quand je lui raconte ça, elle n’en revient pas. Je crois même qu’elle est un peu jalouse. Mais il faut dire qu’elle n’avait pas forcément grand-chose à apporter à l’intelligence mondiale, cette fan de Jark Fax Taylor. J’essaie d’en savoir un peu plus sur elle et je tourne vite en rond. C’est une éternelle ado. Quand tout s’est arrêté, elle avait 20 ans, elle était intoxiquée au numérique, elle ne savait même pas écrire. Elle savait chanter en yaourt des chansons américaines à la mode et envoyer des vocaux sur les réseaux. C’est mince. Avec si peu de bagage intellectuel, je suis impressionnée qu’elle soit encore en vie. Elle me fait vite comprendre qu’elle n’est pas une penseuse, mais qu’elle a juste assez grande en elle, l’envie de vivre. Même s’il faut tuer des rats pour bouffer. Juste l’envie de vivre et de profiter de la magie de la vie. Les hommes ne lui manquent pas. La compagnie, en revanche, oui. Alors elle me parle, encore et encore…elle refait l’histoire. 

 « On aurait déjà dû se méfier quand on a été obligé de se faire mettre des enzymes dans l’estomac pour digérer la cellulose. C’était clair, non, déjà ? Celui qui contrôle ta bouffe, c’est celui qui a le pouvoir : on est devenu comme des toutous attendant les croquettes, après ça. Et puis ça a continué avec tous les implants de confort qu’on nous a conseillé : c’était pas cher, et c’est bien ça qui aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. La puce dans l’oreille, en fait ! Ah ! Ah ! Ah ! Te faire implanter une calculette, un téléphone ou un AmIiA dans le cerveau, pour le prix d’une baguette de cellulose, franchement, on était naïfs…Naïfs, naïfs, naïfs…Mais je suis pas bien placée pour en parler. Pour une naïve, je me pose là : j’ai toujours ces saloperies dans le crâne, d’ailleurs, meuf ! J’ai de la chance que ça ne se soit pas infecté, ou ché pas quoi…ça pourrait être bien pire. T’en a toi, de ces saloperies ? »

 Non. J’ai été « conservée » avant que tout ça se banalise. Et heureusement. Mais oui, l’iA a bel et bien pris son envol. En toute autonomie. Et je comprends mieux pourquoi Kamy est complétement cinglée. 

Cela fait donc 13 ans qu’elle est seule dans la ville : je reste songeuse. Elle me précise que je ne suis pas la première à passer. Mais…Elle garde la phrase en suspens et ferme les yeux en recommençant à marmonner : « Dites donc les drones, ça déconne dur. Drôle de coup de dé, une daronne, une dondon, une donzelle ? Donnez-moi des humanoïdes mâles, nom de dieu…Douze, que je les démembre, que je les désosse, que je les découpe, les détaille, les dévore. Mais les demoiselles ont la chair trop délicate, dégoutante, dégueulasse. Dégagez, dégagez… » 

Elle me fait peur. Elle a les yeux grands ouverts et vides comme la mer Méditerranée. J’imagine qu’un des implants qu’elle a dans le cortex frontal a foiré sur la lettre D : un déclencheur d’allitérations déboussolé. Et puis ses yeux tournent et elle me fixe à nouveau. 

« Tu veux rester ? On pourrait s’entendre, entre nana. On pourrait faire une petite communauté néo-féministe, qu’est-ce que t’en penses ? » 

Au matin de la première nuit sépulcrale dans la cathédrale, je ne pense qu’à m’enfuir. Kamy n’est pas encore réveillée. Mais en essayant d’ouvrir la lourde porte, la poignée me résiste.

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 8

 


Ce qui se passe ensuite est flou. Je suis assise, alors je ne tombe pas. Je me réveille juste, plus tard, le corps cassé, plié en deux sur la chaise d’église en bois. Ma gueule est de bois, aussi. Un étau m’enserre le crâne. Devant moi, la sorcière. 

« Désolée, j’avais besoin de vérifier deux ou trois choses. » 

 A ses pieds, toutes mes petites affaires éparpillées. 

« Promis, j’ai rien pris. Sauf le flingue, quand même…Je ne sais pas ce que tu voulais faire avec ça…Pas très douée, hein ! Je t’ai eue comme une bleue ! Bon. C’est pas tout, ça. Tu m’avais promis un casse-croûte…Qu’est-ce que tu proposes ? Tu sais ce que c’est, toi, des…cardons ? Non, parce que j’ai vu que tu l’as pris, ce bocal mystérieux qui restait dans le magasin des producteurs résistants…Je l’avais laissé, ça ne m’inspirait pas confiance… » 

Je reprends vaguement mes esprits. 

J’ai à faire à une dingue qui m’a droguée. Elle a vidée toutes mes affaires, m’a pris mon flingue…Et maintenant, elle me demande juste une recette pour cuisiner des cardons. Comme si de rien n’était ! 

 Je ne sais pas quoi répondre. Je la regarde, ébaubie, et je lui demande des comptes : « Qu’est-ce que vous m’avez fait boire ? » 

 « Oh ! la ! la ! Tu vas pas me faire une maladie pour un peu de laurier-rose dans la tisane. J’avais besoin d’être sûre ! Faut comprendre, aussi. Ça fait je sais pas combien de temps que j’ai vu personne. Pas un chat. Alors forcément, j’ai la trouille. Qui me dit que tu veux pas me dézinguer, aussi ? Que t’es pas envoyée par ché pas qui, pour ché pas quoi ! Mais faut pas te plaindre. Déjà quand j’ai vu que t’étais bien une nana, j’ai pas forcé sur le laurier-rose…J’aurais pu y aller plus fort et on serait pas là pour en parler, croyez-moi ! Enfin, toi… » 

Bon. Il faut que j’y aille avec des pincettes, elle est dingue…Je tente une petite blague : « Alors comme ça, vous êtes forte en laurier-rose, mais vous ne savez pas ce que c’est que du cardon ? » 

 Ben non… 

Alors je lui explique que dans la région, avant qu’on passe tous au papier mâché pour alimentation principale, on mangeait ça sous forme de gratin, pour les fêtes. Avec de la moelle, avec du bouillon et du fromage et que c’était délicieux. « Vous voulez qu’on tente le coup, avec ce vieux bocal ? » 

On n’a pas de bouillon, pas de fromage et encore moins de la moelle. Ce ne sera pas Noël…Mais on peut toujours essayer de faire quelque chose… 

Dans la sacristie, elle a installé une sorte de petite cuisine de campagne. 

« Depuis quand vous êtes ici ? » Cette question, c’est comme si j’avais mis YouTube en mode aléatoire : le défilé de sa vie ! 

« Oh, ben c’est simple, quand c’est arrivé, cette histoire de grand exode, quand tout le monde s’est mis dans la tête qu’il fallait aller à Lyon…moi, je cuvais une cuite, quelque chose de dingue. J’avais passé une soirée à picoler toute seule chez moi, parce que mon mec m’avait plaquée, ce salopard. Et c’est la faute de l’exode, justement…Il faut dire que ça couvait déjà depuis longtemps. On recevait des story, de réels à longueur de temps pour nous expliquer comment c’était bien, la grande ville, comment ça allait changer le monde, comment on pourrait se la couler douce. Moi, j’y croyais pas. Il faut dire que deux trois mois plus tôt, je m’étais fait piéger par un faux Jark Fax Taylor. Vous vous souvenez, Jark Fax Taylor ? Le chanteur de néo-folk-romantique, l’américain, celui avec la guitare et la mèche sur le côté, là ? Mais si, vous connaissez…Celui qui chantait « You make me feel an animal »…Non ? ça vous dit rien ? Mais où c’est que vous avez passé les 20 dernières années, vous ? C’est quand même une star mondiale, le gars, des milliards de vue en 3D, son hologramme partout dans le monde…et au-delà…C’était ce qui était marqué sur ses réseaux. Bref. Quand il s’est mis à me parler en MP sur Instagram, moi, j’y ai cru. Oui, je sais, j’étais pourtant pas la première conne…Bon, on se moque pas. J’étais jeune ! Eh ben voilà, je m’étais fait piéger et le faux Jark Fax Taylor, en me racontant qu’il voulait venir en Air b n b chez moi, parce qu’il n’avait jamais visité l’Europe, ben je l’ai cru. Et je l’ai cru aussi quand il m’a demandé des sous pour payer son billet d’aéronef supersonique. Stop ! On rigole pas. Oui, c’était le chanteur le plus connu au monde, mais il avait des problèmes avec le Fisc américain et tous ses sous étaient bloqués, ok !? Triste histoire. Ça m’a coûté bonbon, mais après cette histoire débile, j’étais vaccinée. Alors à mon mec, je lui disais, non, non, non. On se casse pas. On connait personne à Lyon, on va se retrouver comme des cons, ça pue l’arnaque, ton truc. Et donc, ben…il m’a plaquée pour partir quand même…Et j’ai pris une cuite. Et quand je me suis réveillée au bout d’une grosse nuit, j’avais un mal de crâne…Ben tiens, comme toi, là…Mais goût vodka cellulose, si tu vois ce que je veux dire. Et tout le monde s’était barré. J’avais la ville pour moi… » 

On a trouvé du sel, du poivre et on a fait chauffer les cardons dans une casserole, sur un réchaud à gaz…Elle m’a expliqué qu’elle avait toute la réserve de bouteille à gaz du supermarché de l’entrée de ville. Bon plan. 

Elle se débrouillait bien, mine de rien. Mais elle n’était pas tout à fait prête pour la solitude et ça lui montait au cerveau. Elle se prenait pour une sorcière. 


vendredi 6 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 7


 J’avance avec prudence. Je suis bien en vue, au milieu du parvis et comme je ne sais pas quoi faire pour m’annoncer, je chante. 

Je hurle la première chanson qui me passe par la tête. Je ne sais pas pourquoi, c’est une vieille chanson… 

 « Il met de la magie, mine de rien, dans tout ce qu'il fait 
Il a le sourire facile, même pour les imbéciles 
Il s'amuse bien, il n'tombe jamais dans les pièges 
Il s'laisse pas étourdir par les néons des manèges 
Il vit sa vie sans s'occuper des grimaces 
Que font autour de lui les poissons dans la nasse 
Il est libre Max, il est libre Max 
Y'en a même qui disent qu'ils l'ont vu voler » 

C’est bizarre, les réminiscences de la mémoire. C’est étrange. Tout ce couplet m’est revenu d’un coup, alors que je n’avais pas entendu cette chanson depuis…un siècle ! 

Je ne sais pas si c’était une bonne idée, de hurler, ceci dit. 

Une femme est sortie sur les marches de la cathédrale. Elle se dresse devant moi, un fusil à la main, majestueuse. Une brune aux cheveux courts, en bataille, un regard perçant et hautain. Les pommettes hautes, comme un dessin d’Enki Bilal. Une sportive, ciselée comme une coureuse de fond. Maigre, musclée. Elle est habillée d’une combinaison militaire qui souligne justement ces atouts. Elle ne dit rien. Elle observe. Elle me surplombe, elle est évidemment en position de force. Je ne sais pas quoi faire. Comme d’habitude, dans ce cas-là, j’ai ce réflexe de survie : je lève les mains. Je viens en paix. 

Je tente de faire un pas. Elle crie « Stop ! » Sa voix est rauque, sans appel. J’ai la trouille. Je tente la conciliation : « J’ai un peu de nourriture. Je peux partager. » 

 Elle baisse son fusil. Mais elle se méfie toujours « Garde les mains en l’air, approche. Doucement ! » 

Je m’exécute. Bizarrement, je me déplace en crabe, je ne sais pas pourquoi, je marche de travers. Lentement. 

Elle éclate de rire et ça me surprend tellement que je recule à nouveau. Toujours en crabe. 

Quand j’y pense, oui, la scène est comique. 

Finalement, elle descend des escaliers et s’approche de moi. Pas en crabe. Je retiens ma respiration, je suis figée comme une statue. Elle me tourne autour. J’ai toujours les mains en l’air. Je me suis musclée, de ce côté-là, à force. Je n’ai même pas de crampe. 

Elle passe derrière moi. Instinct de survie, je me retourne d’un geste brusque. Elle recule d’un pas et s’exclame « Oh ! Oh ! Oh ! Doucement, doucement… » On dirait un dresseur avec un cheval récalcitrant. On est tendues comme des arcs bandés. Toutes les deux. Je sens qu’elle n’a pas vu d’être humain depuis encore plus longtemps que moi. Alors qui est le cheval et qui est le dresseur, je ne sais plus vraiment…Il faut que je l’amadoue. Et quoi de mieux que les mots. 

« Bonjour, madame. Je suis heureuse de vous trouver, de vous rencontrer. Je ne fais que passer. Est-ce que je peux vous demander l’hospitalité, en échange d’un repas, pour la nuit ? » 

Elle ne répond pas immédiatement, elle fait durer le suspense, un peu comme une mauvaise actrice qui voudrait faire un effet, qui voudrait instaurer une tension. Mais rendons-nous à l’évidence : je suis là, avec mon gros sac à dos, les mains en l’air…et elle est là, un fusil à la main, à me tourner autour…La situation est sous contrôle et il ne peut rien arriver. 

Elle finit par parler : « Quelle idée, de chanter, comme ça, à tue-tête…Quel manque de savoir-vivre…J’aurais bien pu vous transformer en chair à pâté, moi ! C’est que j’ai le coup de fusil facile, vous savez ! » 

A bien y regarder, elle a l’air d’une sorcière. Mais je ne la crois pas tellement sensible de la gâchette. 

D’un coup de crosse dans le dos, elle me pousse vers la cathédrale. En entrant sous les hautes voûtes peintes d’un ciel étoilé, je ne sais pas si j’entre en prison ou si je trouve un havre de paix. 

Nous remontons jusqu’à l’autel. Elle me dit de prendre une chaise. Elle disparaît dans la sacristie, puis revient avec une théière et des tasses. Elle me tend un breuvage. 

 « Merci…Qu’est-ce que c’est ? » 

« Buvez ! » 

Je me méfie. C’est légitime. Elle parlait quand même de me transformer en chair à pâté il y a cinq minutes. 

 Devant mon hésitation, elle prend sa tasse et elle commence à boire. « C’est de la tisane. De la menthe, qui pousse dans le jardin de la cure. La menthe, c’est de la mauvaise herbe, du chiendent, ça repousse toujours… » 

Je suis rassurée et je trempe les lèvres…

jeudi 5 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 6


 Comme je le redoutais, le premier pont sur le Rhône est effondré. Comme si on avait voulu stopper tout, comme dans une débâcle à la fin d’une guerre. Heureusement, le fleuve, dans son ancien lit, est presque à sec. Je passe sans même mouiller le bas de mon pantalon. Une passe, une pierre, un chemin que je trace en sautant entre des flaques. Où sont-elles, les eaux de mars ? Pour un mois de mai, au cœur du printemps, c’est inquiétant, mais nous nous sommes habitués, depuis tellement longtemps. La raréfaction de l’eau a continué malgré la chute drastique de la population, malgré…je le suppose, depuis que j’ai vu les squelettes dans les voitures abandonnées…malgré les millions de morts. Mais nous le savons depuis le début : l’iA a encore plus soif que nous… 

C’est justement au moment où je fustige la grande machine, le Grand Manitou, qu’il fait sa réapparition sous forme d’un drone harceleur. « Rebrousse chemin ! Si tu repars en arrière maintenant, tu retrouveras le village et Nicolas avant la nuit ! Ton destin n’est pas ici ! Tu seras heureuse, tu auras une vie paisible. C’est là-bas que tu es utile, pour toi, pour nous, pour l’humanité toute entière. Ce n’est pas ailleurs…Écoute moi ! » Je me bouche les oreilles. Cette Sirène ne m’apporte rien. Elle ne répond pas à mes questions. Je m’obstine, j’avance. Je presse le pas. 

Mais c’est un diable sur mon épaule. Et le ton se fait menaçant. L’appareil fait mine de se jeter sur moi. Il s’accroche même à mon sac à dos. Cette fois, je sors mon pistolet. Je monte le ton. Je demande au drone de disparaître immédiatement. Et le drone m’obéit. Je n’y crois qu’à moitié…Je dois quand même avoir une certaine valeur. Je ne comprends pas vraiment pourquoi je ne me retrouve pas moi aussi, sous forme de macchabée comme les pauvres gens dans les voitures. 

 Le cœur battant, après cette mésaventure, je continue mon chemin. Le deuxième pont, sur le canal de dérivation du Rhône, est détruit aussi. Il y a un peu plus d’eau, mais le courant est faible et je peux traverser en ne me mouillant que jusqu’aux genoux. C’est rafraîchissant. Je veux rejoindre Belley. C’est un bourg dont je me souviens. Les magasins, les bâtiments importants, j’ai cela en mémoire et je pourrai trouver du ravitaillement. Je saurais me repérer et trouver un endroit pour la nuit. Les étapes suivantes seront beaucoup plus aventureuses. Je sortirai de ma zone de confort. 

Première étape dans l’ancienne zone industrielle, avant même de rentrer dans le cœur de la cité. Il faut que je me ravitaille. En 2076, les magasins d’alimentation étaient déjà réduits à un vaste choix d’arômes artificiels pour agrémenter la cellulose protéinée. Nous mangions déjà du carton depuis de nombreuses années. Mais je me souviens qu’il y avait là un ou deux commerces de « résistance paysanne ». Pour le commun des mortels, les prix y étaient inaccessibles, mais qui sait ? Il n’y a peut-être pas eu de pillage. Je tente ma chance…Mais tout est ravagé. Au milieu des rayons vides, de la poussière, de la saleté, un rat s’enfuit au moment où je force la porte vitrée. Sur une étagère, seul au milieu de rien, je trouve un bocal de cardons. Je ne sais pas ce que je pourrai en faire sur la route. Mais cela me semble le plus précieux des trésors. Je l’enfonce dans mon sac à dos que j’arrive à peine à refermer. 

Deuxième étape : un magasin de sport…Il faut que je trouve des vêtements efficaces pour le jour et la nuit, pour marcher et pour être confortable. J’en profiterai pour trouver un plus grand sac. Et puis des chaussures…J’ai déjà trop tiré sur la corde de celles que j’ai trouvées dans une maison du village. 

Pour terminer ma journée shopping, je rentre dans un supermarché pour tenter de trouver quand même un peu de cellulose. Ça dépannera toujours…Tout comme des petites choses comme des briquets, une lampe de poche, des piles et un petit réchaud à gaz…En espérant que ce matériel soit encore en état de marche. 

Je pèse une tonne. J’avancerai moins vite, mais je me sens rassurée. 

En arrivant en ville, pourtant, mon moral et ma mémoire prennent un sale coup de vieux : les rues sont rendues à la verdure, aux ronces, aux arbres, les bâtiments se sont effondrés lentement sur eux-mêmes, les façades sont mangées par le lierre, les jeunes pousses d’acacias transpercent les toitures…C’est une leçon d’humilité à chaque pas. La cité avait été florissante, riche, commerçante, animée par des centaines de passants, par des chanteurs et des musiciens, les samedis de marché, cette jolie cité, sa rue piétonne, tout est désormais en ruine. Mais tout est aussi repeint en vert. Le mois de mai triomphe. J’ai remonté lentement le boulevard du Mail. Devant la mairie, j’ai eu une pensée pour les vanités humaines. Et puis j’ai bifurqué vers la cathédrale où j’ai prévu de passer la nuit. Je me souviens que l’iA protège les bâtiments historiques…pour je ne sais quelle raison obscure. 

Le grand fronton blanc est là, devant moi. La belle tour carrée se dresse toujours, intacte, resplendissante, presque dorée sous le dernier rayon de soleil de la journée. J’ai un moment de doute en voyant la porte entrouverte. J’ai un moment de peur. S’il y avait des humains ?

mercredi 4 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 5


 Avant de partir, j’avais tenté de tout imaginer, même le pire : le monde en ruine, la nature recouvrant tout, les ponts sur les fleuves détruits, les hordes de bandits ayant pris place aux carrefours stratégiques, la police, l’armée, les milices, en vrai ou sous forme d'escadrons de drones, les anciennes villes désertées, les animaux sauvages…J’avais tenté d’anticiper : où dormir, comment trouver de la nourriture, comment être en sécurité ? 

Et puis la réalité…Bim ! C’est ce à quoi on se cogne. 

Le long des grandes routes, on ne peut dénombrer les carcasses de voitures. Je ne comprends pas pourquoi. Je ne comprends pas pourquoi soudain, les hommes ont dû laisser leur voiture. Je n’avais pas compris cela, quand j’étais au village. Mais maintenant, ce détail me frappe : mis à part les vieilles épaves de tracteurs autour de la ferme, il n’y avait pas de voiture : nulle part, ni dans les cours, ni dans les garages. Je les retrouve au bord des routes. Tout au long du vingt et unième siècle, les véhicules ont évolué. Aux alentours de 2050, ils étaient enfin tous électriques. Ils étaient tous excessivement chers et connectés, aussi. Alors pourquoi les gens les auraient abandonnés ainsi, sur le bord des routes ? De véritables bijoux de technologie, bourrés d’intelligence artificielle, d’options incroyables, qui roulaient tout seuls, qui étaient même capables de décoller du sol, de vous emmener là où vous vouliez sans avoir rien d’autre à faire que de le demander…Les gens ne les ont pas laissé pourrir là de leur plein gré. 

 Ce n’est d’ailleurs que le début de la surprise. En m’approchant de certains de ces restes automobiles, je ne peux me retenir de hurler…Blancs comme un ciel de neige, froids et durs, avec un rictus glacial, des squelettes me toisent de leurs yeux vides. Je ne comprends pas…Je ne veux pas comprendre. Et je me souviens de la petite phrase de Nicolas, quand je l’interrogeais au début et que ses réponses étaient…pythiques…mystérieuses. « Vous n’êtes pas une oie blanche, tout de même ! Vous avez 90 ans, vous pensez bien qu’il y a eu du tri… » 

Il y a presque un siècle que je n’ai pas regardé un épisode des Experts. Mais inutile d'avoir un doctorat en médecine pour comprendre que ces gens, dans ces voitures, sont morts d’un seul coup. Comme foudroyés, pendant le grand exode de 2076. Et les voitures se sont retrouvées dans les fossés. 

Il faut pourtant que je continue ma route, malgré les morts, malgré la désolation.