mercredi 21 novembre 2012

Garçon manqué

Dix ans. J’avais les cheveux coupés courts et des culottes de garçon, pour pouvoir courir avec eux. La guerre était finie depuis trois ans et on avait encore des tickets de rationnement. On n’avait pas vraiment faim à la campagne. On gobait les œufs, on maraudait les pommes.

Les garçons, les filles, pour courir, l’été, c’était différent : j’étais un garçon, ça m’arrangeait. Je voulais profiter de l’odeur du foin coupé, des flaques dans lesquelles on pouvait sauter à pieds joints. Je voulais garder les vaches en attrapant des sauterelles, je voulais rouler depuis le haut de la colline jusqu’à m’en rendre saoule.

Je ne voulais pas porter de jupes. Comment sauter dans les tas de paille ? Comment ne pas craindre les bouses de vache ? Il fallait être un garçon. C’était impératif. Les filles restaient à la maison. Elles aidaient la mère à la cuisine et au jardin. Je voulais traire les vaches, c’était bien plus marrant.

Le soir, avant de dormir, je lisais des romans d’aventure. J’étais un chevalier. J’étais un naufragé sur une île. Je ne voulais pas être une fille. C’était impossible, quand on était une fille, de vivre sur un bateau de pirates. On nous jetait à l’eau, on nous donnait aux requins.

Le soir, avant de dormir, je séduisais la princesse et je l’embrassais dans le soleil couchant.

Ma mère me glissait des romans d’amour. Ma mère me choisissait de jolies jupes. Elle était attentive, mais elle savait bien que j’étais un garçon manqué. C’était une évidence. J’avais dix ans. Elle se disait, ce n’est pas grave. Elle joue, elle court les champs. Elle passe de bonnes vacances. En septembre, on rentrerait à Lyon, on retournerait à l’école. Elle va rentrer au lycée. Elle est douée, elle va faire de bonnes études et un garçon lui fera tourner la tête.

Elle se disait ça, elle le disait à mon père, aussi. Mon père s’en fichait. Il ne me regardait pas. Il ne savait pas ce que j’étais. Il voulait un garçon. J’étais un garçon, pourtant, mais il ne s’occupait pas de moi. Quand il saura, il voudra une fille, pourtant. C’était un militaire. Il sera en colère, quand il saura. Il ne comprendra pas.

Au lycée, ce serait pareil. Les filles, à l’école, on leur dit de rester sages, de réussir les rédactions et moi, ce que j’aimais, c’était les maths. L'arithmétique, la physique, la chimie. J’aimais compétition et j’aimais gagner. Si un garçon avait une meilleure note que moi, je lui faisais peur à la récré. Je le défiais aux billes et là, je gagnais. Ma mère m’avait dit que je rêvais. Elle m’avait dit que je serais obligée d’être avec les filles, d’être en robe, avec une blouse bleue ou rose, selon la semaine.

Rose souffrance...Je ne savais pas mettre de nom sur ce besoin d’être un garçon. Mais c’était ainsi...Et pourtant, il y avait des résistances, des oppositions, des brimades. On se moquait de moi. Mais la volonté est toujours plus forte. J’ai eu des moments difficiles...J’ai suivi ma voie, parce que je n’avais pas le choix.

Aujourd’hui, je sais que je ne suis pas une extraterrestre. Mais il y a toujours des gens qui en doutent.


2 commentaires:

  1. Z'avez lu "Le puits de solitude", de Radclyffe Hall ? La petite Stephen est le fils qu'aurait voulu avoir son père, et.... Grand roman.

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    1. Je ne connaissais pas, non ! Merci pour le conseil ! Bonne journée Suzanne...

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