samedi 10 novembre 2012

Elle s'appelle mademoiselle

{Un vieux texte...juste comme ça, sans prétention...}


La vieille d’à côté vit seule.
 
Elle a tout d’une vieille fille du temps de mon arrière-grand-mère. Elle est austère, sèche, vêtue de noir. Les enfants se moquent d’elle et pourtant, elle reste impassible. Elle a vécu.
 
Moi, je la rencontre sur le palier ou dans l’ascenseur. Elle est craintive. Je suis jeune, alors elle a peur de moi. C’est souvent le cas, avec les personnes âgées. Je suis polie, pourtant, je dis bonjour et je souris. J’ai le contact facile, on me le dit souvent. Mais elle me résiste et ça m’intrigue. Ça m’inquiète, ça me fascine. L’histoire des gens transparaît souvent entre les non-dits. J’aime à m’imaginer la jeunesse et la pauvre vie des gens. On voit bien plus de choses à travers une fenêtre fermée, comme disait Baudelaire…
 
J’essayais parfois de l’imaginer jeune et belle, dans ses folles années cinquante. Les robes évasées devaient bien lui aller…Elle était brune, probablement, vu la blancheur immaculée de ses cheveux de vieillard. Elle avait les traits précis, le visage harmonieux et de grands yeux bruns avec de longs cils. Elle est toujours belle. Elle vieillit comme un arbre. Elle s’est ridée, mais elle a du caractère, un regard fier et fort. Ses mains sont volontaires, ses gestes affirmés, elle n’hésite pas, ne tremble pas.
 
Comment peut-on imaginer qu’une si belle femme n’ait jamais séduit d’homme. Elle s’appelle Mademoiselle. Qu’elle se retrouve seule, sans enfant, sans soutien, à son âge, ça me laisse perplexe.
 
L’autre jour, je manquais de sel ou de sucre, je ne sais plus. J’ai osé sonner chez elle. D’habitude, je sonne chez la mère de famille du dessous ou alors je file à l’épicerie. D’habitude, je ne prends pas vraiment de risque. Là, en fait, je ne sais même plus si je manquais vraiment de quelque chose, à part d’une curiosité satisfaite.
 
Je suis rentrée chez elle. Ça ne sentait pas vraiment le vieux, la poussière ou la lavande. C’était lumineux, aéré, le mobilier était simple, intemporel. On se fait des idées sur les gens. Je voulais croire qu’elle était vieille, raciste, conne, aigrie. Dans le fond, ça collait à l’image que je voulais voir. Je me disais : « C’est juste une vieille bigote fasciste qui va vite voter Le Pen et qui sert son sac à main contre elle dès qu’elle rencontre un jeune un peu bronzé… »
 
Ce soir-là, j’ai demandé mon sel ou mon sucre, je ne sais plus…Mais j’ai trouvé une réponse, aussi. Pas sur la vie de cette femme, mais sur moi-même.
 
Je suis bourrée de préjugés à la con.
 
N’empêche que cette première porte ouverte a permis de faire connaissance.
 
Quelques jours plus tard, c’était au tour de Mademoiselle de venir sonner à notre porte.
 
Je n’ai pas encore parlé de nous. Nous sommes deux filles et nous vivons ensemble. Nous sommes encore suffisamment jeunes pour nous faire passer pour des étudiantes en collocation. Aux voisins indiscrets, nous disons toujours : « Il faudra que je demande à ma colocataire. » C’est pratique, même si dans le fond, ça ne doit pas tromper grand monde. Nous sommes lesbiennes, voilà tout.
Nous sommes pacsées, même et nous nous aimons. Simplement, nous tenons à notre tranquillité et nous nous faisons discrètes. Le monde qui nous entoure n’est pas tendre. En banlieue, les gamins nous jetteraient bien des pierres et nous pourrions bien avoir les pneus de nos voitures crevés, si nous nous affichions officiellement comme goudous.
 
En général, quand on sonne à la porte, mon amie se réfugie dans la deuxième chambre qui nous sert de bureau. Pas question qu’on nous voit ensemble chez nous.
 
Pourtant quand Mademoiselle a sonné, c’est ma compagne qui est allé ouvrir. Et je suis restée là. Elle est entrée, elle n’a rien dit, d’abord, elle a juste porté un long regard circulaire sur l’appartement, elle nous a observées, ensuite, l’une après l’autre, avec une relative bienveillance, avec le regard doux et malicieux d’une grand-mère qui en sait long.
 
Elle était élégante, là, dans l’entrée de notre appart. Nous n’en menions pas large, plantées devant elle.
 
Elle prit enfin la parole :
« - Excusez-moi, je vous dérange à une heure un peu tardive. Mais vous rentrez tard et je voulais absolument vous rendre visite. Je voulais vous voir toutes les deux. »
 
Nous avons échangé un regard un peu inquiet. Nous avions souvent parlé de cette impression étrange que cette demoiselle nous faisait. Le fait que nous l’imaginions intolérante, aigrie, grenouille de bénitier, ne nous inspirait pas vraiment confiance. Elle referma la porte derrière elle et nous eûmes soudain l’impression d’être prises au piège dans notre propre maison.
 
Avec un sourire incertain, je lui demandai si elle allait bien, je l’invitai à rentrer, à se mettre à l’aise.
 
Elle me rétorqua avec beaucoup d’esprit :
« - Ne faites donc pas tant de chichis ! Je ne suis pas une vieille théière en porcelaine, vous pouvez me parler normalement. Vous êtes marrants, vous les jeunes. Vous pensez que les vieux, c’est comme les enfants, vous pensez qu’il faut nous protéger, nous parler en articulant exagérément et prendre des pincettes…Mais on a été jeunes, aussi, bon dieu ! »
 
Le ton était donné. Elle rentra, s’assit dans la cuisine, posa sa veste sur la chaise et déclara qu’elle aurait bien pris un petit apéro. C’était une vieille grincheuse, et voilà qu’on avait Madame Sans Gêne ! Mais on commençait à bien apprécier !
 
Pendant que mon amie sortait des verres et que je cherchais ce qu’on pouvait bien lui proposer, elle commença son interrogatoire.
 
« - Alors comme ça, vous êtes étudiantes ? C’est ce qui se dit dans l’immeuble. Mais vous avez quel âge ? On étudie de plus en plus longtemps de nos jours. Et du coup, on oublie de vivre, j’ai bien l’impression. »
 
Les questions n’appelaient pas de réponses. A peine avions-nous le temps de bredouiller des « Euh…oui… ! Euh… » stupéfaits, alors que nous farfouillions dans nos placards, qu’elle enchaînait :
 
« - Parce qu’il ne faudrait pas oublier de vivre, quand même. La collocation, c’est une solution, forcément, pour le loyer, c’est moins cher, je comprends bien. Avec le coût de la vie actuellement, hein, on est tous pareil. Moi, je ne fais plus mes courses dans le quartier. Je prends le bus, je vais au truc discount, là, comme ils appellent ça…On n’avait pas ça de notre temps… »
 
C’était une logorrhée. Rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Comme si, seule chez elle, habituellement, elle avait retenu ses mots pendant des années et qu’elle les livrait là, tous, d’un coup.
 
Ou alors, elle voulait nous dire quelque chose. Elle tournait autour du pot.
 
On avait enfin débouché une bouteille de Bordeaux, on était enfin assises en face de cette femme qui nous paraissait de moins en moins vieille. Sa voix était belle. Elle nous semblait de moins en moins fragile, ses yeux brillaient. Elle nous racontait un peu sa vie, elle nous dit qu’elle avait travaillé très jeune, qu’elle avait eu une jolie vie, même si rester célibataire, à son époque, ça n’était pas bien vu.
 
Elle nous posa enfin quelques questions qui attendaient des réponses : ce qu’on voulait faire, comme métier, ce qu’on envisageait comme vie. Est-ce qu’on avait des amoureux ? Elle en savait plus long sur nous qu’elle n’en disait. C’était évident.
 
Ses yeux étaient perçants et ironiques quand elle nous demanda si on avait des amoureux.
 
Un blanc s’installa. Quelques secondes, à peine. On se regardait un peu par en dessous, un sourire un peu idiot sur les lèvres. On la regarda dans les yeux, très franchement.
 
« - Un amoureux ? Non, déclarai-je.
- Ça ne nous intéresse pas vraiment, en fait, ajouta mon amour…
- Ah ! Je vois, dit la demoiselle. Vous et les garçons, ça fait deux, c’est ça ? Ne me dites pas que vous voulez rentrer dans les ordres, ce n’est pas votre genre ! »
 
On était gênées, quand même. Elle avait beau avoir l’air sympa, ouverte, pétillante, elle était âgée et dans le fond, on ne savait pas où elle voulait en venir. Faire un coming-out, comme ça, au milieu de notre cuisine, avec une voisine qu’on ne connaissait presque pas, cela ne nous semblait pas si naturel.
 
C’est elle qui brisa le silence.
 
« - C’est pourtant plus facile à votre époque qu’à la mienne, bon sang ! Je n’ai que ça à faire de ma vie, il faut dire : observer les gens de l’immeuble, c’est ma passion ! Alors vous, je vous ai repérées tout de suite. Vous savez ce que c’est, c’est comme un radar. Et puis vous vous aimez, ça se voit. Vous respirez l’amour ! Vous avez beau faire comme si vous étiez juste amies, vos gestes, vos attentions l’une envers l’autre vous trahissent aux yeux de quelqu’un d’attentif… Je vous vois inquiètes : il n’y a pas de raison, personne n’est vraiment attentif, de nos jours. A part une vieille folle comme moi. »
 
On était scotchées, médusées, sans voix. Complètement stupides.
 
Elle se leva, remit sa veste, lentement, reprit son verre et aspira la dernière goutte de vin rouge, avec des yeux gourmands.
 
« - Je suis une vraie bavarde, mais il faut que je vous laisse. Je sais bien que vous travaillez. Vous partez tôt le matin, pas comme ces étudiants qui ne font pas grand-chose ! Allez, sans rancune. Vous savez bien que je ne parle à personne, dans l’immeuble. Je ne vais pas aller raconter votre vie à tout le monde…Et puis, merci pour le verre ! Ce Bordeaux est délicieux ! »
 
On avait retrouvé le sourire. On la remercia d’être passée nous voir, on lui assura que notre porte lui était ouverte, qu’elle pouvait passer quand elle voulait, qu’elle ne nous dérangerait jamais.
 
Après ces banalités d’usage, elle nous fit la bise et en nous regarda avec gravité. Elle repoussa la porte qu’on avait déjà ouverte pour ajouter ces mots que je n’ai jamais oubliés :
 
« - Vivez votre vie. Sans entrave. Ne laissez pas les autres vous dicter vos valeurs. Ne faites pas les mêmes erreurs que moi. J’ai laissé filer mes belles années, j’ai laissé filer mes amours. Je suis maintenant seule, vieille et laide, je ne vis que de regrets et de fantasmes. Je vis à travers ceux que j’observe, derrière mes rideaux. C’est bien triste. »
 
Celle qu’on avait cru vieille et homophobe était en fait plus jeune et plus ouverte que nous. Elle venait nous donner une leçon. Même si elle n’avait pas eu le courage de vivre son amour pour les femmes…Vraiment, avait-elle été lâche ? Non…
 
« - Un jour, je vous raconterai l’histoire d’amour de ma vie, je vous parlerai de cette belle femme qui m’avait retourné les sangs, qui m’avait fait perdre la tête. J’ai tout laissé pour elle : mes parents, mes amis, ma ville d’origine. Malheureusement, ça n’a pas suffit. Je vous raconterai tout ça…Mais promettez-moi de ne pas laisser filer un si bel amour… »
 
Nous avons promis…

30 juin 2008.
CC

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